PIGALLE ET L'ART ANTIQUE
Pigalle avait reçu de la nature un œil savant , qui , dans chaque trait, découvrait mille traits, et , dans chaque partie, une infinité de parties. Il aimait à peindre ce qu'il savait voir, aucun artiste n'avait représenté avant lui cette multitude de détails que l'art aime à considérer nus, parce qu'il peut avoir besoin de les reproduire, mais que le bon goût se plaît à « ouvrir de voiles. Jamais il ne pouvait exprimer assez à son gré' lOUS les reliefs du corps
humain , comme les anciens ne pouvaient ja-
mais assez les ramener au contour.. 11 semblait s'être fait une loi rigoureuse de n'imiter que la vérité, telle non-seulement que les yeux peuvent la voir , mais telle que les mains pourraient la toucher. On eût dit qu'il ne traitait les passions que pour donner un plus grand nombre de modifications, d'inégalités et d'empreintes à la surface de ses statues. Ce qui le frappait , dans les corps animés , ce n'était pas cette forme fugitive et déliée qui semble les environner dans leur ensemble , ni ces formes idéales et molles dont ils sont comme empreints a chaque trait, et qu'un philosophe appelait des apparences de l'âme. Il y considérait d'abord ces lignes déterminées qui séparent l'individu, le concentrent en lui-même, et le détachent, pour ainsi dire, de l'air qui nous embrasse et nous lie à l'univers. 11 était comme amoureux d'une sorte d'excès dans l'expression. On voit presque toujours , dans ses ouvrages, les deux états extrêmes de la vie humaine , celui où la nature , animant le corps avec vigueur, en fait saillir toutes les parties, et celui où, l'abandonnant, elle les découvre et les désunit. Sans doute il a peint quelquefois la beauté, mais non cette ravissante beauté d'un corps <■ hôte d'une belle
« âme », puni1 employer, avec le poète, une expression qui semble née au pied de quelque statue antique.
Les anciens, en effet , sans nuire à la fidélité de l'imitation , ne se privaient jamais entièrement de la représentation du beau physique, uni au beau moral. Chez eux, la difformité offrait à la pensée une image invisible de la beauté absente. On reconnaissait, dans les traits de leurs vieillards, la place où fut la jeunesse, et leurs représentations de la maladie ou de la mort Taisaient éprouver à la mémoire une sorte de ressouvenir de la vie et de la saule' perdues.
Dans les ouvrages de Pigalle, au contraire, le vieillard offre des traits où Ton dirait que la jeunesse ne lui pas; le malade, un corps où l'on croirait que la santé ne put jamais être. En un mot, il peignait la vieillesse extrême, tandis que les anciens la peignaient vénérable; il ne montrait que les ravages de la maladie, tandis «pie les anciens n'en représentaient que les langueurs. C'est qu'il était né souverainement sculpteur, et que les anciens étaient nés souverainement poètes. Une idée leur suffisait pour un ouvrage, une statue pour un monument; Picalle, au contraire, ';t:iit con-
slamment réduit à la nécessité de multiplier ses personnages.
Lorsque, clans la statue du maréchal de Saxe, il eut peint l'homme robuste qui descend d'un pas ferme dans la tombe , il eut besoin , pour peindre le héros , de représenter un Hercule en deuil et la France en alarmes , au milieu des trophées. Lorsque , dans le monument de Reims , il eut représenté la prospérité de l'état, sous l'emblème d'un citoyen assis , dont les fuîmes austères indiquent cet esprit cpii ne demeure oisif que lorsque tous les besoins ont été prévus , et tous les périls écartés, il lui fallut, pour montrer la douceur du gouvernement, imaginer une femme conduisant un lion par quelques fils de sa crinière. Ce luxe d'accessoires peut convenir à la magnificence de nos mœurs ; mais le génie de l'artiste se serait montre plus puissant , s'il eût fait refléter le bonheur des sujets dans l'image même du prince, et peint, dans le guerrier mourant, le noble et grave orgueil des regrets qu'allait exciter sa perte.
Parmi les œuvres de Pigalle , il n'en est pas une, peut-être, qui ne mérite d'être exposée dans une académie ; mais celles des grands ar-
M listes de l'antiquité semblaient destinées à être placées au milieu «lu monde.
