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VIE ET OPINIONS

D^ARTHUR SGHOPExNHAUER (1)

Un Montaigne allemand. — Premiers voyages. — Variété d'études. — Philosophe et gentleman. — Contrastes. — Vie réglée. — Symptômes morbides. — Maladie du siècle.

Le penseur. — Opinions sur la philosophie, la théologie, la politique, l'amour, la valeur réelle de l'existence.

L'écrivain. — Citations et emprunts. — Comment il compose.

L'homme. — Ni saint, ni ascète.

Retentissement de ses doctrines.

S'il n'y avait chez Schopenhauer que le créateur d'u/i nouveiu système de philosophie, d'une nouvelle explication de l'inexplicable, on pourrait certes l'admirer oi le critiquer, mais on ne le lirait guère. Heureusemeni

1. Schopenhauer' s Leben von W. Gwinner. Leipzig, Brockhaus, 1878.

BOURDEAU. — Schopenhauer, 1

6 puéfacs.

pour sa gloire, il s'est tourné parfois vers le grand public, il lui adresse quelques-uns de ses ouvrages (1) et sollicite les suifrages des honnêtes gens qui ne se piquent pas de métaphysique (2). El en effet, à côté du métaphysicien, on rencontre dans ses écrits un moraliste curieux, un humoriste original et un écrivain clair, accessible à tous, et presque populaire. Les Allemands l'admettent dans leurs bibliothèques choisies, et l'un d'eux le compare à notre Montaigne. Un Montaigne, j'y consens, pourvu qu'il soit bien entendu que c'e^t un Montaigne allemand. Est-il possible de concevoir un Montaigne constructeur de systèmes et abstracteur de quintessence, un Montaigne sardonique, irritable et sombre, étranger aux grâces riantes et aux joies légères? Montaigne et Schopenhauer n'ont de commun que leur curiosité universelle des hommes et des choses. L'un et l'autre ils voient le monde à travers leur esprit, leurs goûts, leur humeur. Aussi, comme pour la plupart des moralistes, la vie de Schopenhauer est-elle un commentaire de ses œuvres, sou%'ent un commentaire à rebours: ses actes démentent ce que sa doctrine a d'excessif et d'outré, et l'auteur relève en lui ce qu'il y a de faible et de chancelant dans l'homme.

C'est un vendredi, jour néfaste, que, selon la remarque

(1) Parerga und Paralipomena, tel est le titre bizarre de ce livre, qu'il eût été plus simple d'intituler : « Fragments, esquisses et essais. »

(2) € La métaphysique n'est d'ordinaire que le roman € Je l'âme, ce roman n'est pas si amusant que celui des « Mille et une nuits. » Voltaire. — Lettre à madame de Ghoiseul.

de M. Gwinner, Arthur Schopenbauer, le grand pessimiitC; naquit à Dantzig le 22 féviier 1788. D'a^ près la tradition de famille, ses ancêtres étaient Hollandais. Son père, riche négociant de la ville, -^vait l'esprit cultivé ; il aimait les voyages et suivait en toutes choses les coutumes anglaises. Sa mère, filli^ du conseiller Trosiener, se fit plus tard, grâce à ses romans, un nom dans la littérature de l'époque. Dès son premier âge le jeune Arthur escorte ses parents à travers l'Allemagne, la Belgique, la Suisse, la France et l'Angleterre ; à neuf ans, on l'établit au Havre, où il oublie au bout de deux années sa langue maternelle, puis on le laisse quelque temps à Londres. Les séjours à l'étranger, la fréquentation des sociétés les plus diverses lui procurent ainsi l'expérience précoce et pratique nécesssaire aux marchands, utile aux philosophes.

La mort de son père, survenue en 1804, change le cours de ses études jusque-là dirigées vers le commerce. Il ne se sent pas né pour vivre derrière un comptoir ; d'ailleurs l'héritage paternel assure son indépendance et ses loisirs. A peine livré à lui-même, il se voue aux lettres, à la science, à la philosophie surtout, avec l'entrain juvénile et passionné que donnent 'es aptitudes natives. Il médite Kant et Platon, fréquente les Universités de Gœttingue et de Berlin, étudie la minéralogie, la botanique, l'histoire des Croisades, !a météorologie, la physiologie, l'ethnologie, la jurisprudence, la chimie, le magnétisme, l'électricité, rornithologie, VamphibiO'

8 PhÉFACE.

logie, l'iclithyologie (1), la flûte, les armes et la guitare. Que de chosologies un^î tête allemande peut r on tenir ! Schopenliauer s'assimila toutes ces sciences, hormis h guitare, et dut, après bien des années de stériles eiforts, suspendre à un clou de sa chambre l'instrument rebelle.

