‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. JoubertChapitre 29 sur 53 · MI · texte numérisé non relu

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11 est une classe de la sociélé où les enfants pieux ne savent ]>as (\ue leurs parents sont mortels. Ils n'ont jamais osé y penser.

vni.

Les malédictions des pères abiégenl la vie; celles des mères donnent la mort.

Il faut ne choisir pour épouse que la femme qu'on choisirait pour ami, si elle était homme.

Rien ne fait autant d'honneur à une fennne (jue sa patience , et lien ne lui en fait aussi peu que la patience de son mari.

Le triomphe des femmes n'est pas de lasser et de vaincre leurs persécuteurs, mais de les amoUii' et de faire tomber leurs armes.

De l'indissolubilité seule du mariage peut naître pour les femmes une communaut('' réelle des dignités de leuis époux, et de là, la considération extérieure, les honneurs et les respects.

On n'est , avec dignité , épouse et veuve (ju'une fois.

Le divorce déplaît même dans les oiseaux. lUiflbn a dilïamé les lourteielles.

Les enfants ne sont bien soignés que par leurs mères, et les hommes que par leurs femmes.

XYI.

Il est de bonnes qualités qui ne se transmettent pas, ou qui n'entrent pas dans le cours de l'hérédité. Ce qui est délicat s'évapore. Le fils d'un homme grave et robuste est ordinairement un homme sensé; le fils d'un homme d'esprit est rarement homme d'esprit.

Les cadets sont en général les plus beaux ; leur moulage est plus net et plus sûr.

Nos pères trouvaient leurs plaisirs dans leui* famille, leur instruction dans les temples, leurs amusements dans leur bibliothèque , et leurs délassements chez leurs voisins.

L'usage du lit, quand on y est seul, est pour la sagesse : « Il faut, dit Pythagore, se faire un temple de sou lit. »

La table est une espèce d'autel qu'il faut parei" les jours de fête et les jours de festin.

Dans les festins , il suffit d'être joyeux pour être aimable.

Les repas du soir sont la joie de la journée ; les festins du matin sont une débauche. Je hais les chants du déjeuner.

Ni pour son plaisir ni pour le nôtre il ne faut avoir pour commensal habituel un excellent convive; il nous blase et nous le blasons.

Il y a dans la sobriété de la propreté et de l'élégance.

On n'aime pas la tempérance où la veitu n'entre pour rien.

Un peu de tout, rien à souhait : grand moyen d'être modéré , d'être sage , d'être content.

Ayez soin qu'il manque toujours dans votre maison quelque chose dont la privation ne vous soit pas trop pénible , et dont le désir vous soit agréable. Il faut se maintenir en tel état qu'on ne puisse être jamais ni rassasié ni insatiable,

L'attention qu'on donne à la maison et aux meubles distrait du maître, comme le temple disirait (\\\ Dieu.

« 11 n'est pas honnête de contredire les gens « dans leur maison », dit le conte. Chaque homme a le droit d'y être maître absolu , d'y vivre en roi , et d'y être heureux , même par son amour -propre. C'est là qu'il est comme permis à ses infirmités et à ses défauts d'être à l'aise. Il est chez lui : quiconque y vient , ejjtre dans un empire é'tranger. Ce sont de

lels pi'iviléges qui , chez les peuples civilisés, rendent la vie domestique délicieuse, et pn''férable à toutes les indépendances de l'homme brut et isolé. Cette vie , au surplus , a des devoirs qui imposent perpétuellement le sacrifice de ces droits. Mais l'abandon qu'on en fait est volontaire, généreux, honorable; il devient ainsi une possession , une jouissance et un bien de plus.

Il faut porter son velours en dedans , c'està-dire montrer son amabilité de préférence à ceux avec qui l'on vit chez soi.

L'aménité, le bon accueil sont un billet d'invitation qui circule toute l'année.

Voir le monde, c'est juger les juges.

On est dispensé d'être instrument dans la société, quand on y est modèle.

Épurer son goût , en écumant son esprit ,

est un des avanUiges de la bonne compagnie et de la soeiété des letti'es, à Paiis. Les idé(îs médiocres s'y dépensent en conversation ; on garde les exquises poui' les écrire.

Que de choses on dit de bonne foi , en discourant sur un sujet, qu'on ne penserait pas, si l'on se bornait à le connaître, sans en parler î L'esprit s'échauffe, et sa chaleur produit ce qu'il ne tirerait pas de sa lumière. Parler est une source d'erreurs , mais peut-être aussi de quelques vérités. La i>ai'ole a des ailes; elle porte où l'on n'irait pas.

