DISCOURS
L'homme est né pour penser; aussi n'est-il pas un moment sans le faire ; mais les pensées pures qui
* Le curieux morceau qu'on va lire a été découvert par M. Cousin à la Bibliothèque Impériale en 1843 ; il est extrait d'un manuscrit du fonds de Saint'Germain-Gesvres, n" 74. Le manuscrit coté sous ce numéro porte au dos : Nicole, De la Grâce, autre pièce manuscrite, « Sur la première page, dit M. Cousin, est Tindication des écrits que cet in-quarto renferme : 1** Système de M, Nicole sur la Grâce; 2° Si la dispute sur la Grâce universelle n'est qu'une dispute de nom; 3" Discours sur les Passions de l'Amour, de M. Pascal. » Ce discours est inachevé, et comme le manuscrit de l'abbaye de Saint-Germain n'est qu'une copie, et non pas un autographe, il y a deux ou trois
rases probablement mal copiées et qui sont défectueuses. l\ est vraisemblable aussi que cet écrit n'était pas destiné au public, et que l'auteur n'y avait pas mis la dernière main ; mais partout on reconnaît celle de Pascal, l'esprit géométrique qui ne l'abandonne jamais, los expressions favorites, les mots d'habitude, la distinction si vraie du raisonnement et du sentiment, et mille autres choses semblables qui se retrouvent à chaque pas dans les Pensées. »
M. Cousin se demande à quelle époque de la vie de Pascal il faut rapporter la composition du Discours sur les Passions de l'Amour, et il pense que c'est à la période qui s'étend de 1652 à la fin de 16D4, époque toute mondaine, où « Pascal dut porter son ca«
le rendraient heureux s'il pouvait toujours les soutenir le fatiguent et rabattent. C'est une vie unie à laquelle il ne peut s'accommoder; il lui faut du remuement et de Taction, c'est-à-dire qu'il est nécessaire qu'il soit quelquefois agité des passions dont il sent dans son cœur des sources si vives et si profondes.
Les passions qui sont les plus convenables à l'homme et qui en renferment beaucoup d'autres, sont l'amour et l'ambition : elles n'ont guère de liaisou ensemble; cependant on les allie assez souvent; mais elles s'affaiblissent l'une l'autre réciproquement, pour ne pas dire qu'elles se ruinent.
Quelque étendue d'esprit que l'on ait, l'on n'est capable que d'une grande passion; c'est pourquoi,
ractère, sa curiosité, son ardeur, le besoin insatiable d'arriver en tout aux dernières limites. » — « Ce discours, dit encore M. Cousin, trahit dans la vie intime de Pascal un mystère qui ne sera peut-être jamais éclairci... Il est très-possible que dans le monde d'élite où il devait être admis et recherché, il ait rencontré une personne d'un rang plus élevé que le sien pour laquelle il ait ressenti un vif attrait qu'il aurait renfermé dans son cœur, l'exprimant à peine pour luimôme dans ce discours voilé et ^nigmatique. «
M. Cousin n'indique pas quelle a pu être cette personne d'un haut rang qui a inspiré Pascal ; mais M. Faugère pense que c'est mademoiselle de Roannez. (Voir Reme des Deux Mondes, 15 sept. 1843, l'article intitulé : Un fragment inédit de Pascal. — Faugère, Des Pensées de Pascal, introduction, lxv.)
M. l'abbé Maynard, de son côté, tout en reconnaissant le grand mérite littéraire de ce morceau, ne pense pas qu'on puisse avec toute certitude l'attribuer à Pascal, et M. Sainte-Beuve dit que, sans faire injure aux pages sur l'amour, il est clair que Pascal n'a jamais mis son âme dans une créature, et qu'il n'a aimé de passion que son Sauveur.
Les avis, on le voit, sont singulièrement partagés. En éditeur impartial, nous devions les rapporter tous ici. Noua suivons le texte de M. Faugère, on adoptant ses corrections.
quand Tamour et l'ambition se rencontrent enseni* ble, elles ne sont grandes que de la moitié de ce qu'elles seraient s'il n'y avait que l'une ou l'autre. L'âge ne détermine point ni le commencement ni la fin de ces deux passions ; elles naissent dès les premières années et elles subsistent bien souvent jusqu'au tombeau. Néanmoins, comme elles demandent beaucoup de feu, les jeunes gens y sont plus propres et il semble qu'elles se ralentissent avec les années : cela est pourtant fort rare.