N'allez pas cependant vous le figurer sous les traits de ces jeunes pédants à longue mine, troués au coude, et qui n'ont vu le monde que du fond des bibliothèques ; ne l'imaginez pas non ] lus, selon la mode des universités allemandes, i:rand avaleur de bière et chercheur de duels. Il détestait la bière et les duels: nous avons même de lui, dans ses aphorismes , un petit traité contre les duellistes, où il dit joliment leur fait à tous les matamores passés, présents et futurs. Pas plus que les combats singuliers il n'aimait les batailles rangées, et, comme Panurge, il craignait naturellement les coups. En 1813, dans un élan de patriotisme, il achète à l'un de ses belliqueux camarades un sabre d'honneur ; il paie au lieutenant Helmholtz un uniforme et un Sophocle ; mais, quant à lui, il se tient coi et tranquille, et rumine à loisir sa thèse sur la Quadruple racine de la raison suffisante. A le ju.;er par l'extérieur, c'était un jeune /^^entleman fort soigneux de sa mise, d'agréable tournure et de belles manières, quoique d'une contradiction fitigante et d'une impertinente franchise. On le rencontre à la comé lie et à l'opéra, dans les cercles

(i) Nous abrégeons la liste officielle de tous les cours qu'il a suivis à G-jettingue p» à Berlin.

VIE ET OPINIONS DE SCnOPEXHAUER. V

aristocratiques, les sociétés lettrées de Weimar et de Dresde. Il a des entretiens avec Gœthe, il observe les saltimbanques, il assiste par faveur à une exécution capitale, et lit les hommes autant que les livres»

Il n'est rien moins qu'un ennemi des plaisirs. T mdis qu'il médite et compose à vingt-neuf ans son grand ouvrage, le Monde comme volonté et comme représentation (1), ce livre fameux qui conclut à l'ascétisme en vue d'amener la fin du mondo par la continence absolue des sexes, il lui arrive même mésaventure qu'à Descartes; un beau jour il lui naît un enfant naturel. Et sur ces entrefaites, son livre étant achevé, Schopenhauer, d'un pas aile -re, va se délasser en Italie et se divertir. A Venise, où il se trouvait en même temps que Byron (2), il mène comme lui joyeuse vie, et continue ses études sur la physique de l'amour, dont il devait un jour écrire la métaphysique.

Riche d'expérience et de connaissances, d'observations et d'études, mais auteur inconnu, -— son livre gisait encore chez le libraire sans succès et sans écho — , il a la malencontreuse idée de venir enseimerla philosophie à l'Université de Berlin. Hegel faisait foule: Schopenhauer parla devant des banquettes à peu près vides. Il enrage, il s'obstine et ne trouve à la lin d'ins-

(1) Cet ouvrage parut en 1819.

(2) Il se plaisait à repéter cette boutade de Byron : The mure I see ofmen, the lessl like them ; if I could say so of tvomen too, ail would be well. « Plus je vois les hommes, moins je les aime : si je pouvais en dire autant des femmes^ tout seiail pour le mieux. »

crits à son cours que trois pe'és et un tondu : un maître de mané^^e, un changeur, un dentiste et un capitaine en retraite. De là peut-être l'amertume de ses diatribes contre renseignement officiel des professeurs de philosophie. Hegel ne fut pas seul à troubler son repos : une vieille fille sa voisine, couturière de profession, gagna contre lui un procès en indemnité pour coups et Messures. La lutte homérique du philosophe et de la commère n'occupe pas moins de vingt-cinq pages inoctavo dans la soUde biographie de M. Grdnner.

En 1831, le choléra le chasse de Berlin, de même qu'il chassait de Naples Leopardi, le poète de VInfclicità. Singulier rapprochement que cette terreur presque siir.ultanée du choléra chez ces deux pessimistes ! C'est quCj tout en proclamant bien haut en strophes sonores ou en prose admirable que le mon le est une comédie dont le jeu ne vaut pas la chandelle, et l'homme un piètre acteur en guenilles qui balbutie un mauvais rôle, ils tiennent à ces chandelles, à cette farce, à CCS guenilles ; ils ont horreur, comme vous et moi, plus encore peut-être que vous et moi, du dénoûment tragique. A la moindre alerte, eux de fuir à toutes jambes.

Notre « cholérophobe de profession », comme i s'intitulait lui-même^ s'arrête enfin à Francfort (1) : il y a passé en prospère santé ses vingt-neuf dernières

(l) C'est là qu'il a écrit et publié, en IFol, à l'âge de soixante-trois ans, ses Parerga luid Paralipomena, série d'essais destinés au grand public.

VIE ET OPLMONS DE SCHOPENHAUER. li

années. Un matin, le 23 septembre 1860, comme i) s'habillait, la mort le saisit brusquement à la gorge et le coucha sur le parquet. Il avait soixante-douze ans.

