‹ Pensées... de religion et de moraleChapitre 8 sur 88 · SUR LA CHARITÉ ET LES AMITIÉS · texte numérisé non relu

SUR LA CHARITÉ ET LES AMITIÉS

§ Nous nous faisons de l'amitié une religion , et de la charité nous nous faisons tous les jours un sujet de profanation. C'est une charité , diton , d'humilier ces gens-là , de les mortifier et de leur apprendre leur devoir : heau prétexte dont on s'autorise pour les traiter dans toute la rigueur 5 pour les poursuivre à outrance , pour les calomnier, les décrier , les confondre; c'est-à-dire^ pour venger contre eux ses propres querelles ^ pour contenter ses ressentimens, ses antipathies^ ses envies. Car voilà souvent où se réduit cette prétendue charité. Or, employer la charité à de tels usages, est-ce la pratiquer? est-ce la profaner?

§ Qu'est-ce que ces airs de franchise , de simplicité, de cordialité, que nous affectons quelquefois en parlant au prochain , et lui disant certaines vérités très-désagréables? Est-ce un adoucissement que nous prétendons mettre aux avis que nous lui donnons, pour en tempérer l'aigreur ^ et pour les lui faire mieux goûter? Piien moins que cela : mais tout au contraire , c'est souvent une voie plus subtile y plus adroite , que notre malignité nous inspire, pour mieux contenter, en l'outrageant et l'humiliant , la passion qui nous anime. On dit à une personne les choses les plus dures et les plus piquantes, de la manière, à ce qu'il semble , la plus douce et la plus naïve ; et l'on prend plaisir à lui enfoncer le trait dans l'âme , d'autant plus avant et plus sensiblement qu'on paroît le faire plus charitablement et plus amiablement.

§ On se réconcilie an lit de la mort. On fait

5ê PENSEES DIVERSES

appeler des personnes qu'on ne voyoit poîat depuis plusieurs années , et qu'on regardoit comme ennemis. On se remet en grâce avec eux : on leur pardonne ^ et on leur demande qu'ils nous accordent le même pardon. On en use ainsi par principe de religion et de conscience , et l'on ne se croiroit pas autrement en état de recevoir les derniers sacremens de l'église ^ et d'aller paroître devant Dieu. Tout cela est bien : mais du reste^ pourquoi attendre si tard? l'obligation de ne garder nulle inimitié dans le cœur^ n'est pas moins indispensable pendant tout le cours de la vie, qu'A la dernière heure; et n'est-ce pas l'aveuglement le plus étrange , de vouloir vivre dans des dispositions et des sentimens où l'on ne voudroit pas mourir?

§ Je veux un ami véritable 5 et ^ autant qu'il se peut 5 un ami sincère ^ et tel dans le fond de l'âme qu'il est dans les apparences. Un ami zélé pour mon bien , et désintéressé pour lui-même ; qui s'attache à ma personne , et non à ma for^ tune 5 à mon crédit, â mon rang , à tout ce qui est hors de moi , et qui n'est point moi. Un ami vigilant , prévenant, compatissant, auprès de qui je trouve de la consolation dans toutes mes peines, et du soutien dans toutes mes disgrâces. Un ami fidèle, sur qui je puisse compter; discret, à qui je puisse me confier ; prudent et sage ^ que je puisse consulter, et qui soit capable de me conduire et de m'éclairer ; droit, juste, équitable, qui m'inspire la vertu, et avec qui je puisse utilement et saintement communiquer. Un ami cons-

