VIE DE BLAISE PASCAL
qu'on nomme ses expériences : celle du vide (8), qui prouvait si clairement (]ue tous les effets qu'on avait attribués jusque-là à l'horreur du vide sont causés par la pesanteur de l'air. Celte occupation fut la dernière où il appliqua son esprit pour les sciences humaines; et quoiqu'il ait inventé la roulette après, cela ne contredit point à ce que je dis; car il la trouva sans y penser, et dune manière qui fait bien voir qu'il n'y avait pas d'application, comme je dirai dans son lieu.
Immédiatement après celte expérience, et lorsqu'il n'avait pas encore vingt-quatre ans, la Providence ayant fait naître une occasion qui l'obligea à lire des écrits de piété. Dieu l'éclaira de telle sorte par cette lecture, qu'il comprit parfaitement que la religion chrétienne nous oblige à ne vivre que pour Dieu, et à n'avoir point d'autre objet que lui ; et celte vérité lui parut si évidente, si nécessaire et si uiile, qu'elle termina toutes ses recherches : de sorte que dès ce temps-là il renonça à toutes les autres connaissances pour s'appliquer uniquement à l'unique chose que Jésus- Christ appelle nécessaire.
11 avait éié jusqu'alors préservé, par une protection de Dieu particulière , de tous les vices de la jeunesse ; et ce qui est encore plus étrange à un esprit de cette trempe et de ce caractère , il ne s'était jamais porté au libertinage pour ce qui regarde la religion, ayant toujours borné sa curiosité aux choses naturelles. Il m'a dit plusieurs fois qu'il joignait cette obligation à toutes les autres qu'il avait à mon père, qui, ayant lui-même un très-grand respect pour la religion, le lui avait inspiré dès l'entance, lui donnant pour maxime que tout ce qui est l'objet de la foi ne le saurait être de la raison , et beaucoup moins y être soumis. Ces maximes , qui lui étaient souvent réitérées par un père pour qui il avait une très-grande estime, et en qui il voyait une grande science, accompagnée d'un raisonnement fort net et fort puissant, faisaient une si grande impression sur son e.<iprit , que quelques discours qu'il entendit faire aux libertins (9), il n'en était nullement ému; et quoiqu'il fût fort jeune, il les regardait comme des gens qui étaient dans ce faux principe, que la raison humaine est audessus de toutes choses, et qui ne connaissaient pas la nature de la foi; et ainsi cet esprit si grand , si vaste et si rempli de curiosité, qui cherchait avec tant de soin la cause et la raison de tout, était en même temps soumis à toutes les choses de la religion comme un enfant; et cette simplicité a régné en lui toute sa vie : de sorte que, depuis même qu'il se résolut de ne plus faire d'autre étude que celle de la religion, il ne s'est jamais appliqué aux questions curieuses de la théologie, et il a mis toute la force de son esprit à connaître et à pratiquer la perfection de la morale chrétienne, à laquelle il a consacré tous les talents que Dieu lui avait donnés, n'ayant fait autre chose dans tout le reste de sa vie que de méditer la loi de Dieu jour et nuit.
Mais quoiqu'il n'eût pas fait une étude particulière de la scolastique, il n'ignorait pourtant pas les décisions de l'Eglise contre les hérésies qui ont été inventées par la subtilité de l'esprit ; et c'est contre ces sortes de recherches qu'il était le plus animé, et Dieu lui donna dés ce temps-là une occasion de faire paraltie le zèle qu'il avait pour la religion.
Il était alors à Rouen, où mon père était employé p )ur le service du roi , et il y avait aussi en ce même temps un homme qui euseijjnait une