‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. Joubert (volume 2)Chapitre 14 sur 72 · XL1X · texte numérisé non relu

XL1X

L'art de bien dire ce qu'on pense est différent de la faculté de penser : celle-ci peut être très- grande en profondeur, en hauteur, en élcndue, et l'autre ne pas exister. Le talent de bien exprimer n'est pas celui de concevoir; le premier fait les grands écrivains, cl le second les grands esprits. Ajoutez que ceux mêmes qui ont les deux qualités en puis-

sauce, ne les uni pas toujours en exercice, et éprouvent souvent que l'une agit sans l'autre. Que de gens ont une plume et n'ont pas d'encre ! Combien d'autres ont une plume et de l'encre, mais n'ont pas de papier, c'està-dire , de matière où puisse s'exercer leur style!

Tenez votre esprit au-dessus de vos pensées, et vos pensées au-dessus de vos expressions.

Il y a des pensées qui n'ont pas besoin de corps, de forme , d'expression. Il suffît de les désigner vaguement et de les faire bruire : au premier mot, on les entend, on les voit.

LU

Il est une classe d'idées tellement belles par elles-mêmes, que, quoique susceptibles d'être produites par la plupart des esprits , elles incitent de niveau, aux yeux du philosophe, et maintiennent au premier rang presque tous les esprits qui les ont. il suffit qu'elles soient exprimées avec clarté, pour plaire, satisfaire el charmer. La grandeur, l'énergie, l'origina-

lilé de l'expression, n'en augmentent que peu le mérite, el leur beauté native semble pendre inutile l'agrément de la draperie. Appliquez cette observation aux pensées de Nicole ou de Pascal, et vous la trouverez juste. Mais si Ton veut que ces belles idées soient répandues et citées, et l'on doit en rendre digne tout ce qui est digne d'être connu, il devient nécessaire de les exprimer avec soin. L'art seul impose aux hommes; ils n'osent ignorer rien de ce qui peut être loué comme chef-d'œuvre , et méconnaissent même ce qui est beau , s'il n'a l'empreinte d'un talent extraordinaire.

Il faut que les pensées naissent de l'ame , les mots des pensées, et les phrases des mots.

* On aime à pressentir, dans le son même des mots, la liaison qui se trouve entre les idées qu'ils expriment.

Il est beaucoup d'idées et de mots qui ne servent de rien pour s'entretenir avec les aunes, mais qui sont excellents pour s'entre-

nir avec soi-même ; semblables à ces choses précieuses qui n'entrent point dans le commerce , mais qu'on est heureux de posséder.

Quand une fois il a goûté du suc des mots , l'esprit ne peut plus s'en passer; il y boit la pensée.

On dirait qu'il en est de nos pensées comme de nos fleurs. Celles qui sont simples pat* l'expression , portent leur semence avec elles ; celles qui sont doubles par la richesse et la pompe, charment l'esprit, mais ne produisent rien.

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