Sa vie de célibataire et de rentier est d'une monotonie si automatique, qu'on la connaît quand on connaît une de ses journées. Se lever vers huit heures, s'éponpjer à l'anglaise, préparer son café, s'attabler au travail et écrire dans toute la fraîcheur des idées matinales, jouer ensuite un petit air de flûte avant d'endosser son habit, d'ajuster son jabot et sa cravate blanche; dîner à table d'hôte, sieste, promenade ; lire le Times, puis quelques bons vieux auteurs ; souper, théâtre, excellent sommeil. Il est aussi ménager de sa fortune que de l'emploi de son temps, et double à la longue son capital.

A côté de ce bon sens pratique, de ces habitudes réglées, on peut noter en lui plus d'un symptôme morbide, et ce coin de folie qui n'est pas rare chez les esprits supérieurs. NiiUiim magnum ingeniiim sine mixtura dementiœ, a dit Sénèque. Peut-être, à l'égard de Schopenhauer, la nature avait-elle un peu forcé la dose. Il semble tenir de l'hérédité son humeur violente, ses terreurs sans cause, ses manies sans nombre, ses défiances et ses ombrages. On en retrouve la trace chez ses ascendants paternels et maternels. Il est certain que son père s'est tué dans une attaque de mélancolie noire. Lui-même, dès sa première jeunesse, est sujet à d'étranges lubies. Reçoit-il une lettre, il s'effraie, prévoit un malheur : la nuit, au moindre bruit, il s'éveille, se jette sur ses pistolets. Il prend mille pré-

cautions contre les maladies, les accidents de toute sorte, il habite un premier étage pour mieux échapper en cas d'incendie ; il tremble au contact d'un rasoir qui Q'est pas le sien ; il serre soigneusement ses tuyaux de pipe, et dans les hôtels, il a soin d'apporter son verre, de peur que certains lépreux ne s'en servent. Son or est dissimulé dans des cachettes ; ses billets, fourrés par précaution au milieu des vieilles lettres ou sous des formules d'apothicaire ; pour dérouter la curiosité, ses comptes, ses notes d'all'aires sont rédigés en grec et en latin. Que n'a-t-il emi)runté cette devise à l'un de nos vieux satiriques : Je ne crains rien, fors le dangier^ — Il se croyait victime d'une persécution, et voyait une vaste conspiration du silence autour deson œuvre, ourdie par les professeurs de philosophie, aimant mieux les supposer malveillants qu'indilférents. Par une contradiction singulière il redoutait la critique des professeurs de philosophie sur ses ouvrages : « Que dans peu de temps les € vers rongent mon corps, c'est une pensée que je puis € supporter ; mais que les professeurs de philosophie * rongent ma philosophie, j'en frissonne d'avance. »

Autre symptôme non moins grave, c'est la manie raisonnante : il raisonne sur tout, sur son grand appétit, sur le spiritisme, le clair de lune, l'amour grec, sur les songes et les présages. Une nuit, la servante rêve qu'elle essuie des taches d'encre, et ce même matin, par iViégarde, Schopenhauer répand son encrier. Etrange concordance I notre philosophe en est frappé : Ailes was geschieht, geschiehi nothwendig l (Tout ce qui

arrive, arrive nécessairement), s'écrie-t-iî d'un ten solennel ; aussitôt de cette bouteille à l'encre sort tout un système (1) :

Et le raisonnement en bannit la raison.

Des traits pareils ne donneraient-ils pas l'envie de confier aux médecins aliénistes le soin d'écrire Hiistoire de la philosophie. On s'apercevrait alors avec étonnement que ceux qui passent parmi les hommes pour des devins et des sages se sont montrés par moments et par accès des fous plus fous que les autres.

Gomment expliquer le succès t irdif mais réel, le retentissement subit de la philosophie de Schopenhauer ? C'est qu'il est possédé de la folie de son temps, cette folie que l'on a si justement appelée la maladie du pessimisme (2), ou encore la maladie du siècle : der WeltschmerZf]3L douleur du monde, cette folie quicompte tant de victimes de Werther à René, de Ghilde-Harold à Rolla, et d'illustres malades : Byron, Musset, Henri fieiiie, rieurs aiinsiés, viveurs blasés, sceptiques nuageux, révoltés lyriques qui adorent la vie et la maudissent. Schopenhauer est le théoricien de cette école de poètes. Ce qu'il y a chez lui d'original et de piquant, c'est que, placé entre deux époques, l'une de scepticisme aride, l'autre de mysticisme et d'emphase, il les rapproche et en apparence les concilie. On avait trop n

(1) Parerga, 3« édit., I, p. 270.'

