‹ Pensées de PascalChapitre 64 sur 111 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

rable, en donner respect; la rendre ensuite aimable, faire souhaiter aux bons qu'elle fût vraie; et puis montrer qu'elle est vraie ^

Vénérable, parce qu'elle a bien connu l'homme; aimable, parce qu'elle promet le vrai bien.

f Un mot de David, ou de Moïse, comme : que Dieu circoncira les cœurs [Deut., xxx, 6], fait juger de leur esprit. Que tous les autres discours soient équivoques, et douteux d'être philosophes ou chrétiens : enfin un mot de cette nature détermine tous les autres, comme un mot d'Épictète détermine tout le reste au contraire. Jusque-là l'ambiguïté dure, et non pas après.

f J'aurais bien plus de peur de me tromper, et de trouver que la religion chrétienne soit vraie, que non pas de me tromper en la croyant vraie.

* « Qu'elle est vraie. » Voici comme s'exprime Louis Racine dans la préface de son poëme de la Religion : « Tel est le plan de cet ouvrage que j'ai conduit sur cette courte pensée de M. Pascal : A ceux qui ont de la répugnance pour la religion, il faut commencer par leur montrer qu'elle n'est pas contraire à la raison ; ensuite qu'elle est vénérable ; après, la rendre aimable, faire souhaiter qu'elle soit vraie, montrer qu'elle est vraie, et enfin qu'elle est aimable; et cette pensée est l'abrégé de tout ce poëme, dans lequel j'ai souvent fait usage des autres pensées du même auteur. » (Havet.)

c( C'est par la morale que Pascal fut ramené à la religion, comme étant elle-même la morale la plus parfaite de toutes, et la seule qui eût tout connu et tout concilié. Dès lors la vérité fut pour lui tout entière dans la révélation, et il entreprit de la prouver, non pas comme autorité transmise par des témoignages ou comme établissement fondé par les siècles, mais comme une vérité évidente. On vit^ chose inouïe, la méthode de Descartes appliquée à la démonstration de la foi ; la rigueur de l'esprit géométrique, qui ne marche que par évidences, employée à prouver la religion des miracles; l'instrument môme de la science servant à confondre la science, et le raisonnement dirigé contre la résistance de la raison à la foi. »

(Nisard.)

Les conditions les plus aisées à vivre selon le monde sont les plus difficiles à vivre selon Dieu; et au contraire. Rien n'est si difficile selon le monde que la vie religieuse; rien n'est plus facile que de la passer selon Dieu. Rien n'est plus aisé que d'être dans une grande charge et dans de grands biens selon le monde; rien n'est plus difficile que d'y vivre selon Dieu, et sans y prendre de part et de goût.

L'Ancien Testament contenait les figures de la joie future, et le Nouveau contient les moyens d'y arriver. Les figures étaient de joie; les moyens, de pénitence ; et néanmoins l'agneau pascal était mangé avec des laitues sauvages, cum amaritudinibus.

Le mot de Galilée, que la foule des Juifs prononça comme par hasard, en accusant Jésus-Christ devant Pilate, donna sujet à Pilate d'envoyer Jésus-Christ à Hérode; en quoi fut accompli le mystère, qu'il devait être jugé par les Juifs et les Gentils. Le hasard en apparence fut la cause de l'accomplissement du mystère.

Une personne me disait un jour qu'elle avait grande joie et confiance en sortant de la confession : l'autre me disait qu'elle restait en crainte. Je pensai sur cela que de ces deux on en ferait un bon, et que chacun manquait en ce qu'il n'avait pas le sen-

ClIAPlTRî:: XXIV. .%î liment de l'autre. Cela arrive souvent de même en d'autres choses.

Il y a plaisir d'être dans un vaisseau battu de l'orage lorsqu'on est assuré qu'il ne périra point. Les persécutions qui travaillent l'Église sont de cette nature.

f L'Histoire de l'Église doit être proprement appelée l'Histoire de la vérité.

Comme les deux sources de nos péchés sont l'orgueil et la paresse, Dieu nous a découvert deux qualités en lui pour les guérir : sa miséricorde et sa justice. Le propre de la justice est d'abattre l'orgueil, quelque saintes que soient les œuvres, et non intres in judicium; et le propre de la miséricorde est de combattre la paresse en invitant aux bonnes œuvres, selon ce passage : « La miséricorde de Dieu invite à » la pénitence; » et cet autre des Ninivites : « Fai- » sons pénitence, pour voir si par aventure il aura » pitié de nous. » Et ainsi tant s'en faut que la miséricorde autorise le relâchement, que c'est au contraire la qualité qui le combat formellement; de sorte qu'au lieu de dire. S'il n'y avait point en Dieu de miséricorde, il faudrait faire toutes sortes d'efforts pour la vertu; il faut dire, au contraire, que c'est parce qu'il y a en Dieu de la miséricorde, qu'il faut faire toutes sortes d'efforts.

