SUR LA NATIVITÉ DE JÉSUS-CHRIST
jipparuit gratia Dei salvatoris nostri omnibus hominïbus^ erudiens nos, ut ahne gantes impietatem et sœcularia desideria ) sobriè, et juste y et pie vivamus in hoc sœculo , expectantes heatam spem.
La grâce de Dieu notre Sauveur s'est manifestée à tous .les hommes , pour notre instruction • afin que , renonçant a l'impiété et aux convoitises du monde , nous vivions dans ce siècle selon les règles de la tempérance^ de la justice et de la piété ^ attendant le bonheur qui est le terme de notre espérance. Dans Vépître à Tit. c. 2. 11.
C'est en ce jour qu'elle s'est montrée aux hommes, cette grâce de Dieu notre Sauveur ; et c'est dans l'adorable personne de Jésus-Christ naissant , que se sont accomplies ces belles et consolantes paroles de l'apôtre. Dans le mystère de l'incarnation divine ^ cette grâce du Sauveur est descendue sur la terre : mais elle demeuroit encore cachée dans le chaste sein de Marie; et ce n'est qu'en Bethléem 5 et dans l'étable , qu'elle s'est rendue visible par la sainte nativité de l'Enfant-Dieu qui nous l'apportoit. Il est donc venu, et il a paru au monde , ce Messie , ce Désiré des nations : pourquoi ? pour nous instruire, et pour nous donner la science du salut. Science du salut , dont
DE JÈSUS-CHRIST. 4^3
avoit parlé Zacliarie, père de Jean-Baptiste, dans son admirable cantique, et que le divin précurseur devait lui-même enseigner au peuple de Dieu- Science du salut , science suréminente , l'abrégé de toutes les sciences , ou plutôt l'unique science qu'il nous importe d'acquérir et de bien apprendre. Science que S. Paul fait consister en deux choses : l'une y d'éloigner de nous tous les obstacles du salut ; et l'autre , de pratiquer toutes les œuvres du salut. Car ce sont là, dans la pensée du maître des gentils, les deux importantes instructions que nous devons tirer de la naissance de Jésus-Christ. La grâce de Dieu notre Sauveur ^ s^est manifestée à tous les hommes^ afin que nous renoncions aux convoitises du monde et à ses désirs sensuels. Voilà les obstacles du salut , dont ua Dieo-Homme, et naissant parmi les hommes, nouis^ apprend à nous dégager r premier point. Cette même grâce de Dieu notre Sauveur ^ s^ est manifestée à tous les hommes^ afin que nous vivions^ selon les règles de la tempérance y de la justice et de la piété. Voilà les œuvres du salut ^ qu'un Dieu-Homme, et naissant parmi les hommes , nous apprend à pratiquer : second point. Grandes et salutaires leçons, où est renfermée toute la sagesse évangélique, et qui demandent toute notre étude €t toute notre attention»
Premier poikt. Obstacles du salut, dont un Dieii?' Homme , et naissant parmi les hommes , nous apprend à nous dégager. Ces obstacles sont les tiens du monde , les honneurs du monde ^ les^
4o4 NATIVITÉ
plaisirs du monde ^ et rattachement que nous y avons. Je dis rattachement que tous y avons , et c'est cet attachement que Tapôtre appelle convoitises du siècle , et désirs sensuels. L'expérience de tous les temps n'a fait que trop voir de combien de crimes ces malheureuses convoitises ont été la source j et combien d'âmes elles ont damnées, comhien elles en damnent tous les jours. Or , c'est ce que le Fils de Dieu, dès sa naissance, nous apprend à retrancher de nos cœurs ; et c'est pour nous y porter avec plus d'efficace et plus de force , qu'il commence par nous en donner lui-même l'exemple le plus touchant.