(2) V. Ip Pessimisme au XIX° siède, par E. Garo. Hachette.

t4 PTIÉFACE,

au dix-huitième siècle, le siècle de Voltaire au rire sec et strident. Le dix-neuvième commence avec la lassitude d'un lendemain d'orgie. C'est là ce qui caractérise la renaissance romantique et néo-chrétienne de la Restauration : le diable d'hier se fait ermite. « Faites-vous erm te, » telle est justement la conclusion dernière du système de Schopenhauer. Au lieu de laisser Candide, désabusé par une cruelle expérience et guéri de ses illusions, cultiver en paix son jardin, il lui met entre les mains la Vie de Rancé par Chateaubriand et lui conseille de se faire trappiste : il arrache M^^^ Cunégonde à sa pâtisserie et lui propose en exemple la Vie de sainte Elisabeth de Hongrie p:ir Montalembert (1). Pour Ctre surprenante, cette conclusion n'en est pas moins !brt logique. Car si le monde est, comme il l'affiriî.e, une si profonde vallée de larmes, une si épaisse for. t de crimes, il n'y a qu'une issue, qu'un dé dé pour en sortir dignement, ainsi qu'il convient à un sage ; non point par la porte sanglante du suicide, mais par les voiei austères de l'ascétisme clirétien, ou plutôt de l'ascétisme bouddhique (2), renoncement plus grandiose encore, puisqu'il mène à l'espoir du néant. Sch.}pen-

(1) Dans les dernières pages de son ouvrage philosophique, Scliopenhauer recommande en effet ces deux ouvrages sur Rancé et sainte Elisabeth à la méditation de ses lecteurs.

(2) Interprète éloquent des idées bouddhistes, Schopenhauer nous offre un remarquable exemple .de l'affinité étrange qu'il y a entre la spéculation hindoue et la spéculation allemande : * A proprement parler, dit M. Taine, dans son essai ?ur le

bouddhisme, les Hindous sont les seuls qui, avec les Aile-

VIE ET OPINIOxNS DE SCHOPENHAGER. 15

hauer, il est vrai, s'avouait, quant à lui, incapable d'atteindre par la volonté jusqu'à ces sublimes pratiques du trappiste ou du fakir : « affaire de grâce, » comme il dirait.Il ne fut,en réalité,qu'un bouddhiste de table d'hôte. Schopenhauer est bien mieux dans son rôle, dans la sincérité de sa nature, lorsqu'il joue le Méphistopliélès. A cette table de l'hôtel d'An 'leterre à Francî^ort, oh sa renommée attirait force pèlerins, au milieu de la fumée des pipes et du bruit des verres, ceux qui visitaient ce vieillard à l'œil clair et plein de malice en rapportaient l'impression d'une entrevue avec Belzébuth en personne (1). Nul n'est plus propre que ce vieux cynique à déniaiser un bon jeune homme et à faner d'un souftle glacé la ileur de son âme et de ses rêves.

mands, aient le génie méthapysique ; les Grecs, si subtils, sont timides et mesurés à côté d'eux ; et l'on peut dire, sans exagération, que c'est seulement sur les bords du Gange et de la Spréeque l'esprit humain s'est attaqué au fond et à la subsfcince des choses. Peu importe l'absurdité des conséquences, ils ont posé les questions suprêmes, et personne, hors d'eux, n'a même conçu qu'on pût les poser. » L'absurde de Bénarés et Vabsurde dAllemagyie n'ont-ils pas un air de famille ? disait Jacquemont.

(1) Voir dans la Revue des Deux-Mondes du 15 mars 1870, un intéressant article de M. Ghallemel-Lacour, où il raconte son entrevue avec Schopenhauer. « Ses paroles lentes et monotones, qui m'arrivaient à travers le bruit des verres et les éclats de gaîté de mes voisins, me causaient une sorte de malaise, comme si j'eusse senti passer sur moi un soufQe glacé à travers la porte enlr'ouverte du néant... Des vertiges inconnus me gagnaient... et il me sembla, longtemps après l'avoir quitté, Stre ballotté sur une mer houleuse, sillonnée d'horribles couvants. » — Et pourtant M. Ghallemel-Lacour ne saurait passer pour un esprit craintif et timoré.

