‹ Pensées, sujets, fragmensChapitre 2 sur 25 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

dont il est superflu de signaler l'importance et qui n'est pas, je l'avoue, sans m' avoir longtemps et fort embarrassé

On ne remplit pas un cahier de notes comme on rédige un manuscrit ordinaire. On l'ouvre au petit bonheur, sur un coin de table, entre une lecture et [ouvrage en cours, et, hâtivement, on griffonne quelque chose au hasard des blancs restés. Balzac, dont l'existence était effroyablement encombrée, n'a point manqué à la règle commune. Xotre album n'accuse pas un moindre désordre en la distribution de ses matières qu'en son aspect graphique. Ainsi un mémorandum daté « 1830 » s y présente bien après les plans de la Peau de Chagrin et des Deux rencontres, qui sont de 1830-31, et même après une allusion à la Chartreuse de Parme, parue en 18k0; un programme pour 1836 s y trouve encadré entre un programme pour 1812 et un autre pour 18kl. Et, si les millésimes y figurent en assez grand nombre, il est le plus souvent impossible, sur simple lecture du moins et avec quelque soin qu'on examine le texte, de déterminer la limite des fragments qui se rapportent à chacun d'eux.

A ces premières causes de confusion inhérentes, elles, au manuscrit, ajoutez celles qui tenaient à la personne de l'auteur, à sa prodigieuse fécondité, à sa conscience, à ses habituelles négligences aussi. Entre tous les romanciers fran çais, Balzac est assurément celui qui remania le plus souvent ses œuvres. On sait les exemples fameux de Pierrette, dont furent tirées treize épreuves, de César Birotteau, qui en nécessita dix-sept. On n'ignore pas non plus que d'autres romans, tels la Femme de trente ans ou Sur Catherine de Médicis, sont restés jusqu'à dix et quinze ans en préparation, et le bibliophile Jacob a rapf)orté que vers 18H) Balzac

xii PREFACE

s'offrit à lui montrer « l'ordre chronologique de ses publications jusqu'en 1850 ». Enfin, il suffit de parcourir l'ouvrage bibliographique du vicomte de Spoelberch pour se rendre compte des extraordinaires libertés que l'auteur d'Eugénie Grandet prenait avec les dates : la plupart de celles que l « édition définitive » a placées au bas des différentes œuvres sont fausses. Dans ces conditions, comment oser trancher la part qui revenait exactement à chaque année dans notre album, et conclure catégoriquement sur la période qu'il embrasse ?

Il n'y avait décidément qu'un moyen d'arriver à une certitude quasi absolue : c'était de procéder à l'analyse minutieuse de nos matières en les isolant individuellement, puis de rechercher parmi nos plans ceux que la Comédie humaine avait réalisés, en n acceptant leurs dates de publication que comme limite, et, pour les pensées et locutions heureuses, d'en retrouver le plus grand nombre possible dans l'œuvre imprimée ou la correspondance ; enfin , de rapprocher tous ces éléments de preuve, et, en tenant compte alors, dans une certaine mesure, aussi bien de la place occupée par chaque fragment dans notre texte que des suggestions de l'analyse critique, de conclure du particulier au général. Méthode qui n'allait pas évidemment sans exiger beaucoup de labeur, de temps, de lectures, d'investigations de tout ordre, mais qui du moins devait donner des résultats irréfutables... Irréfutables! Ten appelle à tous les bibliographes , quel mot sonne plus harmonieusement à l'oreille ? ...

