ÉTUDE
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Pascal est d'abord un mathématicien, un savant;
il l'est dès l'enfance, si on peut dire qu'il ait eu une enfance; il dépense le feu de sa jeunesse dans ces travaux; avant vin}:t-cinq ans, il est en possession des plus grands iTsultats. Puis, du milieu de la vie aride de la science, nous voyons ce cœur, que la poursuite de la vérité abstraite ne satisfait pas, s'ouvrir à des pensées qui le remplissent davantage. Il cherche la passion, mais pure, et la vertu, mais brûlante. 11 était chrétien, il devient dévot : ce n'est pas assez, il devient sectaire, car la piété commune ne lui suffit pas. La dé\olion qui la con([uis ne le laisse plus échapper et liuil par absorber tout son être. Elle est encore exaltée par la maladie, qui s'est saisie de lui dès l'adolescence, et qui depuis ne cesse de lui livrer des assauts, jusqu'à ce qu'elle l'accable à trente-neuf ans , irritant par ses continuelles atteintes l'impatience de son esprit absolu et la mélancolie de son àrae ardente.
Kh bien! le géomètre, le cœur passionné, le malade, se retrouvent dans les Pcimes. C'est une annre d'cxtrérae logique et d'extrême sensibilité, ou l'émotion la plus vive est
' Voyez notre édition in-8", p. xi et suivante.
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au cœur même de la critique la plus rigoureuse et la plus sèche; et, de temps en temps, un cri douloureux ou une brusque secousse nous avertit que cette intelligence supérieure , qui semblait oublier son corps, a senti les pointes de la souffrance et la menace de la mort.
S'il ne s'agissait que d'exposer la thèse de Pascal et ce qu'on peut appeler son système de philosophie, il n'y a rien à faire pour cela , car c'est ce qui a été fait admirablement par lui-même. Ce système était déjà formé et arrêté dans son esprit avant qu'il eût rien écrit des Pensées ni qu'il songeât à les écrire; il l'a développé à l'époque même où il entra à Port-Royal, dans ce fameux entretien avec M. de Saci, que Fontaine nous a conservé (voyez page xxiii). C'est là qu'il se place entre les deux espèces de philosophie qui, dit-il, se partagent le monde : d'un côté, celle des sages , des vertueux , des stoïciens , qui serait la sienne s'il n'était chrétien , car l'homme naturel est stoïcien dans Pascal ; de l'autre, celle des douteurs, des railleurs, des relâchés, épicuriens et pyrrhoniens, tels que Montaigne. Et après avoir montré que ces philosophies ne sauraient ni subsister l'une sans l'autre ni s'accorder l'une avec l'autre, de manière qu'il n'y a pas , ce semble , de sagesse possible pour l'esprit humain, il trouve dans la religion, c'est-à-dire dans le dogme de la chute et de la grâce , qui est pour lui toute la religion, une sagesse supérieure où il lui paraît que les principes qui semblaient incompatibles se concilient et mettent une double vérité à la place d'une double erreur. Il faut se reporter à cet entretien ; il contient la clef des Pensées, il en est, comme je l'ai dit ailleurs, la véritable introduction [a]
{a) Le système, la méthode philosophique de Pascal, prise abstraitetnent, a été analysée et discutée d'une manière supérieure dans l'article Pascal du Dictionnaire des sciences philosophiques (par M. Franck).
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Géométrie et passion, voilà tout l'esprit de Pascal, voilà aussi toute son éloquence. Il veut qu'on exprime rigoureusement la vérité telle qu'elle est, de manière qu il n'y ail rien de trop ni rien de manque (xxiv, 87), point de fausses beautés (vu, 21, 33), rien pour la convention et pour l'art {ihid,, 22), rien qui masque (20), qu'on voie l'homme, et non pas l'auteur (28); il ne craindra pas de répéter le mot qui convient, plutôt que d'en employer un moins juste (2 1); tout ce qui serait luxe est retranché (xxv, 25) : s'il y a une élégance pour Pascal, ce n'est guère que dans le sens où les mathématiciens emploient ce mot. Cette élégance exacte est laborieuse en morale, car la vérité est une pointe subtile (m, 3, p. 42), où on a grand'peine à bien toucher. Aussi les procédés qu'il affectionne sont les distinctions et les oppositions, qui sont comme les instruments de précision de l'esprit. Il retourne et tourmente son idée jusqu'à ce qu'il la rende de la façon qui la dégage le mieux, et cela se fait non-seulement par le choix des termes, mais par l'ordre; c'est pourquoi il n'y a rien de plus important que l'ordre à ses yeux, ni rien de plus difficile. « Je sais un peu ce que c'est, et com- » bien peu de gens l'entendent. » (xxv, 108, et vu, 9). Il l'achetait par un travail opiniâtre, au point de refaire souvent jusqu'à huit ou dix fois des pièces que tout autre que lui trouvait admirables dès la première {Préface de l'édition de Port- Royal). Tous les fragments un peu considérables des Pensées sont chargés de ratures et de corrections dans le cahier autographe. Si Pascal a peu écrit, et jamais rien d'étendu, ce n'est pas seulement, je crois, parce que la santé lui a manqué, mais aussi parce quil exerçait sur sa pensée une rigueur de critique qui le rendait trop malaisé à contenter, et par laquelle l'exécution d'un grand ouvrage devenait un travail au-dessus des forces humaines. On dit tous les jours que, s'il eût achevé les Pensées-, il eût fait un livre incom-
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paiable, mais on peut douter que ce livre, si difficile, et qu'il
aurait recommencé sans cesse, eût été jamais fini.
