‹ Pensées de PascalChapitre 85 sur 111 · SUR LA CONVERSION DU PÉCHEUR K · texte numérisé non relu

SUR LA CONVERSION DU PÉCHEUR K

La première chose que Dieu inspire à Tâme qu'il daigne toucher véritablement, est une connaissance

* Le père Guerrier, qui nous a conservé le fragment qu'on va lire, dit qu'il ne sait de qui est cet écrit. Dans un autre recueil, on l'attribue à Jacqueline Pascal. Bossut, qui l'a publié le premier, le donne à Fauteur des Pensées. MM. Faugère et Havet sont de l'avis de Bossut.

(( C'est bien, dit M. Faugère, la pensée et le style de Pascal ; non pas, il est vrai, de sa manière la plus mûre et la plus grande, mais de celle déjà si puissante d'avant les Provinciales ; car ce fragment doit avoir été composé en 1647 ou 1648, alors que Pascal venait d'entrer, à râge de vingt-trois ou vingt-quatre ans, dans cette phase de sa vie qu'on peut appeler sa première conversion ; ces pages expriment les propres sentiments de son âme. »

M. Havet n'est point, quant à la date à laquelle ce morceau fut écrit, de l'avis de M. Faugère : « Il me semble que Pascal y exprime ce qui s'est passé dans son âme pendant ce temps critique de sa vie où s'accomplit laborieusement sa grande et dernière conversion, c'est-à-dire pendant l'année 1654

« On a une lettre de Jacqueline à madame Périer, du 25 janvier 1655, où elle fait l'histoire de la conversion de son frère, et voici ce qu'on lit dans cette lettre : « Il me vint voir [vers la fin de sep- » tcmbre 1654], et à cette visite, il s'ouvrit à moi d'une manière qui » me fit pitié, en m'avouant qu'au milieu de ses occupations, qui » étalent grandes, et parmi toutes les choses qui pouvaient contri- » bucr à lui faire aimer le monde, et auxquelles on avait raison de » le croire fort attaché^ il était de telle sorte sollicité de quitter tout )) cela, et par une aversion extrême qu'il avait des folies et des amu- )) sements du monde, et par le reproche continuel qtie lui faisait sa )) conscience, qu'il se trouvait détaché de toutes choses d'une telle ma- » nière qu'il ne l'avait jamais été de la sorte, ni rien d'approchant : » mais que d'ailleurs il était dans un si grand abandonnement du côté » de Dieu, qu'il ne sentait aucun attrait de ce côté-là; » etc. Ce que

SUR LA CONVERSION DU PÉCHEUR. 493 et une vue tout extraordinaire par laquelle l'âme considère les choses et elle-même d'une façon toute nouvelle.

Cette nouvelle lumière lui donne de la crainte, et lui apporte un trouble qui traverse le repos qu'elle trouvait dans les choses qui faisaient ses délices.

Elle ne peut plus goûter avec tranquillité les choses qui la charmaient. Un scrupule continuel la combat dans cette jouissance, et celte vue intérieure ne lui fait plus trouver cette douceur accoutumée parmi les choses où elle s'abandonnait avec une pleine effusion de cœur.

Mais elle trouve encore plus d'ameriume dans les exercices de piété que dans les vanités du monde. D'une part, la vanité des objets visibles la touche plus que l'espérance des invisibles, et de l'autre la solidité des invisibles la touche plus que la vanité des visibles. Et ainsi la présence des uns et la solidité des autres disputent son affection, et la vanité

raconte Jacqueline n'est-il pas précisément ce que peint Pascal? »

Quant à M. Cousin, il est d'un avis contraire à MM. Faugère et Havet : (( Bossut, dit-il, a aussi publié le premier un fragment sur la conversion du pécheur. Ce fragment se trouve dans les Mémoires de mademoiselle Périer avec cette note : « Cet écrit a été transcrit sur » une copie qui est parmi les papiers que mademoiselle Perrier a )) laissés. On y a trouvé les lacunes telles qu'elles sont marquées. Le M nom de l'auteur n'y est point. Je le crois de mademoiselle Pascal » avant qu'elle se fît religieuse. » Nous inclinons à l'avis de l'auteur de cette note. Le style de ce fragment est très-beau ; il a de l'élévation, de la force même, mais non pas cette véhémence intérieure qui marque les moindres paroles de Pascal. »

Entre des opinions aussi opposées, nous ne nous prononcerons pas. Nous resterons dany notre rôle d'éditeur, en laissant au public le soin déjuger.