La vie de l'homme est misérablement courte. Or. la compte depuis la première entrée dans le monde ; pour moi, je ne voudrais la compter que depuis la naissance de la raison et depuis qu'on commence à être ébranlé par la raison, ce qui n'arrive pas ordinairement avant vingt ans. Devant ce temps l'on est enfant; et un enfant n'est pas un homme.
Qu'une vie est heureuse quand elle commence par l'nmour et qu'elle finit par l'ambition ! Si j'avais à en choisir une, je prendrais celle-là. Tant que l'on a du feu, l'on est aimable; mais ce feu s'éteint, il se perd : alors que la place ^t belle et grande pour l'ambition! La vie tumultueuse est agréable aux grands esprits, mais ceux qui sont médiocres n'y ont aucun plaisir; ils sont machines partout. C'est pourquoi Tamour et l'ambition commençant et finissant la vie, on est dans l'état le plus heureux dont la nature humaine est capable.
A mesure que l'on a plus d'esprit, les passions sont plus grandes, parce que les passions n'étant que des sentiments et des pensées qui apparlien-
SUR LES PASSIONS DE L^\MOUR. o4i neiit purement à l'esprit quoiqu'elles soient occasionnées par le corps, il est visible qu'elles ne sont plus que l'esprit même et qu'ainsi elles remplissent toute sa capacité. Je ne parle que des passions de feu, car pour les autres elles se mêlent souvent ensemble et causent une confusion très-incommode; mais ce n'est jamais dans ceux qui ont de l'esprit.
Dans une grande âme tout est grand.
L'on demande s'il faut aimer? Cela ne se doit pas demander, on le doit sentir. L'on ne délibère point là-dessus, l'on y est porté et l'on a le plaisir de se tromper quand on consulte.
La netteté d'esprit cause aussi la netteté de la passion ; c'est pourquoi un esprit grand et net aime avec ardeur, et il voit distinctement ce qu'il aime.
Il y a de deux sortes d'esprit, l'un géométrique et l'autre que l'on peut appeler de finesse.
Le premier a des vues lentes, dures et inflexibles, mais le dernier a une souplesse de pensée qu'il ap~ plique en même temps aux diverses parties aimables de ce qu'il aime. Des yeux il va jusques au cœur, et par le mouvement du dehors il connaît ce qui se passe au dedans.
Quand on a l'un et l'autre esprit tout ensemble, que l'amour donne de plaisir! Car on possède à la fois la force et la flexibilité de l'esprit qui est trèsnécessaire pour l'éloquence de deux personnes.
Nous naissons avec un caractère d'amour dans nos cœurs, qui se développe à mesure que l'esprit se perfectionne, et qui nous porte à aimer ce qui nous paraît beau sans que l'on nous ail jamais dit ce que
c'est. Qui doute après cela si nous sommes au monde pour autre chose que pour aimer? En effet, on a beau se cacher, Ton aime toujours. Dans les choses même où il semble que l'on ait séparé l'amour, il s'y trouve secrètement et en cachette et il n'est pas possible que l'homme puisse vivre un moment sans cela.
L'homme n'aime pas à demeurer avec soi ; cependant il aime : il faut donc qu'il cherche ailleurs de quoi aimer. Il ne le peut trouver que dans la beauté; mais comme il est lui-même la plus belle créature que Dieu ait jamais formée, il faut qu'il trouve dans soi-même le modèle de cette beauté qu'il cherche au dehors. Chacun peut en remarquer en soi-même les premiers rayons; et selon que l'on s'aperçoit que ce qui est au dehors y convient ou s'en éloigne, on se forme les idées de beau ou de laid sur toutes choses. Cependant, quoique l'homme cherche de quoi remplir le grand vide qu'il a fait en sortant de soi-même, néanmoins il ne peut pas se satisfaire par toutes sortes d'objets. Il a le cœur trop vaste; il faut au moins que ce soit quelque chose qui lui ressemble et qui en approche le plus près. C'est pourquoi la beauté qui peut contenter l'homme consiste non-seulement dans la convenance, mais aussi dans la ressemblance : elle se restreint et elle ^'enferme dans la différence du sexe
La nature a si bien imprimé cette vérité dans nos âmes, que nous trouvons cela tout disposé; il ne faut
* n y a dans le nis. : « Kile la restreint et elle /'enferme.., ; » rédaction obscure que nous avons modifiée parce qu'elle nous semble résulter d'une inexactitude dans la copie. (Faugère.)
SUR LES PASSIONS DE L'AMOUR. 543 point d'art ni d'étude; il semble même que nous ayons une place à remplir dans nos cœurs et qui se remplit effectivement. Mais on le sent mieux qu'on ne le peut dire. Il n'y a que ceux qui savent brouiller et mépriser [sic) leurs idées qui ne le voient pas.