Les anciens, il est vrai , vivaient dans d'autres temps; ils avaient d'autres mœurs, et voyaient une autre nature. Leurs ateliers étaient les lieux d'exercices où l'amour de la fatigue et de la gloire tenait presque constamment la jeunesse dévêtue. C'est là qu'ils pouvaient choisir , pour modèles du beau physique, la jeunesse de leurs grands hommes, comme ils pouvaient, dans les autres lieux publics, choisir, pour modèles du beau moral , leurs filles et leurs sœurs , leurs philosophes et leurs pères, les épouses et les mères de leurs citoyens les plus illustres. Chez eux, toutes les scènes de la nature pathétique se passaient à découvert , aux noces et aux funérailles , dans les victoires elles défaites, dans les bannissements et les triomphes, dans Ions les succès et les revers de la patrie et de la famille.
Celle nature, qui, perpétuellement en debors chez les anciens, se déployait avec dé-* cence, ampleur et dignité, dans tous leurs gestes et toutes leurs habitudes , n'est parmi nous émue que par intervalles, et ne recourt, pom exprimer la douleur ou la joie, qu'aux
IS brusques mouvements, aux expressions partielles et presque imperceptibles de l'homme solitaire retiré dans sa demeure. Nos artistes ne peuvent considérer leur modèle que dans le coin obscur de quelque chambre étroite. Obligés de le placer aussi proche de leur vue que de leur pensée, ils ne l'étudient qu'au moment de le peindre , et avec cette attention excessive qui ne permet d'embrasser l'ensemble qu'en se détournant des détails, ou de saisir les détails qu'en se détournant de l'ensemble. Ils n'ont à copier , pour exprimer la nature morale, que des attitudes commandées, qu'ils sont forcés d'inventer ou d'emprunter au théâtre. Enfin, pour peindre l'homme, ils n'ont que des statues vivantes ; car je ne saurais donner un autre nom à ces modèles gagés qui, n'étant animés par aucun sentiment personnel , n'offrent à l'artiste , dans leur ennui , que la froideur du marbre et son insensibilité.
On ne doit donc pas s'étonner de la supériorité des anciens. Ils voyaient l'objet de leur art aussi parfait que pouvait le souhaiter l'imagination même. Ils le voyaient toujours en haleine , toujours ému , toujours à sa place , et tel qu'ils devaient le peindre, je veux dire
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environné de l'univers. Cependant, si les ouvrages de Pigalle causent de moins grands plaisirs que les leurs , et ne comblent pas , comme eux , la mesure de l'admiration , ils sonl dignes d'estime par leur genre de perfection et d'exactitude. Quoi que ce soit, en effet, que représente une imitation, elle rapproche son auteur des altistes les plus célèbres, quand elle est à ce point exacte et savante. Ce n'est pas simplement alors une image, mais un objet réel ; ce n'est pas simplement un ouvrage, mais un être qui prend place dans le monde, au rang des êtres véritables, cl s'y maintient comme un sujet éternel d'observation el d'étude;
xxtx.
Le bon goût., la religion el la politique s'accorderont un jour pour proscrire l'allégorie insensée dont nous décorons quelquefois nos monuments funèbres., en exhumant, pour ainsi dire, les ossements de nos morts, pour 1rs représenter sur la pierre même qui les recouvre. Les anciens renfermaient dans une urne jusqu'aux cendres de leurs amis; cl
nous, que tout devrail rappeler sans cesse vers la dernière demeure des nôtres, nous
l'environnons d'épouvanlails capables d'en repousser jusqu'à nos pensées. Quand nous donnons à ces squelettes armés de sables et de faux , des «apparences de commandement et de pouvoir, des attitudes de colère et de menace, que faisons-nous autre cbose , sinon travailler à rendre l'homme mort odieux ou ridicule aux yeux de l'homme vivant?
Cette pureté de trait que l'on vante tant dans les ouvrages de Raphaël et des Grecs , dépend absolument du beau genre des natures qu'ils choisissaient. Elle eût été impraticable pour eux-mêmes, s'ils n'avaient eu à exprimer que des natures communes. Ainsi , il ne faut pas confondre le trait pur avec le trait exact. Rubens est un très-grand dessinateur; mais la qualité des objets qu'il avait à peindre , leurs formes inégales et raboteuses , leurs gros contours, exigeaient qu'il donnât à son dessin une terminaison plutôt bossante, si je puis aiusi parler, que finie et arrêtée en ligne élégante et précise. Il en est de même des ouvrages de Pigalle , comparés à ceux de TCouchardon. Il n'y a qu'une nature pure , svelte, élémentaire, idéale, qui soit suscepti-