‹ Pensées de PascalChapitre 62 sur 111 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

[ Sur la raison, la grâce, la foi, l'Église et divers points du dogme et de la morale.]

Le pyrrhonisme est le vrai; car, après tout, les hommes, avant Jésus-Christ, ne savaient où ils en étaient, ni s'ils étaient grands ou petits^. Et ceux

1 Ceci s'adresse aux jésuites.

2 Se prévaloir contre la foi de Pascal de certain mode d'argumentation qu'il emploie hardiment et qui impliquerait le scepticisme absolu au défaut de la foi, c'est supposer ce qu'il s'agit précisément de démontrer, c'est oublier combien cette foi faisait peu défaut en lui, combien elle était pour lui chose réelle, pratique, sensible et vivante. Et qu'on ne dise pas que ce christianisme de Pascal était particulier, bizarre, excessif, en dehors des voies générales ; je ne nie pas qu'il n'ait eu quelques singularités de pratique ou d'expression ; mais dans le fond son christianisme ne diffère en rien du véritable et, j'oserai dire, de l'unique. Il est vrai qu'on est très-tenté de méconnaître celui-ci , tant on le voit souvent métamorphosé et sécularisé, (Sainte-Beuve.)

CHAPITRE XXIV. 353 qui ont dit Tun ou Tautre n'en savaient rien, et devinaient sans raison et par hasard : et même ils erraient toujours, en excluant Tun ou Tautre. Quod ergo ignorantes quœritis, religio annuntiat vobis.

f La seule licence qui est contre le sens commun et la nature des hommes, est la seule qui ait toujours subsisté parmi les hommes.

Croyez-vous qu'il soit impossible que Dieu soit infini, sans parties ? Oui. Je vous veux donc faire voir une chose infinie et indivisible : c'est un point se mouvant partout d'une vitesse infinie; car il est en tous lieux, et est tout entier en chaque endroit.

Que cet efifet de nature, qui vous semblait impossible auparavant, vous fasse connaître qu'il peut y en avoir d'autres que vous ne connaissez pas encore. Ne tirez pas cette conséquence de votre apprentissage, qu'il ne vous reste rien à savoir; mais qu'il vous reste infiniment à savoir.

La conduite de Dieu, qui dispose toutes choses avec douceur, est de mettre la religion dans l'esprit par les raisons, et dans le cœur par la grâce. Mais de la vouloir mettre dans l'esprit et dans le cœur par la force et par les menaces, ce n'est pas y mettre la religion, mais la terreur, terrorem potius quam religionem.

^ Commencer par plaindre les incrédules ; ils sont assez malheureux par leur condition. 11 ne les fau-

drait injurier qu^'au cas que cela servît; mais cela

leur nuit,

Toute la foi consiste en Jésus-Christ et en Adam; et toute la morale, en la concupiscence et en la grâce

Le monde subsiste pour exercer miséricorde et jugement, non pas comme si les hommes y étaient sortant des mains de Dieu, mais comme des ennemis de Dieu, auxquels il donne, par grâce, assez de lumière pour revenir, s'ils le veulent chercher et le suivre; mais pour les punir, s'ils refusent de le chercher ou de le suivre^

On a beau dire, il faut avouer que la religion chrétienne a quelque chose d'étonnant. C'est parce que vous y êtes né, dlra-t-on. Tant s'en faut; je me roidis

* Ce qu*il y a d'essentiellement faux dans la gi^âce janséniste, c'est qu'elle ôte toute vertu à la lumière naturelle, comme toute efficacité à la volonté. La grâce chrétienne ajoute ses lumières et ses impressions vivifiantes à la raison et à la liberté humaine : elle les épure et les fortifie, elle ne les efface point ; loin de les créer, elle les suppose ; elle ne crée pas, elle féconde ; elle ne s'applique pas au néant, mais à un germe divin qu'elle dégage et qu'elle développe. Sa vertu sin-' gulière est de produire une foi que la lumière naturelle ne produit point, la foi aux vérités surnaturelles. Mais ce n'est point elle seule qui enseigne à l'homme la liberté, le devoir, la distinction du bien et du mal, du juste et de l'injuste, la spiritualité de l'âme, la divine providence : sans la grâce, la lumière naturelle peut enseigner tout cela, et elle l'a enseigné manifestement dans tous les siècles. Selon l'Église, la raison naturelle est une première révélation qui a déjà sa puissance. Pour le jansénisme, cette première révélation demeure absolument stérile sans le secours d'une révélation nouvelle et particulière. (Cousin.)