Je suppose qu'un petit philosophe imberbe soit allé le consulter. « Avez-vous 20,000 livres de rente? lui eût « demandé Schopenhauer. Non ? Abandonnez alors la « philosophie : on doit vivre pour elle et non par elle, t — Seriez-vous à la fois rentier et apprenti philo - « sophe ? Il vous faut une troisième condition, mon « jeune ami, un troisième vœu, non pas précisément le « vœu de chasteté (un philosophe doit tout connaître, « tout et le reste), mais le vœu de célibat ; une femme « légitime, une famille influent plus qu'on ne croit sur • nos jugements, sur notre liberté d'esprit. Mais fuyez ■ avant tout les universités. Croyez-moi I On y enseigne « les doctrines que l'État patronne, et les chaires do € philosophie sont devenues des succursales de l'Église. « Or, retenez bien ceci, il n'y a pas plus de philosophie t chrétienne qu'il n'y a une arithmétique chrétienne. « Pensez donc par vous-même, après avoir lu Kant et « Schopenhauer, votre serviteur ; vous chasserez ainsi « de votr.^ esprit tous les préjugés que vingt siècles de « juiverie et de Moyen-Age y ont entassés, et vous re- « connaîtrez que l'idée de Dieu n'est pas une idée innée, « qu'elle vous vient sans doute du temps où madame « votre maman vous mettait à genoux sur votre lit et, « vous croisant les mains, vous faisait réciter votre « prière. Copernic a chassé Dieu du ciel ; mais en réali- « té. Dieu est partout, dans la table sur laquelle vous « écrivez, dans la chaise où repose votre très-noble « dos. N'allez pas au moins, devenir matérialiste comme « les garçons coilfeurs ou les élèves en pharmacie ;

VIE ET OPINIONS DE SCBoPENUAUER. 17

« évitez également d'être un pur esprit, vous ressema bleriez trop à ces têtes d'anges ailées mais sans «I corps que l'on admire dans les tableaux de piété. € Ne cessez d'étudier les sciences, édifiez votre phi- « losopliie sur les faits, — ^ à ce prix vous serez philo- ■i sophe (1). Allez, et que Bouddha vous ait en sa saints « garde I »

A un théologien frais et rose au sortir du sémin aire Schopenhauer eût dit : « Jeune homme, nous ne pou- « vous nous entendre. Sans doute j'aime, je ré^'ère le « pessimisme des trappistes, mais je n'ai rien de com- « mun avec la théologie. Je ne conteste pas vos bien- « faits, loin de là. Assurément, vous et moi nous cher- « chons à satisfaire cet éternel besoin de l'homme que « vous appelez le besoin religieux et que j'appelle le « besoin métaphysique, mais vous vous adressez à la a foule sous le voile de l'allégorie et du brillant symbole, « vous prenez des mines terribles et solennelles pour « en imposer aux enfants dont la raison sommeille t encore, tandis que le véritable piûloiuphe parle au « petit nombre des intelligences viriles le simple et « mâle langage de la vérité abstraite et nue. Mais dites- <ï moi, je vous prie, quelle diantre de nécessité vous « pousse à réclamer les sulfrages delà philosophie? « N'avez-vous pas tout pour vous ? révélation, textes t sacrés, miracles, prophéties, un haut rang dans

[i) Cf. surtout Parerga, t. I. Zur Kantcishen Philosophie, Ueber die Universitaets-Philosophie, passim.

« l'État, le consentement, le respect général, mille « églises, mille chapelles ; n'ètes-vous pas ses intermé- « diaires obligés, dès qu'on veut acheter ou mendier le « ciel? Outre le monopole des consolations, ne posséc( dez-vous pas le privilège inestimable d'instruire l'en - « fance, de façonner les jeunes cerveaux pour la vie « entière ? Et il vous faut encore l'approbation des phi- « losophes 1 Et il vous la faut à tout prix, tellement « que jadis, quand vous étiez les maîtres, et que cette « approbation vous manquait, vous aviez recours à des a arguments sans réplique, la torture, le bûcher, Vitl- « tima ratio theologorum. Que de victimes sur l'autel « de votre Dieu, que de sang répandu en son nom ! « Ah ! je ne demande qu'à laisser les dieux en paix, « pourvu toutefois qu'ils me rendent la pareille. Ergo « pax vobisciim (1) ! »

Si un jeune avocat, orateur politique^ tout feu et flammes, tout gonflé de phrases rondes, d'exemples historiques, fût venu devant lui étaler son système, Schopenhauer eût dit en fronçant le sourcil : « Et après ? « n'espérez pas me convaincre. L'histoire, n'est-ce pas « au fond toujr.urs la même chose, qu'il s'agisse de « ministres et de diplomates penchés sur une carte et a occupés à se disputer des territoires, ou de paysans « dans une auberge en querelle pour un lambeau de a terre ou une partie de dés ; toujours les mêmes pas-