Du reste, il ne poursuit pas si ardemment le vrai pour le vrai seul, mais en vue du bon et de l'honnête. On a mauvais goût, selon lui, et mauvais sens, parce qxCon manque de cœur : la règle est l'honnêteté [wix, 94). Pour lui, on sait quel cœur et quelle généreuse passion animait sa vie et sa parole. Mais la passion dans Pascal, comme la logique, a un caractère à part; elle est austère, elle est concentrée; elle consume intérieurement plutôt qu'elle n'embrase. Certes, le style de Bossuet est bien ferme et bien sévère, mais pourtant quelle abondance et quel flot toujours montant, je ne dis pas de paroles, je dis de sentiments et d'images 1 Pascal n'a pas cette plénitude du plus grand des orateurs; son élan ne se soutient pas si longtemps, et ne soulèverait pas le poids d'une œuvre comme le Discours sur l'histoire universelle, ou V Histoire des variations des églises protestantes. Il n'éprouve guère certains sentiments, tels que l'admiration, qui épanouissent l'âme, et donnent des ailes à la parole; il n'écrirait pas l'oraison funèbre de Condé, il ne donne pas de pareilles fêtes à l'oreille, à l'imagination et au cœur. Là c'est une véhémence qui commande tout d'abord l'émotion , et qui à chaque parole la nourrit et l'augmente; ici c'est un raisonnement froid et sec en apparence , mais d'où il part tout à coup des mots qui font tressaillir. Bossuet est comme un général qui déploie son armée dans la plaine pour une grande bataille; tout est mouvement, tout est bruit : Pascal livre un combat singulier, rapide et silencieux, mais furieux et terrible. Tous deux ont des attendrissements et des larmes, mais il semble que celles de Bossuet rafraîchissent le cœur, et que celles de Pascal le brûlent. La foule est plus aisément touchée par Bossuet, comme plus aisément convaincue; mais certaines âmes d'une trempe plus dure
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sont moins pénétrées par ses discours : ceux de Pascal mordent sur les plus âpres. Bossuet enfin est toujours le maître de son pathétique comme de son argumentation; ce sont des forces dont son éloquence s'aide librement : celle de Pascal semble quelquefois emportée invinciblement comme par un poids, et n'en est que plus irrésistible. Dans ces Pensées, qu'il jette sur le papier pour lui seul, et où la passion qui le possède s'épanche sans obstacle, elle lui fait rencontrer de temps en temps un sublime où Bossuet lui-même n'atteint pas. Ces fragments épars, espèces d'oracles de l'esprit qui s'agite en lui, sont quelquefois d'une beauté et d'une originalité de style incomparables, et il faut dire avec M. Sainte-Beuve : « Pascal, admirable écrivain quand » il achève , est peut-être encore supérieur là où il fut inter- » rompu (a). «
Le commentaire qui va suivre présente assez d'analyses du style de Pascal, pour qu'il soit inutile d'en dire davantage ici. Je m'y suis attaché à expliquer ces expressions qu'on appelle créées , en montrant comment un esprit profond ou une âme transportée les crée en effet à son image. Voltaire s'est permis de dire que Pascal est à la fois dans les Pensées « un homme très-éloquent et un mauvais modèle » d'éloquence. » Ce propos n'est ni convenable ni juste, mais il a raison quand il ajoute qu'il ne faut pas se mêler de vouloir écrire de ce style, à moins qu'on n'ait un génie de la même trempe. C'est un excellent avis à donner à la jeunesse, et qu'il faut répéter à plus forte raison aujourd'hui, puisque les modifications qu'on avait faites au texte de Pascal pour le faire parler un peu plus comme tout le monde ont disparu définitivement, et que ces fragments, arrachés à la mort , nous sont rendus , non-seulement avec toutes
[a) 11 est clair que cela s'entend de l'expression isolée, de ce qu'on appelle le irait , et non de la composition et de l'ensemble.