JUGEMENTS LITTERAIRE
ÉCRIVAINS DE l' ANTIQUITÉ,
Il n'y anra Jamais de traduction d'Homère supportable, si tous les mots n'en sont choisis avec art et pleins de variété, de nouveauté et d'agrément. Il faut, d'ailleurs, que l'expression soit aussi antique, aussi nue que les mœurs, les événements et les personnages mis en scène. Avec notre style moderne, tout grimace dans Homère, et ses héros semblent des grotesques qui font les graves et les fiers
Toute belle poésie ressemble à celle d'Homère , et toute belle philosophie à celle de Platon.
Platon est le premier des théologiens spéculatifs. La révélation naturelle n'eut point d'organe plus brillant.
Platon trouva la philosophie faite de brique, et la fit d'or.
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J'admire dans Platon cette éloquence qui se passe de toutes les passions, et n'en a plus besoin pour triompher. C'est là le caractère de ce grand métaphysicien.
Il y a dans Platon une lumière toujours prête à se montrer, et qui ne se montre jamais. On l'aperçoit dans ses veines, comme dans celles du caillou ? il ne faut que heurter ses pensées pour l'en faire jaillir. Il amoncelle des nuées ; mais elles récèlent un feu céleste, et ce feu n'attend que le choc.
Esprit de flamme par sa nature, et non pas seulement éclairé, mais lumineux, Platon brille de sa propre lumière. C'est de la splendeur de sa pensée que son langage se colore. L'éclat en lui naît du sublime.
Platon parlait à un peuple extrêmement ingénieux, et devait parler comme il le fit.
Il s'élève des écrits de Platon je ne sais quelle vapeur Intellectuelle.
Ne cherchez dans Platon que les formes et les idées : c'est ce qu'il cherchait lui-même. Il y a en lui plus de lumière que d'objets, plus de forme que de matière. Il faut le respirer et non pas s'en nourrir.
Longin reprend, dans Platon, des hardiesses qu'autorisait la rhétorique du dialogue, du sujet et du moment. La haute philosophie a ses licences, comme la haute poésie. Au même titre elle a les mêmes droits.
Platon ne fait rien voir, mais il éclaire, il mot de la lumière clans nos yeux, et p«îace en nous une clarté dont tous les objets deviennent ensuite illuminés. Il ne nous apprend rien, mais il nous, dresse, nous façonne, et nous rend nropres à tout savoir. Sa lecture, on ne sait comment, augmente en nous la susceptibilité à distinguer et à admettre toutes les belles vérités qui pourront se présenter. Comme l'air des montagnes , elle aiguise les organes et donne le goût des bons aliments
Dans Platon, Tesprit de poésie anime les langueurs de la dialectique.
Platon se perd dans le vide ; mais on voit le jeu de ses ailes ; on en entend le bruit.
Des détours, quand ils ne sont pas nécessaires, et l'explication de ce qui est clair, sont les défauts de Platon. Comme les enfants, il trouble l'eau limpide pour se donner le plaisir de la voir se rasseoir et s'épurer. A la vérité, c'est afin de mieux établir le caractère de son personnage; mais il sacrifie ainsi la pièce à l'acteur, et la fable au masque.
Comme un escamoteur habile, Platon, dans ses raisonnements, substitue souvent l'apparence de la chose à ce qui en est la réalité. Il dérobe l'objet en question ; il le soustrait tantôt au toucher, pour ne l'exposer qu'à la vue, tantôt aux yeux pour n'en occuper que l'esprit. Ses tours de phrases sont parfois de vrais tours de gobelet.
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Le Phéâon est un beau tableau, admirablement composé ; il y a de belles couleurs, mais fort peu de bonnes raisons.
Socrate, dans Platon, se montre trop souvent philosophe par métier, au lieu de se contenter de l'être par nature et par vertu.
Aristote a rangé dans la classe des poésies épiques les dialogues de Platon. Il a eu raison, et Marmontel, qui le contredit, a mal connu la nature et le caractère de ces dialogues, et mal entendu Aristote.
Platon doit être traduit d'un style pu.*, mais un peu lâche, un peu traînant. Ses idées sont déliées; elles ont peu de corps, et, pour les revêtir, il suffit d'une draperie, d'un voile, d'une vapeur, de je ne sais quoi de flottant. Si on leur donne un habit serré, on les rend toutes contrefaites.
Platon, Xénophon et les autres écrivains de l'école de Socrate, ont les évolutions du vol des oiseaux ; ils font de longs circuits; ils embrassent beaucoup d'espace ; ils tournent longtemps autour du point où ils veulent se poser, et qu'ils ont toujours en perspective ; puis enfin ils s'y abattent. En imaginant le sillage que trace en l'air le vol de ces oiseaux, qui s'amusent à monter et à descendre, à planer et à tournoyer, on aurait une idée de ce que j'ai nommé les évolutions de leur esprit et de leur style. Ce sont eux qui bâtissent des labyrinthes, mais des labyrinthes en l'air. Au lieu de mots figurés ou colorés, ils choisissent des paroles
simples et communes, parce que l'idée qu'ils les emploient à tracer est elle-même une grande et longue figure.
Aristote redressa toutes les règles et ajouta, dans toutes les sciences, aux vérités connues, des vérités nouvelles. Son livre est un océan de doctrines , et comme l'encyclopédie de l'antiquité. C'est de lui que le savoir a découlé comme d'une source dans les siècles qui l'ont suivi. Si tous les livres disparaissaient, et que ses écrits fussent conservés par hasard, l'esprit humain ne souffrirait aucune perte irréparable, excepté celle de Platon.
