‹ Pensees, fragments et lettres de Blaise PascalChapitre 127 sur 134 · AVOCAT DU ROI AU SIEGE PRÉSIDIAL DE CLERMOMT · texte numérisé non relu

AVOCAT DU ROI AU SIEGE PRÉSIDIAL DE CLERMOMT

l^n Domat, Tautear des Lois civiles^ qui foi si intimement lié avec Pascal et Messieurs de Port-Royal, avait été élevé au collège des jésuites à Paris par les soins de son grand-oncle, le P. Sirmond, jésuite, confesseur de Louis Xni. Il avait aussi un frère jésuite.

Celui-ci, auquel cette lettre est adressée, faisait partie de la maison que les jésuites avaient à Mbnferrand. En 1662, ces pères usèrent du crédit que le P. Ànnat avait à la cour, pour s^emparer de l'éducation de la jeunesse à Oermont. Domat, avocat du roi au présidial, fut un de ceux qui s*opposèrent le plus vivement à leur entreprise.

« Il faisait partie de la députation envoyée en cour par la ville de « Glermont pour manifester cette répugnance à Tadmission des jésuic tes. Quand il se présenta à la reine, elle lui dit avec vivacité : Il c faut que vous soyez bien jansénitse, puisque vous vous opposez si « fort à recevoir les jésuites dans votre ville, vous qui avez un frère « de cette société.

« Le plus ardent de tous leurs partisans était M. Domat le père, qui « eut souvent du bruit avec son fils, avocat du roi, au sujet de ces. « pères. »(^vdf(jfter. Histoire inédite d'Auver^e.)

AVOCAT DU ROI AU SIÈGE PRÉSIDUL DE GLERMONT , AU PÈRE DOMAT, JÉSUITE, SON FRÈRE.

Mon très-cher frère ,

Ceux qui vous ont dit que je n'avais pas pour vous la même affection que j'ai toujours eue, ont mal jugé de mes sentiments. Car encore qu'il soit vrai que j'aie très-fort condamné tout ce que vous avez fait avec vos Pères pour vous établir dans Clermont» et que j'aie dit et écrit sur ce sujet beaucoup de choses , selon que l'occasion s'est présentée où j'ai dû dire la vérité ; tant s'en faut que ça ait été par aucun manque d'affection, que c'a été au contraire Paffection extrême que j'ai pour vous qui m'a fait parler de votre conduite avec les ressentiments de douleur que doit avoir un bon frère, voyant ce que j'ai vu de vous en cette rencontre. Et je m'étonne que vous cherchiez le témoignage des étrangers pour preuve de mes sentiments ; car outre qu'ils sont et doivent être publics sur une affaire toute publique où j'ai eu quelque part, je m'assure que mon père, à qui je les ai toujours écrits, n'aura pas manqué de vous faire voir tout ce que je lui ai mandé sur ce sujet, et de vous en particulier,

n*ayant pas jugé à propos de m*adresser à vous-même dans rengagement où je vous voyais.

Il est donc vrai que j'ai parlé de vos Pères de la manière qu'on vous a dit, comme vous récriviez à ma femme; et que quand on m'a objecté un fait dont je ne pouvais douter, que vous étiez un de ceux qui y avaient le plus de part, ne pouvant nier le fait ni l'excuser, j'ai été réduit à témoigner la douleur que j'avais de vous voir faire ce que vous avez fait; non pas en me plaignant de vous comme on vous a dit , car je n'aurais aucun sujet de me plaindre de vous en mon particulier, la chose d'ailleurs ne me regardant point ; mais en vous plaignant beaucoup vous-même.

Je vous prie, mon très-cher frère, de me dispenser de vous faire ici une histoire de cette affaire pour répondre à ce que vous mandez à ma femme des suppositions qu'on m'a faites contre vos Pères. Si c'était une affaire qui se fût passée dans le secret, je ne donnerais créance qu'aux choses dont je verrais des preuves con* stantes, quelque bruit commun qu'il y eût et quelque écrit qu'on m'en sût faire. Hais en cette affaire, outre les preuves que j'ai vues par écrits en originaux de l'infidélité de vos Pères, outre la notoriété publique d'une affaire qui a tant éclaté depuis si longtemps et tout ce que j'en sais en général et en particulier, j'ai à votre égard la preuve d'un fait dont vous ne pouvez ni disconvenir ni vous excuser.