En quel état nait-il? dans un état de pauvreté, dans un état d'humiliation, dans un état de souf-france et de mortificatiop. Lisons sur cela l'évangile ; tout y est remarquable. Pauvreté : la Mère , qui se voit proche de son terme , cherche un lieu couyenable où se retirer ; mais son extrême indi^ gence la fait refuser partout. Il ne lui reste qu'une étable , quelle demeure pour un Dieu , et pour une mère de Dieu ! Quoi qu'il en soit , c'est là que Marie met au monde le Sauveur et le Roi du monde ; c'est la qu'il commence à paroître. Le lit où il repose , c'est la paille ; son berceau, c'est une crèche ^ ses vêtemens , ce sont de misérables langes : voilà son palais , voilà tous ses trésors. Humiliation : hors quelques pasteurs qui viennent lui rendre leurs hommages , nul ne le connoît , pi ne pense à lui. A la naissance des princes, la joie éclate de toutes parts: on célèbre leur nom 5 les peuples, par des feux, des aCT-
clamations publiques , leur applaudissent. Mais à l'égard de ce Dieu naissant, tout est dans le plus profond silence ; il est dans le monde comme s'il n'y étoit pas. Souffrance et mortification : dans les ténèbres d'une nuit obscure , et au milieu de la plus rigoureuse saison , il se trouve exposé à toutes les injures du temps. Quel soulagement peut-il recevoir de Joseph et de Marie ? Toutes choses leur manquent , et ils n'ont point d'autres secours à lui donner , que de s'attendrir à ses cris , et de compatir à ses douleurs.
Est-ce donc ainsi que devoit naître le Libérateur d'Israël , le Rédempteur des hommes , l'Envoyé de Dieu? Est-ce ainsi que la synagogue l'attendoit? Bien loin de cela, elle se promettoit un Messie puissant selon le monde , grand selon le monde , comblé de tout le bonheur et de toute la gloire du monde. Fausse espérance dont les Juifs s'étoient lais5é prévenir. Mais ce n'est point là le plan que Dieu, dans le conseil de sa sagesse éternelle , s'étoit formé pour l'ouvrage de notre rédemption , et pour son accomplissement. Il nous falloit un Sauveur qui nous enseignât la science du salut , et qui d'abord nous apprit à en lever tous les obstacles; qui, dis-je nous l'apprît encore plus par ses exemples que par ses paroles, puisque les pa^ rôles, sans les exemples, perdent infiniment de leur vertu, et ne font pas, à beaucoup près, la même im^ pression. Par conséquent il nous falloit un Sau« veur tel que nous l'avons , et tel qu'il se présente à nos yeux : un Sauveur pauvre , un Sau* veur abject et humilié ^ un Sauveur souffrait et
4o6 SUR LA NATIVITÉ
pénitent ; pourquoi ? afin qu'il pût nous dire , avec plus d'autorité ^ et d'une manière plus persuasive
Luc. 6. 24. çe qu'il nous dit en effet de sa Grèche : Malheur à vous ^ riches ^ non point précisément parce que vous êtes riches , mais parce que 5 vous confiant dans ces richesses périssables que vous aimez, vous ne pensez point à ce souverain bien, à ce bien éternel que je viens vous promettre 5 . 15. 43. et qui seul est digne de vos soins. Malheur à vous qui ^ pour vous élever et vous agrandir sur la terre , ambitionnez les premiers rangs ^ et pouviez occuper les premières places ; non point précisément que ce soit un crime de devenir grand et d'être grand j, mais parce qu'éblouis de cette grandeur humaine et passagère dont vous êtes si jaloux 5 vous oubliez la véritable grandeur où vous devez sans cesse aspirer , et qui est la gloire céleste
Im. 6. 14. et immortelle. Malheur à vous qui vous réjouis-sezy et qui trouvez votre consolation en cette vie ^ non point précisément que toute joie et toute consolation vous soit défendue , car il y en a d'innocentes et même des saintes mais parce qu'enivrés des plaisirs sensuels qui vous corrompent^ vous ne portez jamais vos vues vers la suprême béatitude où vous êtes appelés ^ et que vous ne prenez nulles mesures pour l'obtenir.
Solides enseignemens du divin Maître , qui, pour nous faire marcher avec plus d'assurance dans les voies du salut 5 nous en découvre les écueils. Il nous parle; mais l'entendons-nous? voulons-nous l'entendre? Renoncer au monde? aux prospérités dXi monde ^ aux grandeurs du monde , au bonheur
3u monde; y renoncer, sinon d'effet, au moins de cœur; quel langage pour des mondains î mais c'est le langage de Jésus-Christ, c'est son évangile. Nous trompe-t-il ? veut-il nous tromper? Raisonnons comme il nous plaira : il faut , ou suivre ce guide qui vient nous conduire , et qui est la voie même, la vérité , la vie ; ou vivre et mourir dans un funeste égarement qui nous mène à la perdition.