Il y a dans Aristote exactitude, facilité, profondeur et clarté. Son esprit cependant fait quelquefois un pas de plus qu'il ne faudrait, par cette force qui emporte souvent le mobile au delà de son but, quelque mesurée que soit l'impulsion primitivement reçue.
Il me semble que le style d' Aristote contient plus de formules que de tournures.
Xénophon écrivait avec une plume de cygne, Platon avec une plume d'or, et Thucydide avec un stylet d'airain.
Les Choses mémorables de Xénophon sont un fil délié dont il a l'art de faire une magnifiv^ue dentelle, mais avec lequel on ne peut rien coudre.
Hérodote coule sans bruit.
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Homère écrivait pour être chanté, Sophocle pour être déclamé, Hérodote pour être récité, et Xénophon pour être lu. De ces différentes destinations de leurs ouvrages, devait naître une multitude de différences dans leur style.
n semble qu*Ennius écrivit tard, Salluste rarement, Tacite difficilement, Pline le Jeune de bonne heure et souvent, Tliucydide tard et rarement.
Térence était Africain, et cependant il semble avoir été nourri par les grâces athéniennes. Le lîîiel attique est sur ses lèvres; on croirait aisément qa'il naquit sur le mont Hymette.
Cicéron est, dans la philosophie, une espèce de lune. Sa doctrine a une lumière fort douce, mais d'emprunt, lumière toute grecque, que le romain a adoucie et affaijjlie.
Cicéron, dans son érudition, montre plus de goût et de discernement que de véritable critique.
Aucun écrivain n'eut, dans l'expression, plus de témérité que Cicéron. On le croit circonspect et presque timide; jamais langue, pourtant, ne le fut moins que la sienne. Son éloquence est claire; mais elle coule à gros bouillons et cascades, quand il le faut.
Il y a mille manières d'apprêter et d'assaisonner la parole ; Cicéron les aimait toutes.
On trouve, dans Catulle, deux choses dont la réunion est ce qu'il y a de pire au monde : la mignardise et la grossièreté. En général, cependant, l'idée principale de chacune de ses petites pièces est d'une tournure heureuse et naïve ; ses airs sont jolis, mais son instrument est baroque.
Horace contente l'esprit, mais il ne rend pas le goût heureux. Virgile satisfait autant le goût que la réflexion. Le souvenir de ses vers est aussi délicieux que leur lecture.
Il n'y a pas dans Horace une tournure et, pour ainsi dire, un mot dont Virgile eût voulu se servir, tant leurs styles sont différents.
Ce sont les symétries du style de Sénèqae qui le font citer.
Pline le Jeune soignait ses mots, mais il ne soignait pas ses pensées.
Otez sa bile à Juvénal , et à Virgile sa sagesse : vous aurez deux mauvais auteurs.
Plutarque, dans ses Morales, est l'Hérodote de la philosophie.
Je regarde les Vies des hommes illustres comme un des plus précieux monuments que l'antiquité nous ait légués. Ce qui a paru de plus grand dans l'espèce humaine s'y montre à nos yeux, et ce que les hommes ont
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fait de meilleur nous y sert d'exemple. La sagesse antique est là tout entière^ Je n'ai pas pour l'écrivain l'estime que j'ai pour sa compilation. Louable de mille vertus, lui qui ne laissait vendre ni ses vieux esclaves, ni les animaux .|ue le travail ou des accidents avaient mutilés à son service, il ne l'est pas de cette pusillanimité qui le laisse flotter entre les opinions des philosophes, sans avoir le courage de les contredire ou de les appuyer , et qui lui donne , pour tous les hommes célèbres, le respect qu'on ne doit qu'à ceux qui furent vertueux ou justes. Il fait luire un jour doux même sur les crimes.
XLIU.
Avec un excellent jugement, Plutarque a cependant une singulière frivolité d'esprit. Tout ce qui l'amuse l'attire et l'occupe. C'est un maître écolier dans la force de ses études. Je ne dis rien de sa crédulité. Il ne faut pas blâmer, à cet égard, ceux qui écrivent les faits dont le philosophe doit se servir pour composer l'histoire.
La pensée de Plutarque, dans ses Morales ^ se teint de la pourpre de tous les autres livres. Il y dit ce qu'il sait plutôt que ce qu'il pense.
XLY.
Plutarque, en interprétant Platon, est plus clair que lui, et cependant il a moins de lumière et cause à l'âme moins de joie.
Le style de Tacite, quoique moins beau, moins riche en couleurs agréables et en tournures variées, est pourtant plus parfait peut-être que celui de Cicéron même; cartons les mots en sont soignés, et ont leur poids, leur mesure, leur nombre exact; or, la perfection suprême
réside dans un ensemble et dans des éléments parfaits.
Il ne faut pas seulement chercher dans Tacite Tora-
teur et l'écrivain, mais le peintre, peintre de faits et de
pensées inimitable.
xLvm.
Lians les narrations de Tacite, il y a un intérêt de récit qui ne permet pas de peu lire , et une profondeur, une grandeur d'expression , qui ne permettent pas de lire beaucoup. L'esprit, comme partagé entre la curiosité qui l'eutraîne et l'attention qui le retient, éprouve quelque fatigue : l'écrivain s'empare en effet du lecteur jusqu'à le violenter.
Le style de Tacite était propre à peindre les âme? noires et les temps désastreux.