‹ Pensées de Nicole de Port RoyalChapitre 79 sur 99 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

L'impatience qui porte à contredire les autres est un défaut considérable. Qu'on n'est ]>as obligé de contredire toutes les fausses opinions. Qu'il faut avoir une retenue générale , et se passer de confident, ce qui est difficile à l' amour-propre.

L'impatience qui porte à contredire les autres avec chaleur ne vient que de ce que nous ne souffrons qu'avec peine qu'ils aient des sentimens différées des nôtres. C'est parce que ces sentimens sont contraires à nos sens, qu'ils nous blessent, et non pas parce qu'ils sont contraires à la vérité. Si nous avions pour but de profiter à ceux que nous contredisons , nous prendrions d'autres mesures et d'autres voies. Nous ne voulons que les assujétir à nos opinions, et nous élever au-dessus d'eux, ou plutôt nous voulons tirer , en les contredisant, une petite vengeance du dépit

qu'ils nous ont fait en choquant nos sens. De sorte qu'il y a tout ensemble dans ce procédé et de l'orgueil qui nous cause ce dépit, et du défaut de charité qui nous porte à nous en venger par une contradiction indiscrète , et de l'hypocrisie qui nous fait couvrir tous nos sentimens corrompus du prétexte de l'amour de la vérité et du désir charitable de désabuser les autres; au lieu que nous ne recherchons en effet qu'à nous satisfaire nous-mêmes. Et ainsi, on nous peut justement appliquer ce que dit le sage : Que les avertissemens que donne un homme qui veut faire injure sont faux et trompeurs : Est correptio mendax in ira contumeliosi. Ce n'est pas qu'il dise toujours des choses fausses, mais c'est qu'en voulant paraître avoir le dessein de nous servir en nous corrigeant de quelque défaut , il n'a que le dessein de déplaire et d'insulter.

Nous devons donc regarder cette impatience qui nous porte à nous élever saas discernement contre tout ce qui nous paraît faux , comme un défaut très-considé-

rable , et qui est souvent beaucoup plus grand que l'erreur prétendue dont nous voudrions délivrer les autres. Ainsi, comme nous nous devons à nous - mêmes la première charité , notre premier soin doit être de travailler sur nous-mêmes, et de tâcher de mettre notre esprit en état de supporter sans émotion les opinions des autres , qui nous paraissent fausses, afin de ne les combattre jamais que dans le désir de leur être utiles.

Or, si nous n'avions que cet unique désir , nous reconnaîtrions sans peine qu'encore que toute erreur soit un mal , il y en a néanmoins beaucoup qu'il ne faut pas s'efforcer de détruire , parce que le remède serait souvent pire que le mal , et que s'attachant à ces petits maux, on se mettrait hors d'état de remédier à ceux qui sont vraiment importons. C'est pourquoi encore que Jésus-Christ fût plein de toute vérité , comme dit saint Jean, on ne voit pas qu'il ait entrepris d'ôter aux hommes d'autres erreurs que celles qui regardaient Dieu et les moyens de leur salut. Il savait tous

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leurs égaremens dans ies choses de la nature. Il connaissait mieux que personne en quoi consiste la véritable éloquence. La vérité de tous les événemens passés lui était parfaitement connue. Cependant il n'a pas donné charge à ses apôtres , ni de combattre les erreurs des hommes dans la physique , ni de leur apprendre à bien parler, ni de les desabuser d'une infinité d'erreurs de fait, dont leurs histoires étaient remplies.

!Xous ne sommes pas obligés d'être plus charitables que les apôtres. Et ainsi, lorsque nous apercevons qu'en contredisant certaines opinions qui ne regardent que des choses humaines, nous choquons plusieurs personnes , nous les aigrissons, nous les portons à faire des jugemens berné • raires et injustes , non seulement nous pouvons nous dispenser de combattre ces opinions, mais même nous y sommes souvent obligés par la loi de la charité.

Mais en pratiquant cette retenue, il fan: qu'elle soit entière, et il ne se faut pas contenter de ne choquer pas en face ceux

qu'on se croit obligé de ménager ; il ne faut faire confidence à personne des sentimens que l'on a d'eux, parce que cela ne sert de rien qu'à nous décharger inutilement. Et il y a souvent plus de danger de dire à d'autres ce que l'on pense des personnes qui ont du crédit et de l'autorité dans un corps, et qui régnent sur les esprits, que de le dire à eux-mêmes, parce que ceux à qui l'on s'ouvre, ayant souvent moins de lumière, moins d'équité, moins de charité, plus de faux zèle et plus d'emportement , ils en sont plus blessés que ceux même de qui on parle ne le seraient; et enfin, puisqu'il n'y a presque point de personnes vraiment secrètes, que tout ce qu'on dit des autres leur est rapporté, et encore d'une manière qui les pique plus qu'ils ne le seraient de la chose même. Et ainsi, il n'y a aucun moyen d'éviter ces inconvéniens , qu'en gardant presque une retenue générale à l'égard de tout le monde. Cette précaution est très - nécessaire , mais elle est difficile; car ce n'est pas uno chose aisée que de se passer de confident,

quand on désapprouve quelque chose dans le cœur, et qu'on se croit obligé de ne le pas témoigner. L'amour -propre cherche naturellement cette décharge , et on est bien aise au moins d'avoir un témoin de sa retenue. Cette vapeur maligne qui porte à contredire ce qui nous choque étant enfermée dans un esprit peu mortifié, fait un effort continuel pour en sortir; et souvent le dépit qu'elle cause s'augmente par la violence qu'on se fait à la retenir. Mais plus ces mouvemens sont vifs, plus nous devons en conclure que nous sommes obligés de les réprimer , et que ce n'est pas à nous à nous mêler de la conduite des autres, lorsque nous avons tant de besoin de travailler sur nous-mêmes.

Ainsi, en résistant à cette envie de parler des défauts d'autrui , lorsque la prudence ne nous permet pas de les découvrir, il arrivera ou que nous reconnaîtrons dans la suite que nous n'avions pas tout à fait raison , ou que nous trouverons le temps de nous en ouvrir avec fruit; et par là nous pratiquerons ce que l'Écriture nous

ordonne par ces paroles : L'homme de bon sens retiendra en lui-même ses paroles, jusqu'à un certain temps, et les lèvres de plusieurs publieront sa prudence : Bonus sensus usquè in tempus abscondet verba illius, et labia multorum enarrabunt sensum illius. Or, quand ni l'un ni l'autre n'arriverait, nous jouirons toujours du bien de la paix, et nous pourrons justement espérer la récompense de cette retenue dont nous nous serions privés , en nous abandonnant à nos passions.

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