CHAPITRE XXIV. 355 contre, par cette raison-là même, de peur que cette prévention ne me suborne. Mais, quoique j'y sois né, je ne laisse pas de le trouver ainsi.

Le seul qui connaît la nature ne la connaîtra -t-il que pour être misérable ? le seul qui la connaît serat-il le seul malheureux ?

... Il ne faut pas qu'il ne voie rien du tout; il nf faut pas aussi qu'il en voie assez pour croire qu'il le possède; mais qu'il en voie assez pour connaître qu'il Ta perdu : car, pour connaître qu'on a perdu, il faut voir et ne voir pas; et c'est précisément l'état où est la nature.

f II faudrait que la vraie religion enseignât la grandeur, la misère, portât à Testime et au mépris de soi, à l'amour et à la haine.

La religion est une chose si grande, qu'il est juste que ceux qui ne voudraient pas prendre la peine de la chercher si elle est obscure, en soient privés. De quoi se plaint-on donc, si elle est telle qu'on la puisse trouver en la cherchant?

f L'orgueil contre-pèse et emporte toutes les misères. Voilà un étrange monstre, et un égarement bien visible. Le voilà tombé de sa place, il la cherche avec inquiétude. C'est ce que tous les hommes font. Voyons qui l'aura trouvée.

^ Quand on dit que Jésus-Christ n'est pas mort pour tous, vous abusez d'un vice des hommes qui s'appliquent incontinent cette exception, ce qui est favoriser le désespoir; au lieu de les en détourner

pour favoriser l'espérance. Car on s'accoutume ainsi/ aux vertus intérieures par ces habitudes extérieures

La dignité de l'homme consistait, dans son innocence, à user et dominer sur les créatures, mais au jourd'hui à s'en séparer et s'y assujettir.

L'Église a toujours été combattue par des erreurs contraires ^, mais peut-être jamais en même temps, comme à présent. Et si elle en souffre plus, à cause de la multiplicité d'erreurs, elle en reçoit cet avantage qu'elles se détruisent.

Elle se plaint des deux, mais bien plus des calvinistes, à cause du schisme.

fl est certain que plusieurs des deux contraires sont trompés, il faut les désabuser.

La foi embrasse plusieurs vérités qui semblent se (contredire. Temps de rire, de pleurer, etc. Responde, Ne respondeaSy etc.

La source en est l'union des deux natures en Jésus-Christ.

* On accusait les jansénistes de croire que Jésus-Christ n'était pas mort pour tous, mais seulement pour ceux qu'il avait prédestinés h être sauvés par sa mort. C'était une des cinq propositions condamnées par le pape comme étant dans Jansénius, et que les partisans de Jansénius désavouaient en son nom. \\ est clair cependant que la doctrine janséniste allait là, et les plus ardents, les moins politiques ne devaient pas reculer. 11 semble que c'est à ces esprits extrêmes que s'adresse ici Pascal. (Havet.)

2 Ces deux erreurs sont : 1° celle qui sacrifie le libre arbitre à la gr^e, c'est l'erreur de Calvin ; 2" celle qui sacrifie la grâce au libre arbitre, c'est l'erreur des jésuites.

CHAPITRE XXIV. 357 Et aussi les deux mondes. La création d*un nouveau ciel et nofHvelle terre; nouvelle vie, nouvelle mort; toutes choses doublement, et les mêmes noms demeurant.

Et enfin les deux hommes qui sont dans les justes, car ils sont les deux mondes, et un membre et image de Jésus-Christ. Et ainsi tous les noms leur conviennent, de justes, pécheurs; mort, vivant; vivant, mort; élu, réprouvé, etc.

• Il y a donc un grand nombre de vérités, et de foi, et de morale, qui semblent répugnantes, et qui subsistent toutes dans un ordre admirable.

VLa source de toutes les hérésies est Texclusion de quelques-unes de ces vérités ;'fet la source de toutes les objections que nous font les hérétiques est Tignorance de quelques-unes de ces vérités.