On ne doit melti'C dans un livre que la dose d'esprit qu'il faut; mais on peut en avoir, dans "i la conversation , plus qu'il ne faut.

Quand l'abus de l'esprit est un badinage, "^ il plaît; quand il est sérieux, il déplaît.

Dans la conversation, on affuble vite sa

pensée du piemier mot qui se présente, et l'on marche en avant.

On se contente, dans la conversation, de signaler, d'étiqueter les choses par leur nom , sans se donner le temps d'en avoir l'idée.

C'est un grand désavantage, dans la dispute , d'être attentif à la faiblesse de ses raisons, et attentif a la force des raisons des auties; mais il est beau de périr ainsi.

I^e but de la dispute ou de la discussion ne doit pas être la victoire, mais l'amélioration.

Ce n'est jamais l'opinion des autres qui nous déplaît, mais la volonté qu'ils ont quelquefois de nous y soumettre , lorsque nous ne le voulons pas.

XIJII.

Le plaisir de plaire est légitime, et le d<''sir de dominer cho((uanl.

XIJV.

\aï conti'adiclion ne nous iri'ite que par('<' (ju'elle trouble la paisible possession où nous sommes de quelque opinion ou de quelque prééminence. Voilà pourquoi les faibles s'en irritent plus que les forts, et les infirmes plus que les sains.

XLY.

On peut convaincre les autres par ses propres raisons ; mais on ne les persuade que par les leurs.

Une bonne raison, pour se faire compren- (he, n'a jamais besoin que d-un mot, si on la sait bien.

* Souvent une raison est bonne, non commi^ concluanle, mais conmie diamalique, parce quelle a le caractère de celui qui l'allègue, et qu'elle naît de son propre fonds ; cai- il y a des ai'gumenis c.r homine, comme il en est (iil lioniinnn.

MAIIl.

(i'est picsque lonjouis avec les diffunltés

qui naissent de ses idées, et non ave<' relies qui naissent des choses, que Thounne est aux prises , dans les discussions dont il touiinente son espiit et l'esprit des autres.

Il faut se piquer d'être raisonnable, mais non pas d'avoir laison; de sincérité, et non pas d'infaillibilité.

La franchise est une qualité naturelle , et la véracité constante, une vertu.

Bonne dans l'exécution , la circonspection nuit aux affaires dans les conseils , et ne sert qu'à celui qui l'a. C'est la sincérité qu'il faut dans les délibérations. Elle ouvre de nouvelles voies aux recherches ; elle promène l'esprit sur plus de points ; elle multiplie les unités dans la quantité d'expédients soumis aux délibérations ; enfin , elle aide aux heureux résultats; car, pour bien choisir, il vaut mieux choisir entre mille qu'entre deux.

LU

On ne peut s'expliquer fran( hemenl qu'avec

IVspoir tlelre eiHcndii, el l'on ne peut espérer d'èlre entendu (jue par les gens qui sont nioilié de notre avis.

LUI

Quelqu'nn a dit plaisamment : « Quand on M est parvenu à s'entendi*e, on ne sait plus « ({ue se dire. » Oui ; mais on est tenté de se quitter el de se fuii-, quand on ne s'entend pas.

Il faut savoir entrer dans les idées des autres et savoir en sortir, comme il faut savoir sortir des siennes et y rentrer.

* Certaines gens, quand ils enti'ent dans nos idées , semblent entrer dans une hutte.

Que peut-on faire entrer dans un esprit qui est plein , et plein de lui-même ?

L'huile coulanl sur le marbre offre l'image d'un caraclère i m pé'n( 'trahie aux dou( eurs de

la persuasion. On est pressé dans la vie, et res caractères décidés, tout faibles qu'ils sont en secret, ressemblent à ces bornes qu'on aime mieux tourner que franchii-, quand on les rencontre sur son chemin; au lieu d'assiéger leurs opinions dans les règles , on les bloque, ou l'on s'en détourne.

Les esprits intraitables s'exposent à être (»j flattés. On cherche naturellement à désarmer ceux qu'on ne peut pas vaincre, et qu'on ne veut pas combattre.

* De toutes les monotonies, celle de Tasser- y. tion est la pire.