Je ne vous répéterai donc pas ni l'injustice que font vos Pères à Montferrand où ils ont tant coûté et qu'ils achèvent de ruiner, ni la violence qu'ils ont faite à Clermont, ni toutes les voies dont ils se sont servis

pour quitter Montferrand et venir à Clermont malgré les deux villes : cette conduite fait horreur à tous ceux qui en savent l'histoire ; il n'y a que vos Pères et leurs amis qui ne sentent pas ces injustices , car ils se sont fait là^dessus une conscience selon leurs maximes. Mais je veux seulement vous dire que ce qui m'a fait le plus de peine pour vous, c'est cette parole que vous portâtes à l'assemblée générale avec votre recteur, et que vous fîtes porter par mon père comme voire caution : que vous ne vouliez point entrer dans Clermont sans le consentement de toute la ville, et que quand même Monsieur de Choisy * voudrait vous y forcer (mon père me mandait en termes encore plus forts : quand on voudrait vous garrotter pour vous faire venir)y que vous n'y viendriez point. Cependant vous savez que vous vîntes le lendemain ; et vous savez aussi à quel point mon père ressentit cet affront insigne que vous lui fîtes recevoir, lui qui était Thomme du monde le plus préoccupé d'estime et le plus affectionné pour vos Pères.

Et voilà de quoi vous ne pouvez vous justifier devant Dieu; caries hommes sont bien assez faibles pour ne pas comprendre les conséquences de celte action, et pour la juger de peu d'importance et l'excuser. Per-

■ On lit dans une pièce qui fait partie des Recueils MSS. du P. Guerrier, et qui est intitulée, Arrivée des jésuites à Clermont : « Suivant le mémoire du P. Soubrany, jésuite, M. de Choisy, inten- « dant d'Auvergne, conduisit les jésuites de Montferrand à Clermont « le 23 janvier 1665, malgré les habitants de la ville qui les char- « geaient de malédictions : en un mot, la haine publique était si « grande contre les Pères, qu'ils furent obligés de faire venir des » paysans de Beaumont ( village près de Clermont ), n'en ayant pas * trouve à Clermont qui voulussent travailler pour eux, etc. »

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sonne au monde» uion très-cher frère , n*a plus d'affection pour vous que j'en ai , et je vous conjure de croire que tout ce que je tous dis ici en est un effet. Dieu m*en est témoin : je n*ai pas recherdié de tous écrire; je suis dans la nécessité de tous répondre à ce que tous écrivez à ma femme et je ne puis le faire qu'en tous exprimant les sentiments de mon cœur : mon dessein n*est pas de tous témoigner aucun ressentiment, car je n*en ai point comme on a voulu faire ac< croire; mais je voudrais bien vous porter à ressentir et à reconnaître la faute que vous avez faite. J'avoue qu'il est difficile d'y apporter un remède proportionné ; mais quelque difficile qu'il soit, vous ne pouvez vous en dispenser. Car Dieu ne vous jugera pas ni sur la complaisance que vous aurez eue pour vos Pères, ni sur Tobéissance que vous leur avez rendue, ni sur les inventions de leurs casuistes, ni sur Timagination qu'ils peuvent avoir qu'ils viennent faire du bien dans Clermont ; mais il vous jugera sur les règles pures de son Évangile qui ne permet pas de faire le moindre mal pour tous les plus grauds biens que l'on pourrait se proposer ; à plus forte raison d'entasser ainsi mal sur mal.

Je n'en dis pas davantage, car je ne veux simplement que vous dire mes sentiments que vous avez voulu savoir et que j'en puis déguiser. Je prie Dieu de tout mon cœur qu'il vous fasse la grâce de réparer le scandale que vous avez causé et de satisfaire à sa justice; et j'ai si peu de passion comme vous croyez contre vos Pères, que je fais pour eux tous la méjne prière, quoique je ne voie guère à espérer de