Tout ce qui est au monde est concupiscence de la

chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de Sa vie : libido sentiendi, libido sciendi, libido dominandi. Malheureuse la terre de malédiction que ces trois fleuves de feu embrasent plutôt qu'ils n'arrosent ! Heureux ceux qui, étant sur ces fleuves, non pas plongés, non pas entraînés, mais immobilement afl'ermis; non pas debout, mais assis dans une assiette basse et sûre, dont ils ne se relèvent jamais avant la lumière, mais, après s'y être reposés en paix, tendent la main à celui qui les doit relever, pour les faire tenir debout et fermes dans les por~ ches de la sainte Hiérusalem, où l'orgueil ne pourra plus les combattre et les abattre; et qui cependant pleurent, non pas de voir écouler toutes les choses périssables que les torrents entraînent, mais dans le souvenir de leur chère patrie, de la Hiérusalem céleste, dont ils se souviennent sans cesse dans la longueur de leur exil I

La charité n'est pas un précepte figuratif. Dire que Jésus-Christ, qui est venu ôter les figures pour mettre la vérité, ne soit venu que mettre la figure de la charité, pour ôter la réalité qui était auparavant; cela est horrible. Si la lumière est ténèbres, que seront les ténèbres ?

xxxn.

Combien les lunettes nous ont- elles découvert d'êtres qui n'étaient point pour nos philosophes d'iiïiparavant ! On entreprenait méchamment l'Écriture sainte sur le grand nombre des étoiles, en

CITAPITRE XXIV.

disant : Il n'y en a que mille vingt-deux % nous le savons.

L'homme est ainsi fait, qu'à force de lui dire qu'il est un sot, il le croit; et, à force de se le dire à soi-même, on se le fait croire. Car l'homme fait lui seul une conversation intérieure, qu'il importe de bien régler : Corrumpunt mores bonos colloquia prava. Il faut se tenir en silence autant qu'on peut, et ne s'entretenir que de Dieu qu'on sait être la vérité; et ainsi on se le persuade à soi-même.

Quelle différence entre un soldat et un chartreux, quant à l'obéissance? Car ils sont également obéissants et dépendants, et dans des exercices également pénibles. Mais le soldat espère toujours devenir mai» tre, etne le devient jamais (car les capitaines et princes même sont toujours esclaves et dépendants); mais il l'espère toujours, et travaille toujours à y venir ; au lieu que le chartreux fait vœu de n'être jamais que dépendant. Ainsi ils ne diffèrent pas dans la servi* tilde perpétuelle, que tous deux ont toujours, mais dansl'espérance, que l'una toujours, etl'autrejamàis,

1 « Mille vingt-deux. » C'est le nombre des étoiles comprises dans le catalogue de Ptolémée, d'après les observations d'Hipparque. Mais on lit dans le Cosmos, 1. 1, page 169 de la traduction de M. H. Faye : « On porte par estime à dix-huit millions le nombre des étoiles que le télescope permet de distinguer dans la voie lactée. Pour se faire une idée de la grandeur de ce nombre, ou plutôt pour s'aider d'un terme de comparaison, il suffit de se rappeler que nous ne voyons pas à rœil nu, sur toute la surface du ciel, plus de huit mille étoiles; tel est en effet le nombre des étoiles comprises entre la première et la sixième grandeur. » (Havet.)

La volonté propre ne se satisfera jamais, quand elle aurait pouvoir de tout ce qu'elle veut; mais on est satisfait dès l'instant qu'on y renonce. Sans elle, on ne peut être malcontent; par elle, on ne peut être content.

f ... La vraie et unique vertu est donc de se haïr, car on est haïssable par sa concupiscence, et de chercher un être véritablement aimable, pour l'aimer. Mais, comme nous ne pouvons aimer ce qui est hors de nous, il faut aimer un être qui soit en nous, et qui ne soit pas nous, et cela est vrai d'un chacun de tous les hommes. Or, il n'y a que l'Être universel qui soit tel. Le royaume de Dieu est en nous ; le bien universel est en nous-mêmes, et ce n'est pas nous.

