‹ Pensées, maximes, essais et correspondance de J. JoubertChapitre 37 sur 53 · VU · texte numérisé non relu

VU

Que faiie avec cette philosophie qui banni l la spiritualité des systèmes du monde , et la piété de la morale? C'est s'interdire, en un calcul , des quantités indispensables , des portions intégrales dans une énumération.

Spiritualiser les corps , c'est aller droit à leur essence ; il faut en faiie un mérite plutôt qu'un reproche à ceux qui l'ont tenté avec quelque succès.

La métaphysique est une espèce de poésie ; la dévotion en est l'ode.

Comme la poésie est (luelquefois plus philosophique même que la philosophie, la métaphysique , est , par sa natui'e , plus poétique même que la poésie.

* La cui'iosité de connaître l'âme n'exisleavec ténacité que dans les temps et dans les lieux

où k'S arts sont coiiims. Cliuse siiigiilici e ! la métaphysique et la mécanique ont une époque d'existence simultanée.

La métaphysique plaît à l'esprit parce qu'il y trouve de l'espace ; il ne trouve ailleurs que du plein. L'esprit a besoin d'un monde fantastique où il puisse se mouvoir et se promener ; il s'y plaît , non pas tant par les objets que par l'espace qu'il y trouve. C'est ainsi que les enfants aiment le sable et l'eau, et tout ce qui est fluide ou flexible, parce qu'ils en disposent à leur gré.

Le vide , dans le monde métaphysique , est nécessaire à l'esprit et à ses évolutions , surtout si l'esprit a des ailes. Cette lumière diffuse , sans montrer aucun objet , et sans donner aucun savoir , perfectionne la vue, nourrit la perspicacité et augmente l'intelligence. C'est une région lumineuse , où l'erreur même est transparente, et n'obscurcit jamais l'esprit.

La pratique est grave, mais la théorie ré-

crée ; l'âme s'y égaie el s'y rajeunit dans les joies de rinlelligence.

Ce qui nous trompe en morale, c'est l'amour excessif du plaisir. Ce qui nous arrête et nous retarde en métaphysique, c'est l'amour de la certitude.

XYI.

Dans les questions de métaphysique , il faut se décider par la clarté, et, dans les questions de morale et de pratique, par l'utilité. Dès qu'on peut dire : it est avantageux au (jenre humain, on a prouvé ce qu'il faut faire, de même que , lorsqu'on a conçu nettement , on a trouvé ce qu'il faut croire.

XYII.

La métaphysique est à la morale ce que les mathématiques sont à la mécanique , la physique à la médecine , la chimie à la pharmacie : elle doit fournir des motifs , par ses clartés y. comme les autres sciences , par leurs théories, doivent fournir des machines , des procédés , des mélanges. Malheuieusement on ne l'a employée jusqu'i< i qu'au service de sa servante ,

l'est-à-dire à perfectionnei' le langage de la logique; à peu près connue un grannnairien qui ne sait tiouver, dans les vers de la plus haute poésie , que des lègles et des exemples de constructions.

La métaphysique rend l'esprit singulièrement ferme; voilà pourquoi rien n'est si cruel quel(|uefois qu'un métaphysicien.

La métaphysique est bonne pour ceux (jui s'égarent dans les régions sup(''rieures ; ceux qui ne quittent pas la terre n'en ont pas besoin : la morale leur en tient lieu.

La religion est la seule métaphysique que le vulgaire soit capable d'entendre et d'adopter.

Les métaphysiciens pratiques, ce sont les dévots.

XXÏL

Quiconque ne sent jkis quelle différence on doit mettre entre ces mots : le beau et la beauté.

le vrai et la vérité^ l'idéal et l' abstrait , est mauvais métaphysicien.

La véritable métaphysique ne consiste pas à rendre abstrait ce qui est sensible , mais à rendre sensible ce qui est abstrait, apparent ce qui est caché , imaginable , s'il se peut , ce qui n'est qu'intelligible , intelligible enfin ce qui se dérobe à l'attention.

Oii le spiritualiste emploie les mots de Dieu , création, volonté, lois divines, le raisonneur matérialiste est perpétuellement obligé de se servir d'expressions abstraites , telles que la nature, l'existence, les effets. Il ne nourrit son esprit que de spectres sans traits , sans couleur , sans beauté.

Défiez-vous , dans les livres métaphysiques , des mots qui n'ont pas pu être introduits dans le monde , et ne sont propres qu'à former une langue à part.