fl) Cf. Die Welt, vol. II, hv. I, chap. 17. Ueber das meta-

physische Bedurfnisi,

< sions, les mêmes chimères, qu'il s'agisse de noisettes fl ou de royales couronnes ? Encore si votre histoire « était vraie. Mais le mensonge la prostitue, elle sert à « tous les partis. Il suffit, pour s'en convaincre, délire 4 les journaux, débits publics de poison autorisé. Ce « poison, vous le proposez à la canaille comme une a panacée, lui promettant, en haine du christianisme, « le bonheur sur cette terre, odieux optimistes que vous « êtes ! Vils flatteurs, vous dites au peuple qu'il est t souverain, mais vous savez bien que cest un sou- « verain éternellement mineur, dupe d'habiles filous « que l'on appelle démagogues. Vous m'épouvantez « quand je vous vois jouer avec les passions populaires; « autant vaudrait manier la dynamite. Je tremble d'en « tendre les chaînes de l'ordre légal se briser avec fracas, « et le monstre déchaîné rugir. Ultra-réactionnaire, oui, « je le suis par horreur de vos criailleries, de votre va- « carme, de vos émeutes qui m'assourdissent, m'in- » qu'ètent et me distraient de mes pensées, de mes « travaux impérissables. Quand clone nous donnera-t- « on à nous autres philosophes un philosophe couronné, « un roi libre-penseur, un Frédéric II ? En attendant, « que le diable vous emporte, tous tant que vous t êtes (1) ! » A un pauvre amoureux qui n'est que soupirs et que

larmes Mais nous ne voulons point détromper ici

/es jeunes cœurs épris d'idéal et d'horizons bleus,

(I) Cf. surtout Parerga, II, chap. 9.

Quant aux lecteurs désabusés, nous les renvoyons à la MStaphysique de l'amour et à YEssai sur les femmes. Loin de tomber aux pieds du sexe auquel il doit sa mère, Schopenhauer tombe à bras raccourcis sur ce malheureux sexe, justement parce qu'il lui doit sa mère, personne frivole, satisfaite de vivre et tort dépensière (1). Après une pareille satire, il conviendrait de lire l'apologie de M. Stuart Mill. Cet anglais utilitaire, qui, sous sa rigide armure de froide logique, cachait ua cœur chaleureux, a écrit un petit livre tranchant et chevaleresque sur la sujétion des femmes : parce qu'il a eu la fortune de rencontrer en M'o- Mill une àme d'élite, aussitôt, s'il ne tenait qu'à lui, les femmes deviendraient électeurs, juges, ministres d'État. Schopenhauer, qui n'a connu, ce semble, que les dames qui ne se font guère prier, les relègue toutes au fond d'un *érail. Il méprise la monogamie ; théoriquement, il est polygame, tétragame même, et ne voit qu'une objection à épouser quatre femmes, l'object'on des quatre l)olle-mères.

Enlin, c'est à notre pessimiste qu'il faut adresser le bourgeois gras et jovial, content de lui et des autres. M lis hélas! l'éloquence d'un Démosthène ne saurait nous persuader que le monde est mauvais quand nous le trouvons bon. Gomme l'a si bien dit Prevost-Paradol. « nos joies et nos tristesses sont bien plus réglées pai

(1) Nouvel Ilamlet, il lui reprocliait encore, à tort ou )k raison, d'être infidèle à la mémoire d'un époux.

« les événements de notre vie et par le tour de nos (( caractères, que par la logique de nos croyances (!)• » Sdiopenhauer en est un remarquable exemple. Misanthrope revêche et dédaigneux d^s sa jeunesse, écrivain obscur et mécontent, quand à 'a iin la gloire arrive, son front s'éclaircit, son humeur s'apaise, et il apprend à sourire. Le bruit et le succès de sa philosophie désenchantée l'enchantent, il ne s'en cache pas. A soixante ans il s'humanise, lui le farouche solitaire, au sein d'une petite famille de disciples zélés et dociles : le jour de sa fête arrivent les bouquets, les sonnets, une cjupe en argent massif et d'autres surprises. Au concert de lauanj^es point d'oreilles rebelles. Des jeunes gens inconnus envoient des lettres enthousiastes. Une femme, ^Ime Elisabeth Ney, accourt tout exprès de Berlin pour modeler son buste. Trois ou quatre artistes se disputent l'honneur de faire son portrait. Mieux que tout cela, ses livres ont des éditions nouvelles. Le Westminster RevieWy la Revue des Deux Mondes, le Journal des Débats (2), la Rivista contemporanea, etc., tout en cri-

(1) Les Moralistes français, p. 288.

(2) Schopenhauer écrivait en 1856, après avoir lu dans le Journal des Débats du 8 octobre l'article de M. Franck sur sa philosophie : « Je lui inspire une pieuse épouvante. Je vois qu'ils ont eu vent de moi. » {Memorahilien, p. 118.) Il disait, non sans impertinence, que la critique des journaux et des revues est faite non pas pour diriger le jugement du public, mais pour attirer son attention. Aussi, que ce jugement soit bon ou mauvais, il importe peu : « Censura 'périls scriplum ma'^.ei. >

tiquant ses doctrines, les répandent à travers l'Europe. Les hommes sont ainsi faits, je veux dire les auteurs : qu'on publie seulement leurs noms dans les gazettes, il ne leur en faut pas davantage ; les voilà réconciliés ave 3 le monde.