leur eoDversion ; car ils agissent par maxime de conscience '. Au reste, je suis surpris que vous ayez pu penser et qu'on ait dit que ce que j*ai fait comme député de la ville contre vos Pères ait été un effet du déplaisir que j*ai de leur établissement dans Glermont, comme d'un mal particulier pour moi. Je puis, mon très-cher frère, vous assurer, et ceux qui vous ont dit tout le reste pourront vous dire encore ceci, que pour mon particulier, si je n'avais regardé le bien public, je n'aurais eu que de la satisfaction de voir vos Pères entrer dans Clermont de la manière^qu'ils y sont entrés ; car rien au monde ne pouvait mieux justifier les sentiments que j'avais toujours témoignés de leur conduite , et il ne se pouvait rien passer de plus avantageux pour moi sur ce sujet. Je n'ai donc agi que par la seule considération du bien public; et n'ayant pas réussi, il ne m'en reste point d'autre peine que par la part que je prends aux intérêts de notre ville, espérant, par la grâce de Dieu, de me préserver de la corruption de vos Pères. Je vous conjure, mon très-cher frère, de faire sérieusement réflexion sur tout ce que je vous écris ici, et je prie Dieu de tout mon cœur que les avertissements que je vous donne ne servent pas un jour à votre condamnation, mais qu'ils servent présentement d'un remède qui vous soit salutaire. Je ne puis vous témoigner plus fortement combien je vous aime ; et vous me feriez une grande injustice si vous ne receviez pas cette lettre dans l'esprit de paix et de charité dans lequel.

* Cette remarqae de Domat rappelle la pensée de Pascal : « Jamais on ne fait le mal plus pleinement que Iorsqa*on le fait par conscience.» ( Voy. Pensées diverses^ vol. I, p. 210. )

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par la grâce de Dieu, je vous l'écris : pouvant vous protester très-sincèrement et en toute vérité que je n'ai rien, sans en excepter ma vie, qui ne soit à vous. Je ne puis, mon très-cher frère , rien ajouter à cette expression si ce n'est qu'elle est véritable, et que c*est ainsi que je suis, mon très-cher frère, votre, etc.

I. L'éloquence de Tavocat consiste à faire connaître la justice par la vérité.

Pins différentes de Téloquence : plaire, instruire, persuader, exhorter, louer. Toutes doivent avoir pour règle la vérité. Les avocats ont pour objet la vérité même.

IL Nous faisons dans le palais, qui est le temple de la justice, ce que faisaient les marchands dans le temple.

Les passions sont des lois que les juges suivent.

lU. Quelle satisfaction peut-on avoir de ne voir que des misères sans ressource? quel sujet de vanité de se trouver dans des obscurités impénétrables I

IV. L'esprit sans piété ne sert qu'à rendre misérables ceux qui en [ont ; ce qui arrive en bien des manières et entre autres par la peine qu'il y a à souffrir les sots.

V. Il y a deux manières de venir à la connaissance de la vérité : l'une par démonstration, et l'autre par des vraisemblables qui peuvent venir à un tel point que la preuve en soit aussi forte que la démonstration,

* U« Recueil MS. du P. Guerrier, pag 239.

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et même plus touchante, plus persuasive et plus convaincante. Par exemple, on est plus persuadé qu'on mourra, quoiqu'il n'y en ait point de démonstration, que de toutes les démonstrations d'Euclide.

VI. Comme le corps s'appesantit et s'affaiblit par l'âge et Indurée de la vie, le cœur s'appesantit et s'affaiblit par la durée des mauvaises habitudes.

VU. Il n'y a point de charité qui s'étende à compatir vivement à tous les déplaisirs, même les plus grands el des plus proches.

— Le superflu des riches devrait servir pour le nécessaire des pauvres; mais tout au contraire, le nécessaire des pauvres sert pour le superflu des riches.

VIII. Les événements sont hors de nous; notre tolonté seule est à nous. Ne pouvant régler aucun événement, nous devons nous mettre en état que nul événement ne nous trouble et ne nous empêche d'être heureux.

IX. La poésie a d'ordinaire plus d'éclat et plus d'agrément que la prose; mais ce n'est que comme les grotesques dans la peinture : ce qui plait est plus surprenant mais assurément moins solide et moins beau que le naturel.

X. Il y a une différence extrême entre la manière dont nous sentons les injustices qui nous regardent, et celle dont nous jugeons de celles qui ne regardent que notre prochain.

XI. N'y a-t-il pas quelque compagnie où l'on examine sur le bon sens comme sur la loi ?

XII. Il y a une infinité de lois qui ne subsistent que parce qu'on n'a pas le temps de les réformer.

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XIII. Les gens d*épée appellent les officiers gens d'écritoire ; il faut appeler les officiers gens de tête, et eux gens de main.

XIV. On se rend nécessaires mille choses superflues; en quoi il y a bien des misères, pertes de temps, vie plus difficile, plus ennuyeuse. — Trois choses pour être heureux : le corps sain, l'esprit libre et le cœur pur.