L'incertitude des idées rend le cœur irré-

scjIu. Aussi l'a uil l'ait-il n'iiseï' des lerincs al»sliails qu'avpc une exiivnie sobriété. INonseulenicul ils ne sont l'apiiellalion d'aucun être véritable; mais ils n'expriment même aucune idée fixe , et , en accoutumant l'esprit à ne pas s'entendre , ils accoutument bientôt la conscience à ne pas nous juger. Plus le style a de corps , plus il est moial. S'il arrive que la langue se perfectionne tellement qu'elle <levienne toute pbysi(|ue, cette révolution en causera une importante dans les nueurs.

Allirmons hardiment (ju'il n'y a souvent qu«' des exju'essions ligurées qui soient propies à représenter et à faire concevoir exactemeiu l'état de l'âme, et ce qui se passe en elle , c'està-dire, la vérité. Hol)b»'sa beau vouloir qu'on les bannisse de l'aigumentation : il faut , ou nous inteidire beaucoup d'explications, ou les y admettre. iNon-seulement notie entendement, mais aussi la nature des choses le demande. Quand l'âme, s'entretenant avec elle-même, se donne le spectacle de ses propres pensées , elle les revêt de figures , et se parle par images. Ce langage est vi-aiment intime. Celui de l'esprit pur, que les malebranchisles ont tant

MO recommandé , dépouille la pensée de sa pâte et de ses couleurs, pour n'en représenter que les plus secs linéaments. C'est l'ait du névrologue ou du géomètre. L'àme ne se borne; pas là : elle se peint tout et le peint; l'esprit pur n'est qu'un de ses aides.

Quand, isolant sa faculté rationalrice de toutes ses autres facultés , on parvient à rendre abstrait, aux yeux de son esprit, ce qu'il y a de plus réel et même de plus solide dans le monde , et pour les sens et pour le cœur, tout est douteux, tout devient problématique , et tout peut être contesté. Que parle-t-on d'ordre, de beauté? Il n'y a, pour la faculté rationalrice isolée , que des non ou des oui , des absences ou des existences , des unités ou des nullités.

On a beau dire, les métaphores ne sont pas moins nécessaires à la métaphysique que les abstractions. Ayez donc recours à l'abstraction, quand la métaphore vous manque, et à la métaphore, quand l'abstraction est en défaut. Saisissez l'évidence, et montrez-la comme

VOUS poiirro/ : voilà tout rail rt lontos los rèf(les.

Le grand alms des al)stra( lions est do prendre, en nK'tapliysiijue, les êtres de raison, ie\s que la pensée , i)Our des êtres réels, etc., et de traiter, en politicjue, les êtres réels, tels que le pouvoir exécutif, comme des êtres de raison.

XXXÎ.

Avant que l'abstraction soit devenue pour l'esprit une chose qu'il puisse se représenter, et même concevoir, que de temps il lui faut! Par comlûen de retouches il faut fortifier celle ombre !

('ombien de gens se font abstiaifs pour paraître profonds ! La plupart d(\s lermes abstraits sont des ombres qui cachent des vides.

Tous ces métaphysiciens prétendus n'apprennent rien qu'.i ne rien croire en métaphysique ; et tout leur savoir à eux-mêmes se bornait là. 0 métaphysicaille !

La logique opère, la métaphysique contemple.

Dans ses opérations, la logique part d'une définition, et la métaphysique d'une idée. L'une a pour but la conviction ; l'autre la clarté et l'assentiment. L'une appartient au judiciaire; l'autre au démonstratif. La première, comme l'arithmétique, n'emploie dans ses opérations qu'une espèce de calcul ; la seconde est essentiellement persuasive , expositive : l'àme y prend part. 11 y a entre elles la différence d'un axiome avec une idée, d'un principe avec une notion.

XXXYL

La logique est à la grammaire ce que le sens est au son dans les mots.

Le raisonnement est une espèce de machine intellectuelle , à l'aide de laquelle on conclut , c'est-à-dire, on enferme, dans une opinion déjà adoptée , une autre opinion qui souvent n'y entre pas naturellement.

Mi

XXWIII.

L'utilité !a plus assun'o du sylloj^'isnu' c^si d'ètro une ospèco d'escrime , de gymnastique qui délie l'esprit de eeux (ju'on y exeree.

(le choix do mois (|ui, vous olTrant d'ahonl des images dont vous conviendrez , vous eugage insensiblement h en admettre d'antres dont vous ne seriez pas convenu , c'est un raisonnement caché. Il a la force et la puissance d'un raisonnement Vi'iilaMe, et n'en a pas la dureté, l'impérieux, le rebutant.

Il se fait dans l'esprit une perpcUnelle ( iiculation d'insensibles raisonnements.

La justesse de raisonnement a ses règles ci sa physionomie. La justesse de conception n'en a pas ; mais elle est bien supérieure à l'autre.