^ Il est injuste qu'on s'attache à moi, quoiqu'on le fasse avec plaisir et volontairement. Je tromperais ceux à qui j'en ferais naître le désir; car je ne suis la fin de personne, et n'ai pas de quoi les satisfaire. Ne suis-je pas prêt à mourir^ ? Et ainsi l'objet de

* Pascal avait pris cette pensée pour la règle de sa vie intérieure ; et pour l'avoir toujours présente, il l'avait écrite de sa main sur un petit papier séparé, comme nous l'apprend madame Périer, qui, dans la Vie de son frère, cite ce morceau sans y rien changer. Port- Royal ne fait pas comme madame Périer; il a ôté le ton personnel, qui est sublime ici ; il a éteint dans les froideurs de l'abstraction l'ardente mélancolie de ce passage, qui semble avoir été écrit au désert par la plume brûlante de saint Jérôme, ou par l'auteur de V Imitation dans sa cellule.

Port-Royal : « Il est injuste qu'on s'attache à nous^ quoiqu'on le fasse avec plaisir et volontairement; nous tromperons ceux à qui nous en ferons naître le désir; car nous ne sommes la fin de personne, et nous n'avo?is pas de quoi les satisfaire. (A quoi se rapporte les?) ]\e sommes-nous pas prêts à mourir, et ainsi l'objet de leur attachement mourrait. » (Cousin.)

CHAPITRE XXIV. 371 leur attachement mourra donc. Comme je serais coupable de faire croire une fausseté, quoique je la persuadasse doucement, et qu'on la crût avec plaisir, et qu'en cela on me fît plaisir : de même, je suis coupable de me faire aimer, et si j'attire les gens à s'attacher à moi. Je dois avertir ceux qui seraient prêts à consentir au mensonge, qu'ils ne le doivent pas croire, quelque avantage qui m'en revînt; et de même, qu'ils ne doivent pas s'attacher à moi; car il faut qu'ils passent leur vie et leurs soins à plaire à Dieu, ou à le chercher.

C'est être superstitieux, de mettre son espérance dans les formalités; mais c'est être superbe, de ne vouloir s'y soumettre.

Toutes les religions et les sectes du monde ont eu la raison naturelle pour guide. Les seuls chrétiens ont été astreints à prendre leurs règles hors d'eux-mêmes, et à s'informer de celles que Jésus- Christ a laissées aux anciens pour être transmises aux fidèles. Cette contrainte lasse ces bons pères. Ils veulent avoir, comme les autres peuples, la liberté de suivre leurs imaginations. C'est en vain que nous leur crions, comme les prophètes disaient autrefois aux Juifs : Allez au milieu de l'Église; informez-vous des lois que les anciens lui ont laissées, et suivez ces sentiers. Ils ont répondu comme les Juifs : Nous n'y marcherons pas : mais nous suivrons les pensées de notre cœur; et ils ont dit : Nous serons comme les autres peuples.

xxxvni.

11 y a trois moyens de croire : la raison, la coutume, l'Inspiration. La religion chrétienne, qui seule a la raison, n'admet pas pour ses vrais enfants ceux qui croient sans inspiration : ce n'est pas qu'elle exclue la raison et la coutume; au contraire, mais il faut ouvrir son esprit aux preuves, s'y confirmer parla coutume; mais s'offrir par les humiliations aux inspirations, qui seules peuvent faire le vrai et salutaire effet : emcuetur crux Christi.

Jamais on ne fait le mal si pleinement et si gaiement que quand on le fait par conscience.

Les Juifs, qui ont été appelés à dompter les nations et les rois, ont été esclaves du péché; et les chrétiens, dont la vocation a été à servir et .à être sujets, sont les enfants libres.

Est-ce courage à un homme mourant d'aller, dans la faiblesse et dans l'agonie, affronter un Dieu toutpuissant et éternel?

Histoire de la Chine. — Je ne crois que les histoires dont les témoins se feraient égorger.

Il n'est pas question de voir cela en gros. Je vous dis qu'il y a de quoi aveugler et de quoi éclairer. Par ce mot seul , je ruine tous vos raisonnements. Mais la Chine obscurcit, dites-vous; et je réponds : La Chine obscurcit , mais il y a clarté à trouver ; cherchez-la. Ainsi tout ce que vous dites fait à un

CHAPITRE XXIV. 373 des desseins, et rien contre l'autre. Ainsi cela sert, et ne nuit pas. Il faut donc voir cela en détail, il faut mettre papiers sur table.

Superstition et concupiscence. Scrupules, désirs mauvais. Crainte mauvaise.