Et d'ordinaire il arrive que, ne pouvant concevoir le rapport de deux vérités opposées, et croyant que l'aveu de Tune enferme l'exclusion de l'autre, ils s'attachent à l'une, ils excluent l'autre, et pensent que nous, au contraire. Or, l'exclusion est la cause de leur hérésie; et l'ignorance que nous tenons l'autre cause leurs objections.

1^^ exemple : Jésus-Christ est Dieu et homme. Les ariens , ne pouvant allier ces choses , qu'ils croient incompatibles, disent qu'il est homme; en cela ils sont catholiques. Mais ils nient qu'il soit Dieu : en cela ils sont hérétiques. Ils prétendent que nous nions son humanité; en cela ils sont ignorants.

2« exemple, sur le sujet du saint sacrement:

Nous croyons que la substance du pain étant changée, et consubstantiellement en efelle du corps de Notre-Seigneur, Jésus-Christ y est présent réellement. Voilà une vérité. Une autre est que ce sacrement est aussi une des figures de la croix et de la gloire, et une commémoration des deux. Voilà la foi catholique, qui comprend ces deux vérités qui semblent opposées.

Uhérésie d'aujourd'hui S ne concevant pas que ce sacrement contient tout ensemble et la présence de Jésus-Christ, et sa figure, et qu'il soit sacrifice et commémoration de sacrifice, croit qu'on ne peut admettre l'une de ces vérités sans exclure l'autre par cette raison.

Ils s'attachent à ce point seul, que ce sacrement est figuratif; et en cela ils ne sont pas hérétiques. Ils pensent que nous excluons cette vérité; et de là vient qu'ils nous font tant d'objections sur les passages des Pères qui le disent. Enfin ils nient la présence ; et en cela ils sont hérétiques,

3« exemple : les indulger.ces.

C'est pourquoi le plus court moyen pour empêcher les hérésies est d'instruire de toutes les vérités; et le plus sûr moyen de les réfuter est de les déclarer toutes. Car que diront les hérétiques?

Tous errent d'autant plus dangereusement qu'ils suivent chacun une vérité. Leur faute n'est pas de suivre une fausseté, mais de ne pas suivre une autre vérité.

f La grâce sera toujours dans le monde (et aussi * Le calvinisme.

CHAPITRE XXIV. 359 la nature), de sorte qu'elle est en quelque sorte naturelle. Et ainsi il y aura toujours des pélagiens, et toujours des catholiques, et toujours combat.

Parce que la première naissance fait les uns. et la grâce de la seconde naissance fait les autres.

Il y a cela de commun entre la \\e ordinaire des hommes et celle des saints, qu'ils aspirent tous à la félicité; et ils ne diffèrent qu'en l'objet où ils la pla~ cent. Les uns et les autres appellent leurs ennemis ceux qui les empêchent d*y arriver.

Il faut juger de ce qui est bon ou mauvais par la volonté de Dieu, qui ne peut être ni injuste, ni aveugle; et non pas par la nôtre propre, qui est toujours pleine de malice et d'erreur.

Quand saint Pierre et les apôtres délibèrent d'abolir la circoncision, où il s'agissait d'agir contre la loi de Dieu, ils ne consultent point les prophètes, mais simplement la réception du Saint-Esprit en la personne des incircoûcis. Ils jugent plus sûr que Dieu approuve ceux qu'il remplit de son Esprit, que non pas qu'il faille observer la loi ; ils savaient que la lin de la loi n'était que le Saint-Esprit; et qu'ainsi, puisqu'on l'avait bien sans circoncision, elle n'était pas nécessaire.

Deux lois suflBsent pour régler toute la république chrétienne, mieux que toutes les lois politiques K

* Ici Port-Royal ajoute, et selon nous avec raison ; « l'amour de Dieu et celui du prochain. »

f La religion est proportionnée à toutes sorte^s d'esprits. Les premiers s'arrêtent au seul établissement; et cette religion est telle, que son seul établissement est suffisant pour en prouver la vérité. Les autres vont jusqu'aux apôtres. Les plus instruits vont jusqu'au commencement du monde. Les anges la voient encore mieux, et de plus loin.

^ Dieu, pour se réservera lui seul le droit de nous instruire, et pour nous rendre la difficulté de notre être inintelligible, nous en a caché le nœud si haut, ou, pour mieux dire, si bas, que nous étions incapables d'y arriver : de sorte que ce n'est pas par les agitations de notre raison, mais par la simple soumission de la raison, que nous pouvons véritablement nous connaître.