Au reste, il nous semble difficile d'admettre qu'un écrivain de talent puisse être un pessimiste pratique et convaincu. Il est bien trop occupé à nous dire les choses sombres avec éclat, les choses mornes avec attrait. La vraie misère profondément sentie n'est point si artiste, A peindre d'une main si habile les douleurs humaines, Schopenhauer a dû plus d'une fois finir par les oublier, tant il se plait à revêtir sa philosophie de grande prose et à l'orner de belles images comme ces madones laides et noires que la dévotion des fidèles recouvre de riches étoffes et de rares bijoux.

Que de figures pittoresques et de sentences originales, mais aussi que de citations, que d'emprunts I La curiosité amusée du lettré a glané à travers toutes les littératures, depuis l'espagnole jusqu'à l'hindoue ; il s'est assis au banquet des anciens, aux soupers français du dix-kuitième siècle. Habile à ramasser tous les reliefs de ces délicats festins, il les sert aux Allemands comme un plat de sa façon, accommodé à une sauce métaphysique d'après le goût national. Les idées que nos auteurs français, en se jouant, laissent échapper de leurs lèvres, vite il s'en empare et les répète doctoralement. D'un de leurs mots U fait un traité. Mais ce mot,

il ne le cite pas toujours. M. Ribot (1) a relevé un passage de Ghamfort qui contient en dix lignes toute la métaphysique de Vamour, Quand il traite de l'honneur des femmes, c'est encore un mot de Ghamfort qu'il développe sans le citer : « bs femmes font cause commune ; elles sont liées par un esprit de corps, par une espèce de confédération tacite. » — « L'honneur des sexes, dit Schopenhauer est un esprit de corps bien entendu. » De même, telle autre de ses pensées est due à l'inspiration de Pascal (2). Voici un rapprochement plus frappant encore. On lit dans les Parerga (^ÏI, 271): « La forme de gouvernement monarchique est la seule « naturelle : nous en trouvons l'exemple chez les ani- « maux même, chez les abeilles... les grues voya- « geuses. )> Saint Jérôme, dans une lettre au moine Rustique, avait dit dans les mêmes termes : « L'on a « besoin d'un maître dans quelque art que ce soit. Les « animaux même et les troupeaux ont des chefs qui « les conduisent : les abeilles ont leurs rois, les grues « en ont une à leur tête. » On le voit les grues voyageuses de Schopenhauer viennent de loin.

Dès lors, il est aisé de se rendre compte d'an procédé décomposition familier à notre écrivain; lecteur très soigneux, il découpe en petites notes Les idées saillantes

, (4) Voir le petit livre si intéressant et si complet de M. Ribot : la Philosophie de Schopenhauer (Félix Alcan). V. p. 130.

(2) Cf. Die Welt, vo'. H, p. 261-262, l^ édit., — et Pascal, éd. Havet, vol. Il, p. 10-17.

qu'il rencontre sur sa route, puis il coud ces bouts de papier et les relie par un long fil philosophique. Il suffît de lire, pour s'en convaincre, son Dialogue sur la religion, en partie tiré des auteurs anglais et français du xviiie siècle. Quand j] prend la plume , Schopenhauer se drape dans la toge romaine ; Sénèque est son maître de style, bien qu'il ait un style à lui. Il se coifTe en même temps de la perruque de Voltaire, ou de Hume, ou d'Helvétius, ou de Ghamfort, qui s'ajuste assez mal à sa tête ciirrée. Mais comme sous re costume bizarre et disparate le Germain reparaît vite avec ses boutades, son imagination démesurée, son ironie âpre, ses gestes violents et ses invectives dignes des éloges de M. Frauenstaedt (i) ! Gomme Ton voit percer à travers son style le solitaire méditatif qui n'a jamais pensé que par monologues, qui ne s'est jamais retrempé aux sources vives et jaillissantes des discussions et des causeries (2), et qui ne s'attarde que trop volontiers à se commenter lui-même, car, s'il a des ailes à l'esprit, il n'en a point aux talons.

L'ensemble de ses écrits le reflète ainsi avec une netteté merveilleuse; et si Ton admire, à travers ses

(1) Voir le passage des Memorabilien, où ce disciple félicite son maître de n'avoir dans la polémique rien de commun avec la bienséance française.

