‹ Pensées de toutes les couleursChapitre 16 sur 17 · LE PRINCE IMPERIAL · texte numérisé non relu

LE PRINCE IMPERIAL

Il aurait cinquante-cinq ans...

Le joli enfant d'autrefois est devenu un bel

homme, puis un homme « encore très bien ».

Toujours séparés par la raie de côté, ses

cheveux frisés grisonnent seulement aux

tempes. La moustache est toujours fine. Les

yeux bleus si doux — les yeux de l'Impératrice

— s'allongent en amandes sous des sourcils en

accent circonflexe. Au milieu du front, une

ride perpendiculaire et profonde dit seule les

angoisses d'une âme qui a souffert. Les oreilles

sont toujours épaisses et trop écartées du

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crànc, seule imperfection de cette charmante tête...

Depuis l'Année terrible, le }»rincc a beaucoup réfléchi, beaucoup travaillé. Ecolier assez indiscipliné jadis, sous le préceptorat d'Augustin Filon, il est devenu, aussitôt après la mort de son père, le digne héritier des Napoléon? Son goût est très vif pour l'histoire militaire. Il sait à fond toutes les campagnes des grands capitaines anciens et modernes. Il est excellent cavalier et grand fusil. En Ecosse, dans les battues de grouses, il a fait, sur ces oiseaux si difficiles, d'invraisemblables doublés. Les Anglais le tiennent en grande estime sportive. Il a beaucoup voyagé. Il a été cinq fois aux Indes. Il a fait deux fois le tour du monde. Au cours de leurs déplacements réciproques, il s'est rencontré à différentes reprises avec le duc d'Orléans, son camarade d'exil. On a causé de bonne amitié, mais « chasse » exclusivement. A Londres — où il a sa résidence habituelle et d'où il va souvent voir l'Impératrice — il est très apprécié, très aimé. L'àme britan-

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nique, si dure pour Napoléou le Grand, est acquise à celui (jue beaucoup continuent encore d'appeler le Petit Prince...

Mais le fils de Napoléon III est mélancolique. Il compare sa destinée à celle de son cousin le duc de Reiclistadt. Les analogies, en effet, sont frap-pantes. Tous deux ont quitté la France, très jeunes encore, à la suite d'une mission étrangère. Au moins le duc de Reiclistadt, lui, a-t-il eu la consolation de mourir jeune...

Ce soir, le Prince est particulièrement triste. Pour tuer le temps, il est allé passer la soirée à Greenwich, avec quelques amis. On a dîné en plein air. Et. en fumant un cigare, le « Petit Prince » quinquagénaire regarde les étoiles et regrette de ne pas être mort, jadis, au Zoulouland...

Pour l'arracher à sa tristesse, les amis du Prince le conjurent d'oublier le passé douloureux, le présent incertain; de ne songer qu'à l'avenir. Jamais, affirment-ils les chances de remonter sur le trône n'ont été aussi grandes.

La France ne veut [dus d'un « essai loyal » vieux de plus de quarante ans. Elle est prête à acclamer Napoléon IV...

Le Petit Prince hoche la tête. Il sait encore ce sonnet d'Oronte et se sent las d' « espérer toujours ».

FRANCISQUE SARGEY

Il aurait quatre-vingt-quatre ans...

L'Onde est devenu le i^i^rand-oncle, et aussi, et surtout le grand-père, car, à tous ses neveux de jadis, il préfère ses petits-enfants d'aujourd'hui. Il les doit à l'heureuse union de sa fille avec un homme de lettres, qui est aussi un brave homme de lettres. En voyant ses petits enfants autour de lui, Sarcev se souvient du vers deV Aventurière qu'Emile Augier met dans la bouche de don Fabrice, promettant à son père :

.... des petits-fils ingambes, Pour lui tirer la barbe et lui grimper aux jambes.

Elle est de neige aujourd'hui, cette barbe; mais l'homme est resté vert et solide. Le végétarisme rigoureux auquel il se soumet depuis bien des années a assuré à ce vieux normalien une vieillesse anormale. Vigueur de corps et vigueur d'esprit, il a tout conservé à un âge où ceux qui ont la bonne (ou la mauvaise) chance d'arriver n'offrent d'ordinaire qu'un lamentable spectacle.

Sarcey va toujours au théâtre; Sarcey aime toujours le théâtre; Sarcey envoie régulièrement au Temps sa « copie » d'une écriture menue, menue, presque indéchiffrable, pour les non initiés. Seulement, au lieu de l'envoyer tous les samedis, il ne l'envoie que tous les quinze jours. Il partage avec son gendre le rez-de-chaussée dramatique du lundi.

Chacun d'eux a sa semaine, et, à vrai dire, ils sont tous deux tellement imbus du même esprit, nourris de la même moelle intellectuelle, ils ont tellement l'un et l'autre le même goût, les mêmes sympathies, les mêmes aversions, le même tour d'idées et de style que

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souvent c'est la si^Muiture seule qui fait la différence. Collaboration touchante, d'ailleurS', et qui prouve entre le beau-père et le j^endre un accord dont la rareté augmente encore le prix.

Mais la joie de Sarcey, sa grande joie, le dernier et éclatant rayon de sa vieillesse, ce sont les Annales, les chères Annales, aujourd'hui en plein triomphe. Si sa fille et son gendre en sont les grands prophètes, il en est, lui, le Jupiter olympien.