Quoique cette idée générale de la beauté soit gravée dans le fond de nos âmes avec des caractères ineffaçables, elle ne laisse pas que de recevoir de très-grandes difiTérences dans l'application particulière; mais c'est seulement pour la manière d'envisager ce qui plaît. Car l'on ne souhaite pas nuement une beauté, mais l'on y désire mille circonstances qui dépendent de la disposition où l'on se trouve, et c'est en ce sens que l'on peut dire que chacun a l'original de sa beauté dont il cherche la copie dans le grand monde. Néanmoins les femmes déterminent souvent cet original. Comme elles ont un empire absolu sur l'esprit des hommes, elles y dépeignent ou les parties des beautés qu'elles ont ou celles qu'elles estiment, et elles ajoutent par ce moyen ce qui leur plaît à cette beauté radicale. C'est pourquoi il y a un siècle pour les blondes, un autre pour les brunes, et le partage qu'il y a entre les femmes sur l'estime des unes ou des autres fait aussi le partage entre les hommes dans un même temps sur les unes et sur les autres.
La mode même et les pays règlent souvent ce que l'on appelle beauté. C'est une chose étrange que la coutume * se mêle si fort de nos passions. Cela
* Le ms. dit : constance, ce qui est évidemment une faute de copiste. (Faugcre.)
n*empêche pas que chacun n'ait son idée de beauté sur laquelle il juge des autres et à laquélle il les rapporte; c'est sur ce principe qu'un amant trouve sa maîtresse plus belle et qu'il la propose comme exemple.
La beauté est partagée en mille différentes manières. Le sujet le plus propre pour la soutenir c'est une femme. Quand elle a de l'esprit, elle l'anime et la relève merveilleusement. Si une femme veut plaire et qu'elle possède les avantages de la beauté ou du moins une partie, elle y réussira; et même, si les hommes y prenaient tant soit peu garde, quoiqu'elle n'y tâchât point, elle s'en ferait aimer. Il y a une place d'attente dans leur cœur; elle s'y logerait.
L'homme est né pour le plaisir; il le sent; il n'en faut point d'autre preuve. Il suit donc sa raison en se donnant au plaisir. Mais bien souvent il sent la passion dans son cœur sans savoir par où elle a commencé.
Un plaisir vrai ou faux peut remplir également l'esprit. Car qu'importe que ce plaisir soit faux, pourvu que l'on soit persuadé qu'il est vrai?
A force de parler d'amour on devient amoureux. Il n'y a rien si aisé. C'est la passion la plus naturelle h l'homme.
L'amour n'a point d'âge; il est toujours naissant. Les poètes nous l'ont dit; c'est pour cela qu'ils nous le représentent comme un enfant. Mais sans lui rien demander, nous le sentons.
L'amour donne de l'esprit, et il se soutient par l'esprit. 11 faut de l'adresse pour aimer. L'on épuise
SUR LES PASSIONS DE L'AMOUR. m tous les jours les manières de plaire ; cependant il faut plaire et Ton plaît.
Nous avons une source d'amour-propre qui nous représente à nous-mêmes comme pouvant remplir plusieurs places au dehors ; c'est ce qui est cause que nous sommes bien aises d'être aimés. Gomme on le souhaite avec ardeur, on le remarque bien vite et on le reconnaît dans les yeux de la personne qui aime. Caries yeux sont les interprètes du cœur; mais il n'y a que celui qui y a intérêt qui entend leur langage.
L'homme seul est quelque chose d'imparfait; il faut qu'il trouve un second pour être heureux. Il le cherche bien souvent dans l'égalité de la condition, à cause que la liberté et que l'occasion de se manifester s'y rencontrent plus aisément. Néanmoins l'on va quelquefois bien au-dessus, et l'on sent le feu s'agrandir quoiqu'on n'ose pas le dire à celle qui l'a causé.
Quand on aime une dame sans égalité de condition, l'ambition peut accompagner le commencement de l'amour; mais en peu de temps il devient le maître. C'est un tyran qui ne souffre point de compagnon ; il veut être seul; il faut que toutes les passions ploient et lui obéissent.
Une haute amitié remplit bien mieux qu'une commune et égale le cœur de l'homme; et les petites choses flottent dans sa capacité; il n'y a que les grandes qui s'y arrêtent et qui y demeurent.
L'on écrit souvent des choses que l'on ne prouve qu'en obligeant tout le monde à faire réflexion sur