Crainte, non celle qui vient de ce qu'on croit Dieu, mais celle qui vient de ce qu'on doute s'il est ou non. La bonne crainte vient de la foi, la fausse crainte vient du doute. La bonne crainte, jointe à Tespérance, parce qu'elle naît de la foi, et que l'on espère au Dieu que Ton croit • la mauvaise, jointe au désespoir, parce qu'on craint le Dieu auquel on n'a point de foi. Les uns craignent de le perdre, les autres craignent de le trouver.

Salomon et Job ont le mieux connu et le mieux parlé de la misère de l'homme : l'un est le plus heureux, et l'autre le plus malheureux; l'un connaissant la vanité des plaisirs par expérience, l'autre la réalité des maux.

Hérétiques. — Ézéch[iel]. Tous les païens disaient du mal d'Israël, et le prophète aussi : et tant s'en faut que les Israélites eussent droit de lui dire : Vous parlez comme les païens, qu'il fait sa plus grande force sur ce que les païens parlent comme lui.

Il n'y a que trois sortes de personnes : les uns qui servent Dieu, l'ayant trouvé ; les autres qui s'emploient à le chercher, ne l'ayant pas trouvé; les

autres qui vivent sans le chercher ni l'avoir trouvé. Les premiers sont raisonnables et heureux; les der-

niers sont fous et malheureux ; ceux du milieu sont \ malheureux et raisonnables.

Les hommes prennent souvent leur imagination pour leur cœur; et ils croient être convertis dès qu'ils pensent à se convertir.

La raison agit avec lenteur, et avec tant de vues, sur tant de principes lesquels il faut qu'ils soient toujours présents, qu'à toute heure elle s'assoupit et s'égare, manque d'avoir tous ses principes présents. Le sentiment n'agit pas ainsi : il agit en un instant, et toujours est prêta agir. Il faut donc mettre notre foi dans le sentiment, autrement elle sera toujours vacillante.

L'homme est visiblement fait pour penser; c'est toute sa dignité et tout son mérite; et tout son devoir est de penser comme il faut; et l'ordre de la pensée est de commencer par soi, et par son auteur et sa fin ^ Or, à quoi pense le monde? Jamais à cela;

1 « C'est dans la solitude de Port-Royal, au sein des fortes études philosophiques et littéraires qui s'y faisaient, que Pascal concentra toutes ses pensées sur ce sujet vivant, sur l'homme, dont il portait en lai toutes les grandeurs et toutes les misères : non pas l'homme tel que Montaigne le peint, arrivant par le doute universel à ne croire qu'A lui-même; ni l'homme, selon Descartes, qui se contente de savoir qu'il y a un Dieu et qu'il existe une âme distincte du corps, et qui s'arrange dans le monde de façon à y vivre le plus agréablement et le plus longtemps possible ; mais l'homme tel que le christianisme l'a expliqué, l'homme dont Montaigne n'avait pas vn tor.tc la grandeur ni Descartos toute la petitesse, o (Nisard.)

CHAPITRE XXIV. 375 mais à danser, à jouer du luth, à chanter, à faire des vers, à courir la bague, etc., à se bâtir, à se faire roi, sans penser à ce que c'est qu'être roi, et qu'être homme.

f Toute la dignité de l'homme est en la pensée. Mais qu'est-ce que cette pensée? qu'elle est sotte * I

S'il y a un Dieu, il ne faut aimer que lui, et non les créatures passagères. Le raisonnement des impies, dans la Sagesse % n'est fondé que sur ce qu'il n'y a point de Dieu. Gela posé, disent-ils, jouissons donc des créatures. C'est le pis-aller. Mais s'il y avait un Dieu à aimer, ils n'auraient pas conclu cela, mais le contraire. Et c'est la conclusion des sages : Il y a un Dieu, ne jouissons donc pas des créatures. Donc tout ce qui nous incite à nous attacher aux créatures est mauvais, puisque cela nous empêche, ou de servir Dieu, si nous le connaissons, ou de le chercher, si nous l'ignorons. Or, nous sommes pleins de concupiscence : donc nous sommes pleins de mal; donc nous devons nous haïr nous-mêmesj et tout ce qui nous excite à autre attache que Dieu seul.

Quand nous voulons penser à Dieu, n'y a-t-il rien

* Var. du ms. : « Toute la dignité de l'homme est en la pensée. La pensée est donc une chose admirable et Incomparable par sa nature. Il fallait qu'elle eût d'étranges défauts pour être méprisable. Mais elle en a de tels, que rien n'est plus ridicule. Qu'elle est grande par sa nature! qu'elle est basse par ses défauts! » (Barré.)

2 C'est-à-dire dans le livre de la Sagesse, Ce livre ost, on le sait, attribué à Salomon.

qui nous détourne, nous tente de penser ailleurs? Tout cela est mauvais, et né avec nous.

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