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494 PASCAL.— OPUSCULES, des uns et Tabsence des autres excitent son aversion ; de sorte qu'il naît dans elle un désordre et une confusion qu

Elle considère les choses périssables comme périssantes et même déjà péries; et dans la vue certaine de l'anéantissement de tout ce qu'elle aime, elle s'effraye dans cette considération, en voyant que chaque instant lui arrache la jouissance de son bien et que ce qui lui est le plus cher s'écoule à tout moment, et qu'enfin un jour certain viendra auquel elle se trouvera dénuée de toutes les choses auxquelles elle avait mis son espérance. De sorte qu'elle comprend parfaitement que son cœur ne s'étant attaché qu'à des choses fragiles et vaines, son âme doit se trouver seule et abandonnée au sortir de cette vie, puisqu'elle n'a pas eu soin de se joindre à un bien véritable et subsistant par lui-même qui pût la soutenir et durant et après cette vie.

De là vient qu'elle commence à considérer comme un néant tout ce qui doit retourner dans le néant, le ciel, la terre, son esprit, son corps, ses parents, ses amis, ses ennemis, les biens, la pauvreté, la disgrâce, la prospérité, l'honneur, l'ignominie, l'estime, le mépris, l'autorité, l'indigence, la santé, la maladie, et la vie même. Enfin tout ce qui doit moins durer qu3 son âme est incapable de satisfaire le désir de cette âme qui recherche sérieusement à s'établir dans une félicilé aussi durable qu'elle-même.

Elle commence à s'étonner de l'aveuglement où elle a vécu; et quand elle considère d'une part le

SUR LA CONVERSION DU PÉCHEUR. 493 long temps qu'elle u vécu sans fa re ces réflexions el le grand nombre de personnes qui vivent de la sorte, et de l'autre combien il est constant que l'âme, étant immortelle comme elle est, ne peut trouver sa félicité parmi des choses périssables et qui lui seront ôtées au moins à la mort, elle entre dans une sainte confusion et dans un étonnement qui lui porte un trouble bien salutaire.

Car elle considère que, quelque grand que soit le nombre de ceux qui vieillissent dans les maximes du monde, et quelque autorité que puisse avoir cette multitude d'exemples de ceux qui posent leur félicité au monde, il est constant néanmoins que quand les choses du monde auraient quelque plaisir solide, ce qui est reconnu pour faux par un nombre infini d'expériences si funestes et si continuelles, il est inévitable que la perte de ces choses ou que la mort enfin nous en prive : de sorte que Tâme s'étant amassé des trésors de biens temporels de quelque nature qu'ils soient, soit or, soit science, soit réputation, c'est une nécessité indispensable qu'elle se trouve dénuée de tous ces objets de sa félicité ; et qu'ainsi, s'ils ont eu de quoi la satisfaire, ils n'auront pas de quoi la satisfaire toujours ; et que si c'est se procurer un bonheur véritable, ce n'est pas se proposer un bonheur bien durable, puisqu'il doit être borné avec le cours de cette vie.

De sorte que par une sainte humilité que Dieu relève au-dessus de la superbe*, elle commence à s'élever au-dessus du commun des h Dmmes : elle

* L*orgueil, superbia*

condamne leur conduite, elle déteste leurs maximes, elle pleure leur aveuglement; elle se porte à la recherche du véritable bien; elle comprend qu'il faut qu'il ait ces deux qualités : l'une qu'il dure autant qu'elle et qu'il ne puisse lui être ôté que de son consentement , et l'autre qu'il n'y ait rien de plus aimable.

