CHAPITRE XIII
Comment on se doit conduire à l'égard des passions indifférentes et justes des autres.
J'appelle passions indifférentes celles dont les objets, n'étant pas mauvais d'euxmêmes, pourraient être recherchés sans passion et par raison, quoique peut-être on les recherche avec une attache vicieuse. Or, dans ces sortes de choses , nous avons encore plus de liberté de nous rendre aux inclinations des autres; car nous ne sommes pas leurs juges , et il faut une évidence entière pour avoir droit de juger qu'ils ont trop d'attache à ces objets, d'ailleurs innocens. Nous ne savons pas même si ces attaches ne leur sont point nécessaires, puis-
qu'il y a bien des gens qui tomberaient dans un état dangereux , si on les séparait tout d'un coup de toutes les choses auxquelles ils ont de l'attache. De plus, ces sortes d'attache se doivent détruire avec prudence et circonspection, et nous ne devons point nous attribuer le droit déjuger de la manière dont il s'y faut prendre. Enfin , il est souvent à craindre que nous ne leur fassions plus de mal par l'aigreur que nous leur causons , en nous opposant indiscrètement à ces passions que l'on appelle innocentes, que nous ne leur procurons de bien par l'avis que nous leur donnons.
Il peut donc y avoir de l'indiscrétion à parler fortement contre l'excès de la propreté devant les personnes qui y ont de l'attache; contre l'inutilité des peintures devant ceux qui les aiment ; contre les vers et la poésie devant ceux qui s'en mêlent. Ces sortes d'avertissemens sont des espèces de remèdes; ils ont leur amertume, leur désagrément et leur danger. Il faut donc les donner avec les mêmes précautions que
les médecins dispensent les leurs; et c'est agir en empirique ignorant, que de les proposer à tout le monde sans discernement.
Il suffit, pour se rendre aux inclinations des autres, lors même qu'on les soupçonne d'y avoir de l'attache, de ne pas voir clairement qu'on leur soit utile en s'y opposant. Il faut de la lumière et de l'adresse pour entreprendre de les guérir ; mais le défaut de l'une ou de l'autre suffit pour se rendre à leurs désirs dans les choses qui ne sont pas mauvaises d'elles-mêmes. Car alors on a droit de régler ses actions par la loi générale de la charité, qui nous doit rendre disposés à obliger et à servir tout le monde ; et l'utilité d'acquérir leur affection, en leur témoignant qu'on les aime , se rencontrant toujours dans cette condescendance, il faut un avantage plus grand et plus clair pour nous porter à nous en priver.
J'appelle passions justes celles dans lesquelles nous sommes obligés, par quelques lois, de suivie les autres, quoiqu'il ne soit peut-être pas juste qu'ils exigent de nous cette déférence. Car, comme nous soin-
mes plus obligés de satisfaire à nos obligations que de corriger leurs défauts , la raison veut que nous nous acquittions avec simplicité de ce que nous leur devons , et que nous leur ôtions ainsi tout sujet de plainte, sans nous mettre en peine s'ils ne l'exigent point avec trop d'empire ou trop d'empressement. Or, pour comprendre l'étendue de ces devoirs, il faut savoir qu'il y a des choses que nous devons aux hommes selon certaines lois de justice, que l'on appelle proprement lois, et d'autres que nous leur devons selon de simples lois de bienséance, dont l'obligation naît du consentement des hommes , qui sont convenus entre eux de blâmer ceux qui y manqueraient. C'est de cette dernière manière que nous devons à ceux avec qui nous vivons les civilités établies entre les honnêtes gens, quoiqu'elles ne soient point réglées par des lois expresses; que nous leur devons certains services, selon le degré de liaison que nous avons avec eux ; que nous leur devons une correspondance d'ouverture et de confiance, à proportion de ce qu'ils
nous eu témoignent. Car les hommes ont établi toutes ces lois. Il y a de certaines choses qu'on doit faire pour ceux avec qui on est en un certain degré de familiarité, que l'on pourrait refuser à d'autres, sans qu'ils eussent droit de le trouver mauvais. Il faut tâcher de se rendre exact à tous ces devoirs, autrement il est impossible d'éviter les plaintes , les murmures et l'aversion des hommes. Car il n'est pas crovable combien ceux qui ont peu de vertu sont choqués quand on manque de leur rendre les devoirs de reconnaissance et de civilité établis dans le monde, et combien ces choses refroidissent le peu qu'ils ont de charité. Ce sont des objets qui les troublent et qui les irritent toujours, et qui détruisent l'édification qu'ils pourraient recevoir du bien qu'ils voient en nous; parce que ces défauts qui le> blessent en particulier leur sont infiniment plus sensibles que des vertus qui ne les regardent point.
AVF.C LF.S HOMMES. 22g