‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. Joubert (volume 2)Chapitre 45 sur 72 · CLXXXVI · texte numérisé non relu

CLXXXVI

.Naturellement, l'esprit s'abstient déjuger ce qu'il ne connaît pas. ('/est la vanité qui le force à prononcer, quand il voudrait se taire.

CLXXXVW,

Les esprits faibles demandent si le conte est vrai; les esprits sains examinent s'il est mo rai, s'il est naïf, s'il se fait noire.

Ce qui est douteux ou médiocre a besoin de suffrages pour faire plaisir à l'auteur; mais ee qui est parfait porte avec soi la conviction de sa beauté.

On dit que les livres sont bientôt lus; mais ils ne sont pas bientôt entendus. Le point important est de les digérer. Pour bien entendre une belle et grande pensée, il faut peut-être autant de temps que pour la concevoir.

L'abeille et la guêpe sucent les mêmes fleurs; mais toutes deux ne savent pas y trouver le même miel.

CXCH.

Même pour le succès du moment, il ne suflii pas qu'un ouvrage soit écrit avec les agréments propres au sujet ; il faut encore les agréments propres aux lecteurs. 11 fanl qu'un livre rappelle son lecteur, comme <>u dit que le bon vin rappelle son buveur. Or, il ne peu! le rappeler que par l'agrément. Un certain agré-

I il

ment doit se trouver même dans les écrits l<s plus austères.

Décomposez un poëme excellent; désunissez-en toutes les expressions, et faites-en un amas , un chaos. Donnez ce chaos à débrouiller à un écrivain médiocre , et , de ces parcelles éparses, dites-lui de créer, à sa fantaisie, un monde, un ouvrage : s'il n'ajoute rien , il est impossible qu'il fasse de tout cela quelque chose qui ne plaise pas. De même , changez l'ordre de toutes les pensées d'un beau discours; mettez les conséquences avant les principes , et ce qui suit avant ce qui doit le précéder; démolissez, ruinez tant qu'il vous plaira : il y aura toujours, dans ces matériaux renversés, de quoi retenir et satisfaire les regards d'un observateur.

Il n'y a, dans la plupart des livres agréables, qu'un caquet qui n'ennuie pas.

excv.

H est beaucoup d'écrits dont il ne reste , comme du spectacle d'un ruisseau roulant

I4S quelques eaux claires sur de petits cailloux ,

que le souvenir des mois qui on! Iiii.

Rien n'est pire au monde qu'un ouvrage médiocre qui fait semblant d'être excellent.

En quelques-uns, écrire est leur occupation, leur affaire, leur vie; en quelques autres , leur amusement, leur distraction, leur jeu. En ceux-là , c'est magistrature , fonction , devoir, inspiration; en ceux-ci, tâche, métier, calcul, commerce, propos délibéré. Les uns écrivent pour répandre ce qu'ils jugent meilleur à tous; les autres pour étaler ce qu'ils estiment meilleur à eux. Aussi les uns veulent bien faire et les autres faire à propos, se proposant pour fin, les premiers la vérilé, <i les seconds le profit.

Les vrais savants , les vrais poêles deviennent tels par le plaisir plus que par le travail. Ce qui les précipite et les retient dans leurs ('•tildes, ce n'est pas leur ambition , mais leur génie.

Les savants fabriqués sont les eaux de l>arèges faites à Tivoli. Tout y est, excepté le naturel. Elles ne valent que par l'emploi, et non par leur essence.

Les productions de certains esprits ne viennent pas de leur sol , mais de l'engrais dont il a été couvert.

Tous les hommes d'esprit valent mieux que leurs livres ; les hommes de génie et peutêtre les savants valent moins, comme le rossignol vaut moins que son chant, le ver à soie moins que son industrie, et l'instinct plus que la hète.

Page 1