Les impies, qui font profession de suivre la raison, doivent être étrangement forts en raison. Que disentils donc? Ne voyons-nous pas, disent-ils, mourir et vivre les bêtes comme les hommes, et les Turcs comme les chrétiens? Ils ont leurs cérémonies, leurs prophètes, leurs docteurs, leurs saints, leurs religieux , comme nous , etc. — Gela est-il contraire à l'Écriture? ne dit-elle pas tout cela? Si vous ne vous souciez guère de savoir la vérité, en voilà assez pour vous laisser en repos. Mais si vous désirez de tout votre cœur de la connaître, ce n'est pas assez; regardez au détail. C'en serait assez pour une question de philosophie; mais ici où il va de tout... Et cependant, après une réflexion légère de

CHAPITRE XXIV. 361 cette sorte, on s'amusera, etc. Qu'on s'informe de cette religion même si elle ne rend pas raison de cette obscurité; peut-être qu'elle nous l'apprendra.

f C'est une chose horrible de sentir s'écouler tout ce qu'on possède.

f Partis. — Il faut vivre autrement dans le monde selon ces diverses suppositions : 1^ Si l'on pouvait y être toujours; 2^ s'il est sûr qu'on n'y sera pas longtemps, et incertain si on y sera une heure. Cette dernière supposition est la nôtre.

Par les partis, vous devez vous mettre en peine de rechercher la vérité : car si vous mourez sans adorer le vrai principe, vous êtes perdu. Mais, ditesvous, s'il avait voulu que je l'adorasse, il m'aurait laissé des signes de sa volonté. Aussi a-t-il fait; mais vous les négligez. Cherchez-les donc; cela le vaut bien.

Les prophéties, les miracles mêmes et les preuves de notre religion, ne sont pas de telle nature qu'on puisse dire qu'ils sont absolument convaincants. Mais ils le sont aussi de telle sorte qu'on ne peut dire que ce soit être sans raison que de les croire. Ainsi il y a de l'évidence et de l'obscurité, pour éclairer les uns et obscurcir les autres. Mais l'évidence est telle, qu'elle surpasse, ou égale pour le moins, l'évidence du contraire ; de sorte que ce n'est pas la raison qui puisse déterminer à ne la pas suivre; et ainsi ce ne peut être que la concupiscence et la malice cln cœur. Et par ce moyen il y a assez

Si

:m PASCAL. — PENSÉES,

d'évidence pour condamner, et non assez pour cùnvaincre; afin qu'il paraisse qu'en ceux qui la suivent, c'est la grâce, et non la raison, qui fait suivre; et qu'en ceux qui la fuient, c'est la concupiscence, et non la raison, qui fait fuir.

^ Qui peut ne pas admirer et embrasser une religion qui connaît à fond ce qu'on reconnaît d'autant plus qu'on a plus de lumière ?

f ... C'est un héritier qui trouve les titres de sa maison. Dira-t-il : Peut-être qu'ils sont faux? et négligera-t-il de les examiner ?

Deux sortes de personnes connaissent : ceux qui ont le cœur humilié, et qui aiment la bassesse, quelque degré d'esprit qu'ils aient, haut ou bas; ou ceux qui ont assez d'esprit pour voir la vérité, quelque opposition qu'ils y aient.

f Les sages qui ont dit qu'il y a un Dieu ont été persécutés, les Juifs haïs, les chrétiens encore plus.

f Athées. — Quelle raison ont-ils de dire qu'on ne peut ressusciter? quel est plus difficile de naître ou de ressusciter? que ce qui n'a jamais été soit, ou que ce qui a été soit encore ? Est-il plus difficile de venir en être que d'y revenir ? La coutume nous rend l'unfac ile ; le manque de coutume rend l'autre impossible. Populaire façon de juger.

Qu'ont-ils à dire contre la résurrection, et contre l'enfantement de la Vierge? Qu'est-il plus difficile, de produire un homme ou un animal, (]ue de le reproduire ? Et s'ils n'avaient jamais vu une espèce

CHAPITRE XXIV. 363 d'animaux, pourraient-ils deviner s'ils se produisent sans la compagnie les uns des autres * ?

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