11 faut toujours avoir dans la tête un coin ouvert et libre , pour y donner une place aux opinions de ses amis , et les y loger en pas- x ^ sant. Il devient réellement insupportable de converser avec des hommes qui n'ont, dans le cerveau , que des cases où tout est pris , et où rien d'extérieur ne peut entrei-. Ayons le cœur el l'esprit hospitalieis.

Écrire seiait cent lois moins pénible que converser avec ces gens qui sont perpétuellement occupés à passer la pierre ponce sur tout ce que vous pensez, et sur tout ce que vous dites; ils vous font mal. Avec eux, on ne peut se délasser ; il faut jouter, ferrailler, combatti'e. La contrainte qu'ils vous imposent, sans but et sans nécessité, est le plus insupportable inconvénient de toutes les dépendances.

[/attention de celui qui écoute sert d'accompagnement, dans la musique du discours.

Il faut portci' en soi cette indulgence et cette attention cpii font lleurir les pensées d'autrui. Tout genre d'esprit ([ui exclut de notre caractère la complaisance, l'indulgence, la condescendance, la facilité de vivre et de converser avec les auti-es, de les rendre contents de nous et contents d'eux-mêmes, en un mot d'être aimable et d'être aimant, est un mauvais genre d'esprit. l'n eulendement doux <'sl p;itienl; il

cherche à conipreiiche avec lenteur, se prèle à se laisser convaincre , évite de s'opiniàtrer , aime mieux s'éclairer que dominei*.

11 vaut mieux se faire agréer que de se faire valoir.

Il est des entretiens où Tàme ni le coips n'ont de part. J'appelle ainsi ces conversations où personne ne parle du fond de son cœur, ni du fond de son humeur ; où il n'y a ni abandon , ni gaieté , ni épanchement , ni jeu ; où l'on ne trouve ni mouvement ni repos , ni distraction ni soulagement, ni recueillement ni dissipation ; enfin , où l'on n'a rien donné et rien reçu, ce qui n'est pas un vrai commerce.

Dans la société, on parle de ce qu'on eflleure; mais dans l'intimité, ou ne parle guère (jue de ce qu'on approfondit.

Les véiitables bons mots surprennent au-

laiil (eux <]ni les disenl que (oux qui les ♦'('ouleiit ; ils naissent en nous, nialgrc' nous, ou du moins sans noire participation, ( onun(^ tout < e qui est inspiic'.

Lue conveisation ingénieuse avec un homme est un unisson ; avec une fenune, c'est une harmonie, un concert. Vous sortez satisfait de l'une ; vous sortez de l'autre enchanté.

Il ne faut pas montrer une ( haleui" <|ui ne sera pas partagée; rien n'est plus froid que < e (jui n'est pas connnuniqu<''.

Dans le discours, la passion, qui est véhémente , ne doit être que la dame d'atouis de l'intelligence, qui est tran(iuille. Il est permis, il est même louahle de pailer avec son humeur; mais il ne faut penser et juger qu'avec sa raison.

LWI.

Il vaul mieux icinuer une question , sans la d»'( idi'f, (juc la (l«M idcr, s;ins la remuer.

2 il)

lAXIl.

L'an aime à dire ce qu'il sait , et laiUre à (lire ce qu'il pense.

Qui ne sait pas se taire n'obtient point d'ascendant. S'il faut agir, prodigue-toi; s'il faut parler, m€'nage-toi ; en agissant, crains la paresse, et en parlant, crains l'abondance, l'ardeui', la volubilité.

La lacituinité est, dans quelques lionimes, une qualité politique, espèce de charlatanisme '*'' ([ui a tous les effets des charlatanismes cachés.

Si quelqu'un a deux noms, il faut l'appeler du plus beau, du plus doux et du plus sonore.

iN'usez que de pièces d'oi- et d'argent , dans le commerce de la parole.

On doit respecter la pudeur et la [)iété, dans

la légèreté de la conveisation. Les exposer à rougir et les flétrir, est un jeu grossiei", un véj'itable attentat.

LXXVIU.

Se connaître est un devoir; mais il ne nous est point ordonné de connaître les autres. Observer leurs défauts, au-delà du premier coupd'œil , est utile aux affîures, mais inutile, nuisible même à nos vertus.

Rendre risible ce qui ne l'est pas, c'est en quelque sorte rendre mauvais ce qui était bon.

Quiconque rit du mal, quel que soit ce mal, n'a pas le sens moral parfaitement droit. S'égayer du mal, c'est s'en réjouir.