Qu'est-ce que définir ? C'est décrire, c'est dessiner avec des mots ce que l'esprit seul aper-

çoil; c'est donner des extrémités à ce qui n'en a pas pour l'œil ; c'est peindre ce qu'on ne saurait voir ; c'est circonscrire, en un espace qui n'a pas de réalité, un objet qui n'a pas de corps. Et qu'est-ce que bien définir ? C'est représenter nettement l'idée que tous les esprits se font, en eux-mêmes et malgré eux , de l'objet dont on veut parler, quand ils y pensent au

hasard.

La haute logique n'a pas besoin d'arguments; elle convainc par la seule tournure qu'elle sait donner à ses raisons.

XLIY.

Tâchez de raisonner largement. Il n'est pas nécessaire que la vérité se trouve exactement dans tous les mots , pourvu qu'elle soit dans la pensée et dans la phrase. Il est bon, en effet, qu'un raisonnement ait de la grâce : or, Ja grâce est incompatible avec une trop rigide précision. Le raisonnement sec est un squelette qu'on fait jouer aux osselets, pour amener le coup annoncé.

Sortir du raisonnement poui" entrer dans

le sens iiiliiue, du Mijel pour |»ai(uuiir la inatière, des arguments pour prendre haleine , en se livrant au sentiment , est trèspejmis, très-utile et très-convenable dans les discussions de bonne loi. 11 ne faut pas (ju'elles soient méthodicpies au point de ne pouvoir être ingénues.

XLM.

L'extrême subtilité peut se^rouvei- dans les idées , mais ne doit pas se trouver dans le raisonnement. Les idées font l'oftice de la lumière, et participent de sa nature; mais le raisonnement est un bâton , et présente une espèce de tâtonnement où doit se trouver (juelque chose de Irès-palpable.

Dès qu'un raisonnement attaque Tinstiiul et la pratique universels , il peut être diflicile à réfuter, mais à coup siir il est trompeur. Quoiqu'on ne puisse pas parvenir à y répondre , il ne faut pas moins s'obstiner à y résister. L'homme sage s'en aiïranchit en gardant l'opinion commune.

XLYIIL

Examiner le piincipe par les conséquences,

est permis par la saine logique el ordonné par la saine raison.

Toutes les fois qu'une idée est claire, quelque embarrassante que soit l'objection qui l'attaque, cette objection est fausse; s'y arrêter est une duperie.

Combattre des objections , ce n'est souvent détruire que des fantômes ; on n'éclaircit rien par là; seulement on rend muets ceux qui obscurcissent.

La conviction est , pour l'esprit , une espèce de géhenne, dont il se tire par l'aveu. Dupe de sa propre douleur, il y échappe en confessant ce qu'il ne croit pas. L'art de convaincre, dont j'ai vu des gens si fiers, employé sur les hommes simples, n'est pas plus merveilleux que celui de serrer les pouces à un enfant. Avec un habile, ce n'est que l'art du rétiaire entre les gladiateurs. Dans la pratique journalière, quand on en use avec empire , avec orgueil et tout de bon , c'est-à-dire en contraignant les

:V27 .'mires à y cuiiruriiiei- leurs a< lions , leurs ^oùts, leurs discours el leui' vie, c'est vérilablemenl un art de bourreau, l'art <l(t Bronle, le questionnaire.

IJI.

Le sophiste se contente des apparences; le dialecticien de la preuve; le philosophe veut ( onnaître par inspection et par évidence.

LUI

Le sophisme est un fantùnie, une apparence de bon raisonnement et de raison.

Un système est une dix liine absolument }»ersonnelle ;i celui qui l'invente. Si elle contredit toutes les autres, le système est mauvais; si elle les illumine, il est bon, au moins conmie système.

Souvent un système n'est (pi'nne erreur nouvelle, qu'on ne sait comment réfulei-, paru; qu'elle n'avait pas encore existé, et qu'on n'a pas eu le temps de se dresser à la combattre ^

Tout système est un artifice, une fabrique qui m'intéresse peu ; j'examine quelles richesses naturelles il contient , et ne prends garde qu'au trésor. D'autres , au contraire , ne se soucient que du coffre ; ils en connaissent les dimensions, et savent s'il est de sandal ou d'aloès , d'acajou ou de noyer. Les vers à soie ont besoin , pour filer, de brins de bois disposés d'une certaine manière ; il faut les leur laisser, les leur fournir ; mais ce n'est pas à la quenouille qu'il faut regarder, c'est à la soie.

LYII.

Si les systèmes sont des toiles d'araignées, qu'au moins elles soient faites avec des fils de soie.

TITRE Xllï.

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