SUR LA CHARITÉ ET LES AMITIÉS. 5g

tant 5 que riuimeur ne domine point y que le caprice ne chaiifge point, toujours le même malgré la diversité des temps, des événemens , des conjonctures et des situations où je puis me rencontrer • Enfin un ami qui seul , et jusqu'au dernier moment de ma vie, ait de quoi me suffire, quand il ne me resteroit nulle autre ressource, et que je ne pourrois attendre d'ailleurs ni recevoir aucun secours. Voilà encore une fois Fami que je cherche ; mais où est-il , et de qui viens-je de tracer ici la peinture? Ah! Seigneur, je le sais, je le sens, mon cœur me le dit^ et à ces traits ^ c'est vous , mon Dieu , que je reconnois, et ce n'est que vous. Assez d'amis parmi les hommes^ mais quels amis! Assez d'amis de nom; assez d'amis d'intérêt-, assez d'amis d'intrigue et de politique ; assez d'amis d'amusemens y de compagnie , de plaisir; assez d'amis de civilité, d'honnêteté, de bienséance ; assez d'amis en paroles, en expressions, en protestations; et si peut-être quelques-uns sont mieiix disposés, à ce qu'il paroît ^ on n'éprouve que trop néanmoins dans l'occasion, combien sur ceux-là même il y a peu de fond à faire> Voilà de quoi le monde se plaint tous les jours, et de quoi il a bien sujet de se plaindre. Heureux , s'il en profitoit pour s'élever vers vous, Seignerur^ et ne s'appuyer que sur vous.

§ La plupart des hommes sont beaucoup plus vifs dans leurs haines , que dans leurs amitiés. D'où vient cela ? de notre amour-propre, qui nous fait tout rapporter à nous-mêmes, et tout mesurer par nous-mêmes. Comme donc les offenses qui

6o PENSÉES DIVERSES

excitent notre inimitié et notre haine ^ nous regardent spécialement, et s'attaquent à nos personnes ; et qu'au contraire le caractère de l'amitié est de nous détacher en quelque sorte de nousmêmes , pour nous attacher au prochain, il arrive de là communément que nous sommes tout à la fois, et de froids amis, et de violens ennemis,

§ Rien de plus fragile que les amitiés humaines. Il faut des années pour les former ; il ne faut qu'un moment pour les rompre. Encore s'il étoit facile de les renouer : mais souvent, ce qu'un moment a détruit, des siècles ne le rétabliroient pas. Les amitiés chrétiennes sont beaucoup plus fermes et plus durables : pourquoi ? parce que le christianisme nous rend beaucoup plus patiens , plus désintéressés , plus humbles , et par conséquent beaucoup moins vifs et moins sensibles sur tout ce qui fait les ruptures et les divisions.

§ On dit communément , et on a raison de le dire : ï/ami de tout le monde n'est ami de per sonne. Il y a en effet des gens de ce caractère. Us vous aperçoivent', ils viennent à vous avec uu visage ouvert, vous tendent les bras, vous saluent, vous embrassent, vous font les plus belles offres de service. Mais enfin, après mille protestations d'amitié, ils vous quittent, et demandent au premier qu'ils rencontrent , comment vous vous appelez et qui vous êtes.

§ Une heure de prospérité fait oublier une amitié de vingt années. Depuis long-temps vous étiez lié avec cet homme, de connoissance et de société^ parce que vous vous trouviez à peu près dans le

SUR LA CHARITÉ ET LES AMITIÉS. 6l

même rang. Mais la faveur Fa fait monter ^ et Ta placé au-dessus de vous. Allez désormais vous présenter à lui : il ne vous connoît plus; et comment vous connoitf oit-il, pui-qu'infatué de sa nouvelle grandeur^ il ne se connoît plus lui-même ?

§ Hérodes et Pilate devinrent amis, mais aux dépens de Jésus-Christ. Hélas ! combien de grands se sont liés de même et accordés ensemble aux dépens du pauvre et de Fimiocent?

§ Vous croyez faire un grand sacrifice à DîeUy parce que vous vivez retiré du monde , et que vous ne voyez presque plus personne. Cela est bon, et je conviens que vous ne voyez presque personne. Mais vous voyez trop une seule personne, que vous ne devriez plus voir. Voyez le reste du monde, et ne voyez point celle-là. Tout le reste du monde vous sera moins dangereux : celle-là seule est le monde pour vous, et le monde le plus à craindre.

Page 1