CXXIII
Un assez bon nombre de nos poètes ayant écrit en
prose, le style ordinaire en a i^eçu un éclat et des hardiesses qu'il n'aurait point eus sans eux. Peut-être aussi quelques prosateurs nés poètes, sans naître versificateurs, ont-ils contribué à parer notre langue, jusque dans ses familiarités, de ces richesses et de cette pompe qui avaient été jusque-là le partage exclusif ae l'idiome poétique. La Grèce et Rome eurent également sans doute des prosateurs nés poètes, Platon, Tacite et quelques autres. Mais ils étaient poêles par l'extase, tandis que les mod'U'nes le sont par la vivacité et la rapidité des aperçus. Ce n'est pas là ce que le génie poétique a de plus beau. Un œil contemplatif a un caractère plus céleste qu'un œil perçant.
Comme il y a des vers qui se rapprochent de la prose, il y a une prose qui peut se rapprocher des vers. Presque tout ce qui exprime un sentiment ou une opinion décidée, a quelque chose de métrique ou de mesuré. Ce genre ne tient pas à l'art, mais à l'influence, à la domination du caractère sur le talent.
Quand la pensée fait le mètre, il faut le laisser subsister, et il y a quelquefois, dans tel écrivain, des phrases qui ne sont insupportables que parce que sa pensée faisant le mètre, sa diction ne le fait pas.
11 faut aux phrases leur nombre, leur mesure et leur poids. Ces conditions réunies font seules un ensemble arfait.
Lorsque le langage, dans les livres, n'a pas de pompe ou d'harmonie, et souvent il ne doit point en avoir, il faut qu'il ait au moins du mouvement ou delà cadence,
de Fonclion ou de l'abandon, de l'épanchement ou du flottant, comme les nuages dans le ciel.
Le style qui sent l'encre, c'est-à-dire celui qu'on n'a jamais que la plume à la main, se compose de m.ots qui paraîtraient étranges hors du discours où ils sont contenus, et qui, n'existant point dans le monde, ne se trouvent que dans les livres, et n'ont d'utilité que par l'enchaînoment. Ces mots n'ont pas naturellement d'accès dans la mémoire, parce qu'elle aime la netteté, et que, demi-clairs et demi-obscurs, ils n'y porteraient qu'un nuage, une figure informe. Comme ils sont nés de l'écritoire, leur seul terrain est le papier. Il faut qu'il y ait, dans notre langage écrit, de la voix, de l'ume, de l'espace, du grand air, des mots qui subsistent tout seuls, et qifli portent avec eux leur place.
Pour que la beauté ait le mérite de la dissonance , il faut qu'elle soit employée par un homme qui connaît l'harmonie, et qui y pense en la fuyant; comme il faut, pour le mérite de la caricature, qu'elle soit traitée par un homme qui a en lui le type du grand, et qui y pense en s'en écartant.
Pour conserver aux pensées et aux phrases, dans l'enchaînement du discours, leur liberté, leur air dégagé et mobile, il faut donner à chacune son orbite et son disque, son étendue et ses limites. Il faut que la phrase soit semblable à la pensée, c'est-à-dire qu'elle n'en excède pas les dimensions , qu'elle n'en altère point la forme, qu'enlin elle ne reste en deçà et n'aille au delà d'aucun de ses termes. C'est la rondeur du sens, dans les mots et dans les incises, qui fait le vers
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de la pensée. Cette rondeur s'acquiert quand les pen-i sées et les mots ont longtemps roulé dans la mémoire
Achever sa pensée ! cela est long, cela est rare, ceU cause un plaisir extrême ; car les pensées achevées entrent aisément dans les esprits ; elles n'ont pas même besoin d'être belles pour plaire; il leur suffit d'être finies. La situation de l'âme qui les a eues se communique aux autres âmes, et y transporte son repos.
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