‹ Pensées de Nicole de Port RoyalChapitre 91 sur 99 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Que la sensibilité que nous ('prouvons à l'égard des discours et des jugemens désavantageux que l'on fait de nous vient de l'oubli de nos maux. Quelques remèdes de cet oubli et de cette sensibilité.

Je ne prétends pas que ces considérations suffisent pour nous corriger de notre injustice, mais elles peuvent au moins nous en convaincre ; et c'est quelque chose que (Yen être convaincu. Car il y a toujours, dans toutes ces plaintes intérieures et dans ce dépit que nous ressentons des jugemens et des discours qu'on fait de nous, un oubli de nos défauts et de nos misères véritables ; puisqu'il est impossible que ceux qui les connaîtraient dan> leur grandeur réelle, et

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qui en auraient le sentiment qu'ils devraient, pussent s'occuper des discours et des jugemens des hommes. Un homme chargé de dettes, accablé de procès, de pauvreté, de maladies, ne pense guère à ce que l'on peut dire de lui. La réalité de ses maux véritables ne lui permet pas de s'appliquer à ces maux imaginaires.

Aussi le vrai remède de cette délicatesse qui nous rend si sensibles à ce que l'on dit de nous, est de nous appliquer fortement à nos maux spirituels, à nos faiblesses, à nos dangers, à notre pauvreté et au jugement que Dieu fait de nous, et qu'il nous fera connaître à l'heure de notre mort. Si ces pensées étaient aussi vives et aussi continuelles dans notre esprit qu'elles y devraient être, il serait malaisé que les réflexions sur les jugemens des hommes y pussent trouver entrée, ou du moins qu'elles l'occupassent tout entier, et le remplissent de dépit et d'amertume comme elles font si souvent.

Il est utile pour cela de comparer les jugemens des hommes avec celui de Dieu, et

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d'en considérer les diverses qualités. Les jugemcns des hommes sont souvent faux , injustes, incertains, téméraires, et toujours inconstans, inutiles, impuissans; soit qu'ils nous approuvent ou nous désapprouvent, ils ne changent rien à ce que nous sommes, et ne nous rendent, en effet, ni plus heureux, ni plus malheureux. 3Iais c'est du jugement que Dieu portera de nous que dépend tout notre mal. Ce jugement est toujours juste, toujours véritable, toujours certain et inébranlable; les effets en sont éternels. Quelle plus grande folie peut-on donc s'imaginer, que de n'appliquer son esprit qu'à des jugemcns humains, qui nous importent si peu, et d'oublier celui de Dieu , d'où dépend tout notre bonheur!

On prétend souvent colorer envers soimême le dépit intérieur que ces jugemens désavantageux nous causent d'un prétexte de justice, en s'imaginaut que nous n'en sommes blessés que parce qu'ils sont injustes, et que ceux qui le^ font ont tort. Mais si cela était, nous serions aussi touchés des jugemens injustes que l'on fait des autres

que de ceux que Fou fait de nous; et comme cela n'est pas, c'est se flatter que de ne pas voir que c'est l'amour-propre qui produit ce dépit que nous sentons dans les choses qui nous regardent. Ce n'est pas l'injustice en soi qui nous blesse, c'est d'en être l'objet. Qu'on lui en donne un autre , notre ressentiment cessera , et nous nous contenterons de désapprouver tranquillement et sans émotion cette même injustice qui nous donnait tant d'indignation.

Cependant, si nous raisonnions plus juste, nous trouverions que ces jugemens desavantageux ne nous regardent point proprement, et que c'est le hasard et non le choix: qui les détermine à nous avoir pour objet. Car il faut que ceux qui jugent ainsi de nous aient été frappés par quelques apparences qui les y aient portés. Et quoique ces apparences fussent trop légères, puisque nous supposons que ces jugemens sont faux, il est pourtant vrai que ces personnes avaient l'esprit disposé à former ces jugemens sur ces apparences, de sorte qu'ils ne sont nés que sur la rencontre de ces apparences

avec leur mauvaise disposition. Elles auraient produit le même effet, s'ils les avaient vues en quelque autre. Ainsi, nous ne devons point croire que ces jugemens nous regardent en particulier : nous devons seulement supposer que ces gens étaient disposes à juger mal de toute personne qui les frapperait par telle ou telle apparence. Le hasard a voulu que ce fût nous. Mais cette mauvaise disposition et cette légèreté d'esprit, qui produit les jugemens téméraires, n'était pas moins indifférente d'elle-même qu'une pierre jetée en l'air, qui blesse celui sur qui elle tombe, non pas par choix et parce qu'il est un tel homme, mais parce qu'il s'est rencontré au lieu où elle devait tomber. Il y a de plus une bizarrerie ridicule dans le dépit que nous avons des jugemens et des discours desavantageux qu'on a faits de nous. Car il faut avoir peu de connaissance du monde pour n'être pas persuadé qu'il est impossible qu'on n'en fasse. On médit des princes dans leurs antichambres. Leurs domestiques les contrefont. On parle des défauts de ses amis, et on se fait une e^ptrr

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d'honneur de les reconnaître de bonne foi. Il y a même des occasions où l'on le peut faire innocemment. Quoi qu'il en soit, il est certain que le monde est en possession de parler librement des défauts des autres dans leur absence. Les uns le font par malignité, les autres bonnement; mais il y en a peu qui ne le fassent. Il est donc ridicule de se promettre d'être le seul au monde qu'on épargnera; et si ces jugemens et ces discours nous mettent en colère, nous n'en devons jamais sortir. Car il n'y a point de temps où nous ne devions nous tenir assurés en général, ou qu'on parle, ou qu'on a parlé de nous autrement que nous ne voudrions. Mais parce qu'une colère continuelle nous incommoderait trop, il nous plaît de nous l'épargner sans raison, et d'attendre à nous fâcher qu'on nous rapporte ce qui se dit de nous , et qu'on nous marque ceux qui en parlent. Cependant ce rapport n'y ajoute presque rien, et avant qu'on nous l'eût fait, nous devions nous tenir presque aussi assurés que l'on parlait de nous et de nos défauts, que si l'on nous en eût déjà avertis

Ce petit degré d'assurance que produit le rapport qu'on nous fait est bien peu de chose , pour changer comme il fait l'état de notre âme.

Ainsi , de quelque manière que l'on considère cette sensibilité que nous éprouvons en ces rencontres, on trouvera qu'elle est toujours ridicule et contraire à la raison.

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