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Pensées, essais, maximes et correspondance de J. Joubert

L'objet de l'art est d'unir la matière aux formes qui sont ee que la nature a de plus vrai, de plus beau et de plus pur.

Loin de reléguer les arts dans la elasse des superfluités miles, il faut les mettre au nombre des biens les plus précieux et les plus importants de la société humaine. Sans les arts, il ne serait pas possible aux esprits sublimes de nous faire connaître la plupart de leurs conceptions. Sans eux, l'homme le plus parfait et le plus juste ne pourrait éprouver qu'une partie des plaisirs dont son excellence le rend susceptible, et du bonheur que lui destinait la nature. Il est des émotions tellement délicates et des objets si ravissants, qu'on ne saurait les exprimer qu'avec des couleurs ou des sons. On doit regarder les arts comme une sorte de langue à part, comme un moyen unique de communication entre les habitants d'une sphère supérieure et nous.

La doctrine qui considère l'imitation comme le principal fondement des beaux-arts, a un

sens plus vrai ri plus étendu qu'on ne le pense.

L'homme s<- peint lui-même dans ses ouvrages, cl ne parvient à les irouver beaux qu'en

leur donnant des proportions correspondantes

aux siennes : je ne veux pas dire à celles qu'il distingue nettement en lui-même; mais à celles qui y sont cachées, et qu'il ne se rend visibles que dans les imitations qu'il en fait a son propre insu.

Une imitation ne doit être composée que d'images. Si le poëte fait parler un homme passionné , il doit mettre dans sa bouche des expressions qui ne soient que l'image des mots qu'emploierait un homme réellement passionné. Si le peintre colore quelque objet , il faut de même que ses couleurs ne soient qu'une image des couleurs réelles. Un musicien ne doit employer que les images des sons réels, et non pas les sons réels eux-mêmes. La même loi doit être observée par le comédien , dans le choix de ses tons et de ses gestes. C'est la grande règle, la règle première, la règle unique. Tous les excellents artistes l'ont entrevue et observée, quoique personne ne l'ait encore proposée. Je le fais aujourd'hui avec d'autant plus de confiance, qu'elle se prouve par son évidence, comme tous les principes qui naissent de l'essence des choses.

Les }»lus belles expressions, dans tons les arts, sont celles qui paraissent nées d'une haute contemplation.

Le beau ! c'est la beauté vue avec les yeux de l'àme.

L'intelligence doit produire des effets semblables a elle, c'est-à-dire des sentiments et des idées, et les arts doivent prétendre aux effets de l'intelligence. Artiste! si tu ne causes que des sensations , que fais-tu avec ton ait, qu'une prostituée avec son métier, et le bourreau avec le sien, ne puissent faire aussi bien que toi ? S'il n'y a que du corps dans ton œuvre, et qu'elle ne parle qu'aux sens, tu n'es qu'un ouvrier sans âme, et n'as d'habile que 1rs mains.

A l'exception de quelques représentations, on la médiocrité suffit à L'usage, comme dans 1rs tableaux d'église, par exemple, tout le peste

est inutile dans les arts , si le beau suprême ne s'y trouve pas.

Le vrai commun, ou purement réel, ne peut

être l'objet des arts. L'illusion sur un fond vrai , voilà le secret des beaux-arts.

Il y a dans l'art beaucoup de beautés qui ne deviennent naturelles qu'à force d'art.

Il faut bannir des ails tout ce qui est rigoureusement appréciable , et pourrait être aisément contrefait; on ne veut pas y voir trop clairement d'où viennent les impressions. La naïade y doit cacher son urne; le Nil y doit cacher ses sources.

Un ouvrage de l'art doit être un être, et non une chose arbitraire. Il doit avoir ses proportions, son caractère et sa nature; un commencement, un milieu, des accessoires et une fin. Il faut qu'on y distingue un tronc, des membres , une statue , une personnalité enfin.

Dans une œuvre de Fart, quelle qu'elle soit, la symétrie apparente ou cachée est le fondement visible ou secret du plaisir que nous éprouvons. Tout ce qui est composé a besoin de quelque répétition dans ses parties, pour être bien compris, bien retenu par la mémoire, et pour nous paraître un tout. Dans toute symétrie, il y a un milieu; or, tout milieu est le nœud d'une répétition, c'est-à-dire, de deux extrémités semblables.

Les belles lignes sont le fondement de toute beauté. Il est des arts où il faut qu'elles soient visibles, comme l'architecture, qui se contente de les parer. Il en est d'autres, comme la statuaire, où l'on doit les déguiser avec soin. Dans la peinture, elles sont toujours suffisamment voilées par les. couleurs. La nature les cache, les enfonce et les recouvre

dans l<'S êtres vivants. CeUX-ci , pour rire beaux, doivent peu inoutrer leurs lignes, car le squelette est dans les lignes, <-t la vie dans les contours.

Cherchez dans les arts celle ligne de vie et de beauté, qui, même en n'y exprimant rien, embellit les corps qu'elle embrasse et les surfaces qu'elle parcourt. Elle doit se dérouler , sans se briser , dans notre tête ; mais il n'est pas possible à la main de la tracer sans s'interrompre et s'y reprendre a plusieurs fois.

L'élégance vient de la clarté dans les formes, qui les rend faciles a saisir, et même faciles à compter.

Être naturel dans les arts , c'est être sincère.

La grâce est le vêtement naturel de la beauté ; la force sans grâce , dans les arls , est comme un écorché.

L'adolescence de Tari est élégante , sa virilité pompeuse, et sa vieillesse riche, mais surchargée d'ornements qui en dissimulenl le dé-

Crissement. Il faut tendre sans cesse à ramener l'art à son âge viril, ou mieux encore, à son adolescence.

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