‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. JoubertChapitre 42 sur 53 · DES GOUVERNEMENTS ET DES CONSTITUTIONS · texte numérisé non relu

DES GOUVERNEMENTS ET DES CONSTITUTIONS

La politique est l'art de connaître et de mener la multitude ou la pluralité; sa gloire est de la mener, non pas où elle veut, mais où elle doit aller.

Le plus grand besoin d'un peuple est d'être gouverné ; son plus grand bonheur , d'être bien gouverné.

La multitude aime la multitude, ou la pluralité dans le gouvernement; les sages y aiment l'unité. Mais , pour plaire aux sages et pour avoir sa perfection , il faut que l'unité ait pour limites celles de sa juste étendue, et que

ses limiles viennent d'elle; ils la veulent éminente et pleine, semblable à un disque, et non pas semblable à un point.

Ceux qui veulent gouverner aiment la république; ceux qui veulent être bien gouvernés n'aiment que la monarchie.

Placer la puissance où la force n'est pas , et lui donner des contre-poids, c'est le secret du monde politique. Plus il y a , dans un état , de puissance ou de force morale , en opposition avec la force réelle ou physique , plus cet état est habilement constitué. Il n'y a point d'art, point d'équilibre et de beauté politique , chez un peuple où la force et la puissance se trouvent dans les mêmes mains , c'est-à-dire dans celles du grand nombre. Aussi l'histoire des démocraties n'a-t-elle d'éclat et d'intérêt que lorsque la force se déplace réellement , par l'effet de l'ascendant de quelque homme vertueux sur les mouvements de la multitude, qui seule est forte par elle-même et sans fiction. Delà fiction! il en faut partout. La politique elle-même est une espèce de poésie.

La iiiullitude n'a pas besoin de tenii* des lois et des conventions une puissance qu'elle tient de sa force. C'est la puissance qui ne vient que du consentement , qui a besoin d'être déclarée. Il est nécessaire, dans le mécanisme politique, que la multitude oublie ses droits, et que le chef oublie sa faiblesse.

YII.

Dans les gouvernements qui obéissent à la supériorité du nombre, c'est une dignité de statique ou d'arithmétique, une prépondérance grossière ou de quantité , qui juge des choses humaines.

YIII.

Quoi qu'on fasse , le pouvoir est un partout, nécessairement, inévitablement , indis[)ensablement un , et homme. C'est bien la peine de se tant tourmenter, pour donner à cette unité une apparence multiple et trompeuse !

La souveraineté appartient à Dieu , et h Dieu seul. Il la pose, il la maintient, il la retire, il la suspend et la promène à son gré.

Ne dégoûlez pas les rois de lem* rùie, car c'est un rôle nécessaire.

C'est parce que les maîtres préposés sont les égaux de leurs subordonnés , qu'il est besoin de les environner de pompe. En toutes choses , il faut embellir les rois , pour leur l)onheur et pour le nôtre.

Un roi doit toujours être un législateur armé, et ne se mettre en lutèle, comme disait Henri lY , que l'épée au côté.

* Les princes sont plus sensibles aux ofl'enses qui tendent à leur ôter l'autorité , qu'aux services qui la leur donnent.

Un roi sans religion paraît toujours un tyran.

Le châtiment des mauvais princes est d'être crus pires qu'ils ne sont.

Comme le sauvage sacrifie sa subsistance à sa faim , le despote sacrifie sa puissance à son pouvoir; son règne dévore le règne de ses successeurs.

XYJI.

Toute autorité légitime doit aimer son étendue et ses limites.

XMII.

Action et ministère dans le pouvoir, pouvoir et volonté dans le ministère, sont un désordre qui annonce dans l'état, barbarie dans le premier cas, et affaiblissement, dégradation dans le second.

Les gouvernements sont une chose qui s'établit de soi-même ; ils se font, et on ne les fait pas. On les affermit , on leur donne la consistance, mais non pas l'être. Tenons pour assuré qu'aucun gouvernement ne peut être une affaire de choix ; c'est presque toujours une affaire de nécessité.

Los constilulions politiques ont besoin d'é-

laslicilé; elles la perdent, lorsque loiU y esl réglé par des lois fixes, et, pour ainsi dire, inflexibles.

La nature de l'homme est souple et s'ajuste à tout ; on doit y avoir égard dans les lois ou déclarations de la morale publique ; mais, dans la constitution des gouvernements, il faut avoir égard aux circonstances du passé et du présent. Les constitutions ont été, sont, et ne sauraient être que filles du temps.

Une constitution à faire est un édifice à élever ; mais songez surtout à la clef de voûte ; qu'elle soit tellement solide qu'autour d'elle rien ne puisse être abaissé , et qu'elle-même ne puisse jamais ni descendre ni s'exhausser.

Tout se fait et doit se faire par une sorte de transaction dans les nouveautés politiques.

veau g vieille nation , c'est mettre du jeune sang dans

" Donnei' un nouveau gouveinement à une

3i6 lin vieux rorps; c'est le rajeiiiiisscmenl de IViias.

