‹ Pensées, Maximes, Anecdotes, DialoguesChapitre 221 sur 272 · VANITÉ DE LE TELLI E R-LO U VOI S · texte numérisé non relu

VANITÉ DE LE TELLI E R-LO U VOI S

On se souvient encore de la ridicule et excessive vanité de l'archevêque de Reims, Le Tellier-Louvois, sur son rang et sur sa naissance. On sait combien, de son temps, elle était célèbre dans toute la France. Yoici une des occasions oii elle se montra tout entière le plus puissamment. Le duc d'A..., absent de la cour depuis plusieurs années, revenu de son gouvernement de Berri, allait à Versailles, Sa voiture versa et se rompit. Il faisait un froid très-aigu. On lui dit qu'il fallait deux heures pour la remettre en état. Il vit un relais et demanda pour qui c'était: on lui dit que c'était pour l'firchevôque de Reims, qui allait à Versailles aussi. Il envoya ses gens devant lui, n'en réservant qu'un auquel il recommanda

de ne point paraître sans son ordre. L'archevêque arrive. Pendant qu'on attelait, le duc charge un des gens de l'archevêque de lui demander une place pour un honnête homme dont la voiture vient de se briser, et qui est condamné à attendre deux heures qu'elle soit rétablie. Le domestique va et fait la commission. « Quel homme est-ce? dit Farchevêque. Est-ce quelqu'un com.me il faut? — Je le crois, monseigneur; il a un air bien honnête. — Qu'appelles-tu honnête? Est-il bien mis? — Monseigneur, simplement, mais bien. — A-t-il des gens? — Monseigneur, je Timagine. — Va-t'en le savoir. » Le domestique va et revient. « Monseigneur, il les a envoyés devant à Versailles. — Ah! c'est quelque chose. 3Iais ce n'est pas tout. Demande-lui s'il est gentilhomme. » Le laquais va et revient. « Oui, monseigneur, il est gentilhomme. — A la bonne heure! qu'il. vienne, et nous verrons ce que cest. » Le duc arrive, salue. L'archevêque fait un signe de tête, se range à peine pour faire une petite place dans sa voiture. Il voit une croix de Saint-Louis. « Monsieur, dit-il au duc, je suis fâché de vous avoir fait attendre; mais je ne pouvais donner une place dans ma voiture à un homme de rien : vous en conviendrez. Je sais que vous êtes gentilhomme. Vous avez servi, à ce que je vois? — Oui, monseigneur. — Et vous allez à Versailles? — Oui, monseigneur. — Dans les bureaux apparemment? — Non; je n'ai rien à faire dans les bureaux. Je vais remercier... — Qui? M, de Louvois? — Non, monseigneur, le roi. — Le roi! [Ici, Varchevéque se recule et fait un peu de place.) Le roi vient donc de vous faire quelque grâce toute récente? — Non, monseigneur ; c'est une longue histoire. — Contez toujours. — C'est qu'il y a deux ans, j'ai marié ma fille à un homme peu riche. {L'archevêque reprend un peu de l'espace qu'il a cédé dans la voiture), mais d'un très-grand nom.

{L'archevêque recède la place.) » Le duc continue : « Sa Majesté avait bien voulu s'intéresser à ce mariage... [L'archevêque fait beaucoup de place ) et avait même promis à mon gendre le premier gouvernement qui vaquerait. — Comment donc? Un petit gouvernement sans doute! De quelle ville? — Ce n'est pas d'une ville, monseigneur, c'est d'une province. — D'une province, monsieur! crie i'archevôque en reculant dans l'angle de sa voiture; d'une province! — Oui, et il va y en avoir un de vacant. — Lequel donc? — Le mien, celui de Berri, que je veux faire passer à mon gendre. — Quoi! monsieur... vous êtes gouverneur du...? Vous êtes donc le duc de...?» Et il veut descendre de sa voiture. « Mais, monsieur le duc, que ne parliez-vous! mais cela est incroyable ! mais à quoi m'exposez-vous ! Pardon de vous avoir fait attendre... Ce maraud de laquais qui ne me dit pas... Je suis bien heureux encore d'avoir cru, sur votre parole, que vous étiez gentilhomme : tant de gens le disent sans l'être ! Et puis ce d'Hozier est un fripon. Ah ! monsieur le duc, je suis confus. — Remettez-vous, monseigneur. Pardonnez à votre laquais; il s'est contenté de vous dire que j'étais un honnête homme; pardonnez à d'Hozier, qui vous exposait à recevoir dans votre voiture un vieux militaire non titré ; et pardonnez-moi aussi de n'avoir pas commencé par faire mes preuves pour monter dans votre carrosse. »

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