Second point. (Euvres du salut , qu^uri Dieu- Homme , et naissant parmi les hommes , nous apprend à pratiquer. L'apôtre nous les a marquées dans ces paroles : ^fin que nous vivions selon ^j^. 2. is* les règles de la tempérance > de la justice et de la piété. (Euvres ^ suivant l'explication de saint Bernard, œuvres de tempérance et d'une modération chrétienne j par rapport à nous-mêmes ; œuvres de justice et d'une charité chrétienne , par rapport au prochain; œuvres de religion et d'une piété chrétienne, par rapport à Dieu.
I . (Euvres de tempérance et d'une modération chrétienne , par rapport à nous-mêmes. Ce devoir se réduit aux saintes violences qu'il en coûte pour se maintenir dans l'ordre , et se bien gouverner en toutes choses; pour garder une conduite toujours sage, droite, pure et régulière, selon la raison, et selon l'esprit du christianisme. Car , dans l'usage de la vie , combien y a-t-il pour cela de combats à livrer contre ses propres inclinations et ses propres sentimens? combien de vivacités à réprimer; combien de mouvemens impétueux à arrêter; com-bien de jugemens particuliers à soumettre età dépo-
4o8 StJR LA NATIVITÉ
ser; combien de répugnanGCS à vaincre, de volontés à rompre ; combien d'efforts à faire , soit pour agir , soit pouf s'abstenir et pour souffrir; en un mot, combien de fois, et sur combien de sujets faut-il, non-seulement renoncer au monde et à tous les objets extérieurs et sensibles, mais s'immoler soimême, mais se dépouiller de sbi-méme, mais se renoncer soi^-même? Sans cela, bien loin de pouvoir posséder son âme, et de savoir se régler, à quoi souvent ne s'échappe-t-on pas? à quelles extrémités ne se porte-t-on pas ? en combien de rencontres ne s'oublie-t-on pas? Guerre évangélique, dont cet enfant, à qui nous rendons nos hommages comme A notre Diçu, et que nous adorons jdans Tétable, lève , pour ainsi parler , aujourd'hui l'étendard. Guerre qu'il vient allumer sur la terre , et qu'il propose à tous ses disciples , ne les reconnoissant pour être à lui que par le renoncement à euxmêmes. Guerre qui réforme tout l'homme, qui le tient continuellement en bride; qui redresse ses caprices, sçs légèretés, ses humeurs; qui le garantit de tous les excès ou l'ardeur de ses passions pourroit l'entraîner; qui l'établit et l'affermit inébranlablement dans cette sobriété, pour user du terme de saint Paul , d^ns ce tempérament et ce milieu où réside la sagesse, et où Jes maîtres de la morale font consister la vertu, Guerre difficile , il est vrai ; piais il y va du salut. Or , un Dieu descendu de sa gloire, un Dieu fait chair et sujet à toutes nos infirmités , un Dieu né dans la misère , et anéanti pour ce salut même dont le soin nous est confié , rie nous donne-t^îl pas assez à entendre quelle en
DE JÉSUS-CHRISTi
est l'importance 5 et que, dans une aîFaire d'une telle conséquence 5 il n'y a rien à ménager ?