11 faut liaïi" et mépriser avec esprit. Les gros mots blessent le bon goût ; le sot rire est toujours le rire d'un sol ; il rend haïssable «elui qui l'a.

haîis les cpialificalions odieuses, les ànns

2;ji douces restent luujuuis en deçà : ell«*s ménagent et se ménagent.

Ne montiez pas le revers et l'exergue à ceux qui n'ont pas vu la médaille. Ne parlez pas des défauts des gens de bien à ceux qui ne connaissent ni leur visage, ni leur vie, ni leur mérite.

LXXXIY.

La médisance est le soulagement de la malignité.

LXXXY.

En prenant pour un travers d'esprit ce qui n'est qu'un travers d'opinion , ou pour un défaut de caractère ce qui n'est qu'un défaut d'humeur; en jugeant un homme d'après un propos, une vie d'après un fait, une âme d'après un mouvement , ({uand tout cela est irrégulier, on fait beaucoup de mal et beaucoup d'injustices.

Pour dire du mal d'un honinx' iihislre, il faul aMendre qu'il en ail fait.

LXXXVN.

S'il est pardonnable déjuger les vivants avec son humeur, il n'est permis déjuger les morts qu'avec sa raison. Devenus immortels, ils ne peuvent plus être mesurés que par une règle immortelle, celle de la justice.

LXXXVllI.

Le ciel punit souvent les fautes des gens de bien dans leur mémoire, en la livrant à la calomnie.

Dire d'un homme vain et bavard : c'est un bon père de famille, un bon voisin, un hôte alïeclueux , c'est le juger avec son àme. Dii'C , au contraire , du père de lamille homme de bien, du voisin officieux et du maître de maison hospilaher, (ju'il est bavard, c'est le juger avec son esprit; c'est oublier le visage pour la vcrriic, cl le plan pour le point.

Attribuera un galant honnne le niéiile (|iril n'a pas, c'est nu'connaitre crhii (pi'il a.

xcr.

liepos aux l)ons ! paix aux tianquillos !

Braver toujours les bienséances est d'une àme al>jecle ou rorrompue ; en être eselavc) dans toutes les orrasions est d'une âme petite. >t Le devoir et les bienséances ne sont pas toujours d'accord.

La déférence pour l'âge, le nK'rite cl la •

dignil('', est une partie du devoir; pour les égaux , les étrangers et les inconnus , elle est >t une partie de la politesse ou de la vraie civilit(''.

La politesse est la Heur de l'humaniié. Qui i») n'est pas assez poli, n'est pas assez humain.

Rendez le pauvre vertueux et poli , afin (pi'il soit également agréable aux yeux des hommes et aux yeux de Dieu.

La polit(\sse est une sorte d'/'iunussoir (|ui

^0 ^À-^Mf»

t'iivt'loppe les aspérités de noire caractère, et empêche que les autres n'en soient blessés. Il n'est jamais permis de s'en dépouiller, mémo pour lutter contre les gens grossiers.

Il y a de la bonne grâce et une sorte d'urbanité à commencer avec les hommes par l'estime et la confiance. Cela prouve en effol , tout au moins, qu'on a longtemps vécu en bonne compagnie, avec les autres et avec soimême.

La politesse est à la bonté ce que les paroles sont à la pensée. Elle n'agit pas seulement sur les manières, mais sur l'esprit et sur le cœur; elle rend modéj'és et doux tous les sentiments , toutes les opinions et toutes les paroles.

La civilit('' esl une partie de l'honnête.

Ln familiarité plaîl , même sans bonté; avec la bonté, elle en< hante.

Le naturel qui s'expose à la risée, sans la prévoir, c'est le naïf; s'il la prévoit, sans la rrainclre, c'est la franchise. Ceux qui ont su conserver entier leur propre naturel , sonl toujours charmés de celui des autres, quand même il serait opposé au leur.

Tonte naïveté court le risque d'un lidicule, et n'en mérite aucun, car il y a, dans toute naïveté, confiance sans réflexion et témoignage d'innocence.

cm.

La crédulité est l'indice d'un bon naturel.

La gravité n'est que l'écoice de la sagesse ; < mais elle la conserve.

La bonhomie est une perfection. Elle consiste à ne refuser son intérêt à rien de ce qui occupe l'attention , et son attention à rien de ce qui est innocent. C'est une enfance agiandie, conservée, affermie et développée. Elle

2u0 srrl lie bonheur à rhomme ordinaire, et devient une sonrre abondante de plaisirs et de délassements pour l'homme occupé et pour

le grand homme

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