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LETTRE L

Paris, 22 juin 1~84.

Je ne m'accoutume pas aisément à l'idée d'être réduit a causer par écrit avec vous, mon ami ; votre société est si douce, votre conversation si séduisante, et votre amitié si confiante, qu'il est impossible qu'une correspondance en remplace le moindre charme. L'union des âmes ne veut point de réserve ; les lettres en exigent. Eh ! qui pourrait exprimer ce qu'un seul regard fait entendre? Quoi qu'il en soit, je ne suis pas l'enfant gâté du sort, et je dois être habitué aux contrariétés. Ainsi, je n'ai presque pas le droit de me plaindre de celle-ci, dont vous ne pouvez d'ailleurs ressentir que la moitié, puisque, dans votre belle solitude, vous avez un ami très-aimable et très-cher. Or, je vous aime pour vous, quoique je jouisse de notre amitié pour moi; ainsi je ne me permettrai pas même de presser votre retour.

Ne vous attendez pas que je vous donne de grandes

nouvelles de ce pays, où vous avez à coup sur de meilleurs correspondants que moi. Yoici cependant un lazzi que je vous fais passer, parce que je le tiens de la première main. Un grand abbé que vous connaissez peutêtre, frère de Sabatier de Castres, que vous connaissez sûrement, était avant-hier aux Variétés- Amusantes, devant un très-petit homme, qui lui a fait la prière usitée en pareil cas. « Monsieur, a répondu l'abbé, chacun est ici pour son argent, et je garde ma place. — Mais, monsieur, je ne puis pas vous nuire, et vous me privez du spectacle. — Monsieur, j'en suis fâché, et je garde ma place. — Je vous assure, monsieur, qu'il est de votre intérêt d'être plus complaisant. — Comment, monsieur! que voulez-vous dire? — Que je suis persuadé qu'il vous arrivera quelque chose de désagréable, si vous ne déférez pas à ma prière. — Comment, monsieur! vous me menacez? — Dieu m'en garde, monsieur! mais si vous ne me cédez pas votre place, vous vous en repentirez. — Parbleu ! voilà une manière nouvelle de prier les gens ! et certes elle ne réussira pas. — Monsieur, faites bien vos réflexions; car il vous arrivera mal, si vous ne passez derrière moi. — Monsieur, laissez-moi en repos...» Alors, le petit homme dit à son voisin : « Voyez-vous ce grand abbé? C'est l'abbé Miolan. — L'abbé Miolan? — Oui, l'abbé Miolan, le grand constructeur de ballons brûlés. — Messieurs, voyez- vous l'abbé Miolan ^ ? — L'abbé Miolan ! » Toute la salle répète

1. En ce temps-là, on s'occupait beaucoup des ballons, nouvellement découverts par Montgolfier. Un physicien, nommé l'abbé Miolan, en annonça un qui devait s'élever du Luxembourg. On s'y rendit en foule ; les billets d'entrée coûtaient 6 francs : l'expérience manqua, et l'on ne rendit pas l'argent. L'auteur s'enfuit et fit bien , car le i)euple n'entendait pas raillerie et voulait le mettre en pièces. C'était donc, i)eu de jours après, jouer un tour sanglant à un autre abbé, que de l'appeler de ce nom dans un lieu public.

en écho : « L'abbé Miolan ! » et les battements de mains et les huées ; et les miau, miau, -miau. Le grand abbé s'enfuit, trop heureux de n'être pas écrasé... Certainement le petit homme n'était pas bête, et le grand abbé n'est pas poli.

J'attends avec une impatience proportionnée à l'objet, la situation et à l'opinion que j'ai de l'homme et du sujet traité par un tel homme, la traduction que vous savez. Ne la négligez pas, je vous en prie; vos futures moissons y sont fortement intéressées. Il y a bien loin entre savoir que des principes sont utiles, et posséder l'^rt de les faire adopter aux autres hommes. Cet art demande de grandes préparations et des circonstances auxiliaires. Une impatience qui a même quelque chose de louable entraîne les gens de bien à promulguer les vérités qui les frappent, dès l'instant où elles s'offrent à leurs yeux, et sans avoir réfléchi si elles s'y sont présentées dans l'enchaînement le plus propre à forcer le consentement de tous les esprits. Rien nt3 diffère plus de l'ordre de génération des idées, que celui de leur perquisition. Il faut que les sciences soient déjà complètes, avant qu'on puisse faire des méthodes; il faut que les vérités morales soient familières avant d'être usuelles. Les langues existaient depuis une longue suite de siècles, quand on est parvenu à rédiger les grammaires qui nous en rendent aujourd'hui l'étude plus facile. Il faut que des livres de morale et de politique ex professa aient Cerné et déchaussé tel préjugé, avant que la comédie puisse l'extirper en le vouant au ridicule.

Pour votre propre intérêt, dépêchez-vous donc, mon ami; mais que diable vous parlé-je de votre intérêt, tandis que vous savez que le ménage meurt de faim et spécule sur la brochure! Vale et me ama.

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