2. (Euvres de justice et d'une charité chrétienne, par rapport au prochain. De justice : rendant à chacun ce qui lui est dû , et ne refusant rien à personne de tout ce qui lui appartient. De charité : ajoutant au devoir la bonne volonté , l'inclination à faire du bien , le désir d'obliger et de faire des grâces, la patience dans les injures, et une prompte disposition à pardonner. Contemplons notre modèle , et observons-y tous ces traits , pour les former en nous, et pour les imiter. Il naît, ce roi du monde , et il naît dans l'exercice actuel de la justice la plus exacte, par l'hommage qu'il rend aux puissances du siècle, quoique païennes et eniiemies de sa loi. Si Marie tout enceinte qu'elle étoit , a quitté Nazareth , et s'est transportée à Bethléem, c'est pour se soumettre à l'édit d'Auguste-César , qui ordonne qu'on dresse un état de l'empire , et que tous ^ sans exception , aillent se faire écrire ^ chacun dans la ville dont il est originaire. Voilà pourquoi cette Mère Vierge s'expose, elle et l'enfant qu'elle porte, à toutes les fatigues d'un pénible voyage , et aux rudes épreuves qu'elle a à soutenir dans une bourgade où elle est regardée et traitée comme étrangère i Elle obéit, elle pratique par avance, et fait pratiquer à son Fils cette grande maxime qu'il doit un jour prêcher lui-même : Rendez à César ce Maiih. 22. qui est à César. Tant les droits du prochain sont inviolables , et tant devons-nous les respecter , de quelque nature qu'ils soient , et en qui que
4lO SUR LA NATIVITÉ
ce puisse être. Ce n'est pas tout : il naît ^ cet aimable et adorable Sauveur, et c'est par un effet de la charité la plus ardente et la plus désintéressée; c'est pour nous délivrer de la mort , c'est pour nous combler de ses biens , nous, indignes et viles créatures, nous, pécheurs et ennemis de son Père, Comptons, après cela, le peu que nous faisons pour nos frères. Car qu'est-ce que notre charité j et en quoi se montf e-t-elle ? où sont ses largesses? où sont ses soins prévenans et bienfaisans? que donne~t-elle ? que supporte-t-elle ? que remet-telle? Toutefois, un des caractères les plus marqués du christianisme , et par conséquent une des vertus les plus nécessaires au salut, c'est la charité, 3. (Euvres de religion et d'une piété chrétienne , par rapport à Dieu. Voilà le point capital , et c'est là que tout doit tendre : c'est , dis je ^ à là gloire et au culte de Dieu. Aussi est-ce l'essentielle et dernière fin de l'avènement du Médiateur qui nous est né. En entrant dans le monde , que dit-il au Père tout-puissant qui l'envoie ? Ecoutons l'apôtre, et voyons comment il le fait Msh, 10 7. parler : J^ous n^avez point voulu ^ Seigneur ^ du sang des taureaux et des boucs y vous ne vous êtes point contenté de ces oblutions et de ces victimes : mais vous inave% formé un corps ; et dans ce corps ^ me voici , mon Dieu , je viens faire votre volonté ^ selon qu'il est écrit de moi. C'est par la transgression de cette volonté divine , que voire gloire a été blessée , et je viens la réparer ; viens vous honorer autant que le mérite votre être suprême. Aussi , en effet , vient-il glorifier le Dieu vivant ^ ce Fils unique de Dieu. Il
s'abaisse à tout pour cela , il se soumet à tout : mais nous 5 ce même Dieu à qui nous assujétit une dépendance encore plus naturelle et plus entière . en quoi le glorifions-nous ? Est-ce dans nos sentimens ? est-ce dans nos paroles ? est-ce dans nos actions ? Quels actes de religion , quels exercices de piété pratiquons-nous ? ou , si nous les pratiquons, comment les pratiquons-nous? Devoirs indispensables, mais qu'on abandonne absolument, ou dont on ne s'acquitte qu'imparfaitement. On s'en fait une géne , une servitude , un fardeau. A qui donc offrons- nous notre encens ? à qui le devons-nous ? et s'il nous est enjoint de rendre au monde ce qui appartient au monde , nous est-il moins expressément et moins étroitement ordonné de rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu? Or, ce qui appartient à Dieu, c'est l'honneur; et l'honneur de Dieu , c'est que nous le servions , que nous l'adorions , que nous observions sa loi , que nous révérions ses mystères , que nous soyons assidus à chanter ses louanges , à célébrer ses grandeurs, à invoquer son nom, à entendre sa parole, à fréquenter ses autels , à fuir tout le mal qu'il nous défend , et à ne rien omettre de tout le bien qu'il nous commande. Pieprenons tout ce discours, et concluons. Nous avons appris de J. G. naissant, la science du salut , ou nous avons dû l'apprendre. Nous savons quels sont les obstacles du salut, quelles sont les œuvres du salut. Joignons à ces connoissances la pratique : c'est tout ce qui manque à l'ouvrage de notre rédemption , qu'il ne tient qu'à nous , avec la grâce du Sauveur , d'achever et de consommer.