(2) La contradiction, 1 objection môme l'a?açaient au possible. Lire h ce sujet, dans les Memorabilien, p. 553, une lettre curieuse adressée à M. Frauenstaedl. Nous la citons plus loin. s>. 32.

contradictions et ses folies, l'essor de son intelligence, je ne dirai pas son génie, mais ses éclairs de génie, ses lueurs soudaines et profondes, on ne saurait non plus assez louer sa parfaite indépendance, son étonnante sincérité. Je trouve en lui d'autres qualités morales, des sentiments de pitié et des actes de bienfaisance. Il haïssait les professeurs c'e Berlin, mais il aimait les bêtes. Ayant fait la rencontre d'un orang-outang à la foire de Francfort, il allait chaque jour visiter cet ancêtre présumé des hommes. Touché de son air triste, il comparait le regard de cet être arrêté sur les confins de riiumanité, au regard de Moïse devant la Terre promise. Par testament, il assura une retraite à son chien, comme s'il se fût agi d'un vieil ami, d'un parent pauvre.

Sclicpenhauer n'a été ni un saint ni un ascète (1) ; les saints et les ascètes auront le droit de s'en montrer scandalisés. Mais comme il a prêché l'ascétisme, sa vie pratique ne fait pas en tous points honneur à sa doctrine.

(1) Schopenhaner a répondu d'avance à ceux qui seraient tentés de rapprocher sa vie de sa doctrine, qu'un philosophe n'a pas hesoiii d'être un saint, de même qu'un saint n'a pas besoin d'être un philosophe, ou un bel homme d'être un grand sculpteur, et réciproquement. « C'est, ajoute-t-il, une prétention au moins étrange d'exiger d'un moraliste qu'il ne recommande d'autres vertus que celles qu'il possède lui-môme.» La philosophie, 'i s(?s yeux, n'est pas une école de vertu, car la vertu ne s'enseigne pas, non plus que le génie, — la philosophie ne doit être que le pur miroir, où le monde reflète ses formes multiples, ses aspects changeants, devant la raison humaine, qui les unit el les coordonne.

Cf. die Welt, î. p. 317 et 453.

tù PRÉFACE.

S'il s'était borné au rôle de movaliste, d'observateur des hommes et de peintre des mœurs, on ne saurait raisonnablement exiger de lui Faustérité d'un sage. De même un poète ne doit compte au public que de ses sensations et de ses rêves, qui tiennent souvent à la couleur du ciel, au vent qui souffle, au nuage qui passe. Mais quand c'est un philosophe qui est en scène , un apôtre du renoncement, un prophète de la sombre mort, peut-être est-il juste que l'on sache quel homme a été le penseur sévère, peut-être est-il permis de mesurer à ses actes l'ardeur et l'énergie de sa conviction.

Nous n'oserions donc accuser M. Gwinner, son biographe, d'indiscrétion ou de sévérité, lorsqu'il se livre sur les habitudes privées de Schopenhauer à une minutieuse enquête, à laquelle, il est vrai, bien peu de personnes résisteraient ; il a voulu par là non pas alfaiblir le goût du public pour des œuvres de haute valeur, mais mettre un terme au a culte malsain >► dont Schopenhauer est l'objet en Allemagne.

Il ne semble pas que ce culte penche vers son déclin, si l'on en juge par le nombre toujours croissant de livres, de brochures et de dissertations sur les écrits de notre philosophe. (1) De la Russie jusqu'à l'Amérique sa

(1) Voir le livre de M. Laban : die Scliopenhaiier-Literatury Leipzig, 1880. C'est un catalogue bibliographique de tous les articles et de tous les ouvrages parus sur Schopenhauer, en tous pays, et qui suffiraient k former une bibliothèque. Après Gœlhe et Kant, Schopenhauer est un des auteurs qui tente le

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voix éveille chaque jour de nouveaux éc.ios : il n'a pas échappé à la gloire périlleuse et parfois compromettan te de posséder des disciples, cette plaie des grands hommes. Les uns s'efforcent de rendre ses doctrines populaires, d'autres tirent de ses préceptes un catéchisme religieux, à l'usage de ceux qui nient les religions établies, d'autres voient en lui un second Lessing, un éducateur de cette nation allemande à laquelle il reproche avec tant de verve son pédantisme, sa grossièreté, sa lourdeur; d'autres le présentent comme le précurseur de Darwin, comme le métaphysicien de l'évolution, d'autres discutent avec une gravité imperturbable ses boutades sur les femmes, d'autres enfin exagèrent son pessimisme jusqu'à l'extravagance, ils ne se contentent pas d'être pessimistes, ils sont misérabilistes. Mais à tous ces commentateurs , à ces interprètes plus ou moins bien inspirés, ce qui manque par-dessus tout, c'est le charme étrange et l'humour du maître.

Et comme si ce n'était pas assez d'avoir des disciples, Schopenhauer, pour comble d'infortune, est maintenant exposé aux traducteurs.

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