En ce temple de la rue Saint-Georges, asile des saines traditions françaises, Sarcey trône comme un dieu paternel et bienveillant. Littérateur dans l'âme, il respire délicieusement cette atmosphère littéraire ; appréciateur des grâces féminines, il goûte un plaisir journalier à être entouré de ce peuple de jeunes « cousines » pimpantes, gaies, vives, et dont l'intelligence s'éveille si gentiment à toutes les sensations d'art...

Oui, Sarcey a une belle fin de vie. Il ne regrette pas les années passées, les années où, dans son petit hùtel de la rue de Douai,

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il donnait les célèbres drjeunérs où l'on arrivait à une heure vague, où les mots d'esprit remplaçaient souvent les côtelettes absentes, où les jeunes auteurs venaient pour se faire bien voir du maître et les belles théàtreuses pour se l'aire bien voir des jeunes auteurs...

Aujourd'hui, Sarcey a passé toute la journée à Y Institut des Annales. Après déjeuner, il a lu et somnolé un peu. A cette heure-ci, il assiste à une conférence. Je l'aperçois à sa place réservée, dans la vaste loge, près la petite scène. Il est assis dans une pose familière, les deux jambes largement écartées, les mains appuyées sur sa canne et le menton appuyé sur les mains. Un rayon de soleil, tombant de la verrière, éclaire sa tête solide, aux cheveux courts et drus. Un sourire de béatitude voltige sur ses lèvres. Il se rappelle le temps lointain de ses conférences à la salle des Capucines ou à la Bodinière... Et, après avoir tant et tant parlé devant tant d'auditeurs, il est heureux de se sentir l'auditeur de quelqu'un qui parle pour lui...

lîlZET

11 aurait soixante-treize ans...

C'est encore le solide gaillard, large

d'épaules, au sourire épanoui, à la chevelure

touffue et à la barbe abondante. Ce beau blond

est un beau blanc maintenant. Pas un cheveu

ne manque, ni une dent. Comme il faisait à

trente ans, il pourrait encore, en un déjeuner

d'amis, broyer d'un coup une écrevisse tout

entière dans sa puissante mâchoire, et la

manger ensuite...

Sa carrière a été un triomphe continu. Avec

Saint-Saëns et Massenet, ses contemporains ou à peu près, il forme, à l'Institut, une belle trinité musicale, bien française, ne devant rien qu'à la culture française. A la grâce logique et à la grâce athénienne de l'auteur de Samson et Dalila, à la tendresse passionnée du musicien de Manon, il a ajouté son sens de la couleur et du pittoresque. Son œuvre est avant tout une œuvre de vie et de lumière, car c'est bien la lumière qu'il chanta toujours, soit sur les tambourins de l'Espagne, soit dans le crissement des cigales de Provence...

Avec un sourire qui en dit long, il songe souvent au passé, à ses débuts si difficiles, à cette Carmen si contestée, aujourd'hui universellement jouée, admirée, acclamée... Aussi, accrue encore par l'expérience, sa bienveillance est-elle infinie pour les Jeunes, qu'il aime et qu'il aide toujours comme des frères, non comme des confrères.

Ce soir, il est à l'Opéra-Comique. Il a voulu entendre Louise, de Charpentier, dont il ne connaissait encore que la partition. Il écoute,

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attentif et silencieux. Et celui qu'on pourrait, à cause de son sens de la couleur, nommer le Delacroix de la musique, est charmé par cette musique ardemment colorée.

MEILIIAC ET IIALHVV

A eux deux, ils auraient cent-cinquantesix ans. Meilhac soixante-dix-nouf ; lïalévy soixante-dix-sept.

Meilhac est encore plus bedonnant et encore plus chauve; Halévy plus Ioul;- et plus saulepleureur. Meilhac a toujours autant d'esprit qu'Halévy et Halévy autant d'esprit que Meilhac. Depuis quelques années, ils n'écrivent plus ni l'un ni l'autre. Meilhac se contente de la gloire d'Halévy et Halévy de celle de Meilhac. Meilhac continue d'adorer le billard; Halévy la lecture. Meilhac va de temps en temps au théâtre, surtout dans les petits théâtres gais;

Halévy a renoncé même aux coulisses de

l'Opéra et aux petites Cardinal. Meilhac habite toujours son appartement de la place de la Madeleine, d'oîi il peut apercevoir la redingote de marbre de son ex-collègue Jules Simon; Ilalévy réside la plupart du temps dans sa maison de Sucy-en-Brie, d'où il contemple les gazons et les arbres. Meilhac ne va à l'Académie que quand ça lui chante; Halévy s'y rend même quand ça ne lui chante pas. Jusqu'à la fin, Meilhac reste le dessinateur d'antan, fantaisiste et un peu bohème; Halévy le bureaucrate exact et scrupuleux...

Ce soir, jMeilhac et Halévy dînent au restaurant Durand, en partie carrée, avec MM. Robert de Fiers et Armand de Caillavet, leurs continuateurs immédiats. Et l'on peut affirmer que, s'ils ne s'amusent pas infiniment euxmêmes, les garçons qui les servent ne... s'embêtent pas'.

1. Ce petit jeu peut, on le voit, durer à l'infini... Je m'arrête, ne voulant pas abuser de In patience de mes lecteurs. Je me permets seulement, en finissant, de leur recommander cet innocent passe-temps comme éminemment économique, moral etinoiïensif pour les vivants autant que pour les morts.

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