En fait de gouvernement, il faut toujours la justice en avant; il ne la faut pas toujours en arrière. Ce qui peut en consoler et porter à s'y résigner , c'est la considération d'une vérité triste, qu'il faut rarement rappeler, mais qu'il faut savoir; la voici : en tous lieux et dans tous les temps , tout établissement politique a commencé par quelque injiistice ; et les bonnes lois , chez tous les peuples , ont commencé par consolider ce qui existait.

Maintenir et réparer , belle devise ! la plus belle des devises pour un sage gouvernement au sortir des révolutions.

Un des plus sûrs moyens de tuer un arbre est de le déchausser et d'en faire voir les racines. 11 en est de même des institutions; il ne faut pas trop désenterrer l'origine de celles qu'on veut conserver. Tout ( ommencemenl est petit.

XWIII.

En toutes choses, gardons-nous de l'ouiller y sous les fondements.

Il n'y a de bon dans les innovations , que ce qui est développement , accroissement , achèvement.

En poésie, en éloquence, en politique, rien de nouveau , s'il n'est évidemment meilleur et par conséquent éprouvé par la piatique et l'examen.

Imitez le temps : il détruit tout avec lenteur; il mine, il use, il déracine, il détache, et n'arrache pas.

Il est une nouveautc?, fille du tem[>s, qui fait les développements; il en est une aulie, lille des hommes , fdle du mouvement , des passions, des fantaisies, qui dérange tout, brouille tout , et ne permet à rien de s'achever et dr

durer; elle abulil toute antiquité; elle est la mère du désordre, des destructions et du malheur.

Lorsque , par les réformes que l'on projette, on ne cherche à introduire dans les opinions que de la nouveauté , dans les religions que de la variété , dans les lois que des relâchements , dans les mœurs que de l'insolence , dans les foitunes que de l'agrandissement et dans les usages que de la commodité , on travaille à tout rendre pire.

Parler toujours de prospérité et de commerce, c'est parler comme un négociant, et non pas comme un philosophe. Ne tendre qu'à enrichir les peuples , c'est opérer en banquier, et non pas en législateur.

Cherchez par les sciences à rendre la subsistance meilleure , et , par là , la vertu plus facile , l'àmc mieux disposée à tout ce qui est bien; c'est là leur souveraine utilité.

lia faiblesse qui conserve vaut mieux que la force qui détruit.

La douceur qui succède à la force est une douceur qui se ressent de sa force passée : robur prisliniim redolet.

xxxvin.

Les hommes naissent inégaux. Le grand bienfait de la société est de diminuer cette inégalité autant qu'il est possible, en procurant à tous la sûreté, la propriété nécessaire, l'éducation et les secours.

Tous ceux à qui il est permis de se placer et de vivre dans le repos sont comme assis au timon , et ont pour devoir et pour fonctions de gouverner et de diriger ceux qui sont obligés de vivre dans l'action et le mouvement.

Gouvernements, la guerre et la paix, l'abondance publique et la tianquillili^ générale

sont Yolre alïairo. Vous êtes éuiblis pour débarrasser de ces grands soins les liornnies privés. Il ne doit y avoir de soucieux, à cet égard, dans un état bien administré , que ceux qui dirigent. L'arbre qui protège est leur emblème. A la vérilé, il importe extrêmement, pour débarrasser les particuliers de ces soins, d'avoir un gouvernement qui en soit capable , c'est-àdire, dont les parties se correspondent tellement , que ses fonctions soient faciles et sa durée assurée. Un peuple sans cesse inquiet est un peuple qui bâtit toujours; son abri n'est qu'une tente : il est campé, non établi.

N'élevez pas ce qui est fragile.

Si l'on donne quelque exclusion aux hommes sans patrimoine , ce n'est pas qu'on doive penser qu'ils aimeraient moins la patrie ou la vertu : cette opinion ferait aux richesses trop d'honneur; mais c'est que chacun peut se convaincre, par son expérience personnelle, que l'homme en butte aux Ilots du sort , à la tourmente du hasard , est moins le maître de soimême , et risque d'être exagéré, parce qu'il

n'a pas pour se recueillir et régler ses senliments et ses pensées, assez de calme, de loisir et de bonheur. 11 est moins sage, non par sa faute, mais par celle de sa position. C'est à ce titre seul qu'on peut, jusqu'à ce que cette position soit changée, refuser l'administration des affaires publiques h celui qui n'a pas eu d'aflaires personnelles à manier.

Combien d'épaules sans force ont demandé de lourds fardeaux !

Conforme-toi à ta nature; elle veut que tu sois médiocre , sois médiocre ; cède aux plus sages, adopte leurs opinions, et ne trouble pas le monde, puisque tu ne saurais le gouverner.

La lie a beau faire, elle retombe au fond paisa propre grossièreté.

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