XV . Toutes les sottises et toutes les injustices que je ne fais me meuvent la bile. Je ne serai ni de Thumeur de Démocrite ni de celle d'Heraclite. J'y prendrais un tiers parti par mon naturel, d'être toujours en colère contre tout le monde.

XVI. Le geste est un effort de l'âme pour se communiquer à travers du corps et faire passer dans l'âme de celui qui entend ce qu'elle sent et ce qu'elle voit.

XVII. Pourquoi souffrons-nous les douleurs sans nous mettre en colère; et que nous ne souffrons pas les injustices ou les maux que nous causent les hommes, sans mouvement de colère? Les maladies viennent comme de nous : c'est notre nature.

XVIII. Il est impossible d'avoir des démonstrations de la vérité de notre religion, car il arriverait deux choses : l'une que tout le monde l'embrasserait, l'autre qu'il n'y aurait pas de foi qui^ est la voie par laquelle Dieu a voulu nous unir à lui.

XIX. On doit plus craindre d'avoir trop à l'heure de la mort, que trop peu pendant sa vie.

XX. Nous n'agissons pas par raison, mais par amour; parce que ce n'est pas l'esprit qui agit, mais le cœur qui gouverne; et toute la déférence qu'aie cœur

pour Fesprit est que s'il n'agit pas par raison , il fait au moins accroire qu'il agit par raison.

XXI. La louange, quoique fausse, quoique ridicule, quoique non crue ni par celui qui loue ni par celui qui est loué, ne laisse pas de plaire ; et si elle ne plait par autre motif, elle plait au moins par la dépendance et par Vassujettissement qu'elle marque de celui qui loue.

XXn. Un peu de beau temps, un bon mot, une louange, une caresse me tirent d'une profonde tristesse dont je n'ai pu me tirer par aucun effort de méditation : quelle machine que mon âme ! quel abîme de misère et de faiblesse !

XXIII. Nous voulons tellement plaire, que nous ne voulons pas déplaire aux autres lorsque nous nous déplaisons à nous-même, et que nous voulons plaire à ceux qui nous déplaisent.

XXIV. Il est bien à craindre que les dévotions extérieures de ce temps, scapulaire, etc., ne soient dans la nouvelle loi ce qu'étaient dans l'ancienne les traditions superstitieuses des Pharisiens par lesquelles et sous prétexte desquelles ils quittaient l'essentiel de la loi, s'imaginant qu'ils étaient purifiés par ces cérémonies.

XXV. On se sert du prétexte de ce qu'on mendie pour ne pas donner à l'hôpital ; et de l'hôpital pour ne pas donner aux mendiants.

XXVI. D'où vient qu'on n'a pas la même idée et la même horreur des pensées d'avarice et d'ambition que de celle de luxure, et que l'on croit pouvoir consentir sans crime au désir du bien et de l'honneur plutôt qu'à celui de la volupté. Est-ce parce qu'il est permis de

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posséder des richesses et des honneurs? mais il est permis aussi d*avoir une feiîmie.

XXVII. On ne peut tirer du vin d*un tonn^u plein sans y faire entrer de Tair par une ouverture ; de même pour tirer l'aumône du riche il est quelquefois nécessaire de le flatter, et de Fy porter par un mouvement de vanité.

XXVIII. Les maximes de morale des païens sont des règles particulières pour de certaines actions et en de certaines rencontres pour certaines conditions ; celles de l'Évangile sont universelles, car elles changent le fond du cœur et s'étendent à toute la conduite en tous lieux et en toutes rencontres.

XXIX. Le courage de St. Pierre, quand il promit d'exposer sa vie pour J.-C. son maître, n'était pas un courage inspiré par la grâce, ce n'était qu'un courage humain ; il ne produisit aussi qu'un effet tout humain quand il coupa cette oreille.

XXX. Quand on est dans la vérité, il ne faut pas craindre de creuser : on trouve toujours un bon fond, on ne saurait manquer d'être soutenu. Mais dans les choses vaines et incertaines, périlleux de creuser.

XXXI. Cinq ou six pendards partagent la meilleure partie du monde et la plus riche : c'en est assez pour juger quel bien c'est devant Dieu que les richesses.

XXXII. Ce n'est pas une petite consolation pour quitter ce monde, que de sortir de la foule du grand nombre des sots et des méchants dont on y est envi* ronné.

XXXIII. Les hommes ne jugent de la malice des actions et du cœur de l'homme que par rapport à ce qui

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