Elle voit que dans l'amour qu'elle a eu pour le monde elle trouvait en lui cette seconde qualité dans son aveuglement ; car elle ne reconnaissait rien de plus aimable. Mais comme elle n'y voit pas la première, elle connaît que ce n'est pas le souverain bien. Elle le cherche donc ailleurs, et connaissant par une lumière toute pure qu'il n'est point dans les choses qui sont en elle, ni hors d'elle, ni devant elle (rien donc en elle ni à ses côtés ) , elle commence à le chercher au-dessus d'elle.

Cette élévation est si éminente et si transcendante qu'elle ne s'arrête pas au ciel . il n'a pas de quoi la satisfaire; ni au-dessus du ciel, ni aux anges, ni aux êtres les plus parfaits. Elle traverse toutes les créatures, et ne peut arrêter son cœur qu'elle ne se soit rendue jusqu'au trône de Dieu dans lequel elle commence à trouver son repos et ce bien qui est tel qu'il n'y a rien de plus aimable, et qui ne peut lui être ôté que par son propre consentement.

Car encore qu'elle ne sente pas ces charmes dont Dieu récompense l'habitude dans la piété, elle comprend néanmoins que les créatures ne peuvent pas être plus aimables que le Créateur; et sa raison aidée des lumières de la grâce lui fait connaître qu'il

SUR LA CONVERSION DU PECHEUR. 497 n'y a rien de plus aimable que Dieu et qu'il ne peut être ôté qu'à ceux qui le rejettent, puisque c'est le posséder que de le désirer, et que le refuser c'est le perdre.

Ainsi elle se réjouit d'avoir trouvé un bien qui ne peut pas lui être ravi tant qu'elle le désirera et qui n'a rien au-dessus de soi.

Et dans ces réflexions nouvelles elle entre dans la vue des grandeurs de son Créateur, et dans des humiliations et des adorations profondes. Elle s'anéantit en conséquence et ne pouvant former d'elle-même une idée assez basse ni en concevoir une assez relevée de ce bien souverain, elle fait de nouveaux efforts pour se rabaisser jusqu'aux derniers abîmes du néant, en considérant Dieu dans des immensités qu'elle multiplie sans cesse. Enfin dans cette conception qui épuise ses forces elle l'adore en silence, elle se considère comme sa vile et inutile créature et par ses respects réitérés l'adore et le bénit, et voudrait à jamais le bénir et l'adorer. Ensuite elle reconnaît la grâce qu'il lui a faite de manifester son infinie majesté à un si chétif vermisseau; et après une ferme résolution d'en être éternellement reconnaissante, elle entre en confusion d'avoir préféré tant de vanités à ce divin maître; et dans un esprit de componction et de pénitence elle a recours à sa pitié pour arrêter sa colère dont l'effet lui paraît épouvantable. Dans la vue de ces immensités

Elle fait d'ardentes prières à Dieu pour obtenir de sa miséricorde que comme il lui a plu de se dé~

couvrir à elle, il lui plaise de la conduire à lui et lui faire connaftre les moyens d'y arriver. Car comme c'est à Dieu qu'elle aspire, elle aspire encore à n'y arriver que par des moyens qui viennent de Dieu même, parce qu'elle veut qu'il soit lui-même son chemin, son objet et sa dernière fin. Ensuite de ces prières, elle commence d'agir et cherche entre

ceux

Elle commence à connaître Dieu, et désire d'y arriver; mais comme elle ignore les moyens d'y parvenir, si son désir est sincère et véritable, elle fait la même chose qu'une personne qui, désirant arriver en quelque lieu, ayant perdu le chemin et connaissant son égarement, aurait recours à ceux qui sauraient parfaitement ce chemin et. . . • . . .

Elle se résout de conformer à ses volontés le reste de sa vie ; mais comme sa faiblesse naturelle, avec l'habitude qu'elle a aux péchés où elle a vécu, l'ont réduite dans l'impuissance d'arriver à cette félicité, elle implore de sa miséricorde les moyens d'arriver à lui, de s'attacher à lui, d'y adhérer éternellement

Ainsi elle reconnaît qu'elle doit adorer Dieu comme créature, lui rendre grâce comme redevable, lui satisfaire comme coupable, le prier comme indigente.

AVEC M. DE SACI

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