Je me résignai donc à cette patiente besogne. Je lus et relus les vingt-quatre volumes in-8° de l'Edition définitive, sans négliger les Œuvres diverses et le théâtre ;

PRÉFACE xi»

j'épluchai la Correspondance et les Lettres à l'Etrangère, je contrôlai le tout par les innombrables ouvrages on articles auxquels notre auteur, sa vie et son œuvre ont donne matière. Quand j'eus fini, ma conviction était faite : cet

album avait séjourné sur le bureau de Balzac, à portée de sa main, pendant toute sa carrière1. Ainsi s'expliquait

la diversité des millésimes qu'on y rencontre ; mais le gros des notes, des plans, les parties capitales enfin, devaient, à n'en pas douter, être rapportées à la période 1830-1835 environ. — Et puis, sur ces entrefaites, en collât ionnant ma copie avec l'original, voici que je découvre une double mention que la dactylographe avait oublié de transcrire : février 1833 — 27 septembre 1833, ces deux dates dont j'ai dit que, placées immédiatement sous le titre, elles semblaient commander notre texte tout entier !

Dans quelles perplexités je retombai alors, ceux-là seuls qu'a tourmentés la passion de recherches analogues, peuvent l'imaginer. Tétais certain de mes conclusions, je ne pouvais révoquer en doute la rigueur de ma méthode, et pourtant elles me mettaient en contradiction flagrante avec mon manuscrit lui-même! Et ce, après des mois d'études.' C'était à briser ma plume de scoliaste, à nier la science de tous les bio-bibliographes et l'information de tous les anecdotiers dont les travaux étaient à la base de ma conviction. L'avouerai-je ? Je faillis maudire ma découverte !. . .

1 II y figurait sans doute au-dessus de ce « livre de cuisine où Balzac inscrivait les pensées et maximes de Napoléon, rencontrées au cours de ses lectures, et qu'il vendit un jour de détresse à un sieur Gaudy. bonnetier, qui bayait après une décoration. — Voir Lettres à l'Etrangère, 10 octobre 183S. V. aussi l'article de M. Frédéric Masson : Une Mystification (Le Gaulois. 29 août 1909 .

xiv PREFACE

C'est elle cependant qui devait in amener à constater et à signaler une des particularités les plus curieuses de notre album. J'appelais tout à l'heure l'attention du lecteur sur i inscription : 6 janvier, naissance (TE., qui domine le titre. Voici l'instant de s'en souvenir. Un jour, Vidée me vint de la rapprocher des deux dates énigmatiques. Dès lors tout s'éclaira. Voyez plutôt :

C'est le 6 janvier 180k qu'est née Eve Rszewuska, la future comtesse Hanska.

C'est en février 1833 que part de Wierszchownia pour Paris ce petit livre, cette Imitation de Jésus-Christ dont l'envoi, coïncidant avec l'élaboration du Médecin de campagne, frappe l'esprit de Balzac comme un avertissement providentiel Le 24 de ce mois, il écrit à « l'Etrangère » :

« Il y a certes quelque bon génie entre nous, je n'ose dire autre chose, car comment expliquer que vous ayez fait voyager vers moi /'Imitation de Jésus-Christ ' lorsque je travaillais nuit et jour à un livre dans lequel je tâche de dramatiser l'esprit de ce livre en l'appropriant aux désirs de civilisation de notre époque : comment se fait-il que vous ayez eu la pensée de me lenvoyer quand j'avais celle d'en mettre la poésie méditative en action; qu'à travers les espaces, le saint volume, accompagné d'un doux cortège de pensées, vint à moi qui me lançais dans les champs délicieux d'une idée religieuse; quil me soit apporté au moment où, lassé, fatigué, je désespère de pouvoir accomplir cette œuvre magnifique de charité, belle dans ses résultats, si mes efforts nont pas été vains? »

Enfin, c'est le 27 septembre 1833, m/7 vendredi, — jour de Vénus, — que Balzac rencontre à Xeuchàtel, pour la

1 Balzac attachait un si haut prix à cet exemplaire de Y Imitation. qu'il le laissa par clause spéciale à sa femme, bien que son testament instituât déjà celle-ci pour sa légataire universelle.

PRÉFACE xv

première fois, celle qui sera désormais l'étoile de sa vie et le but de ses efforts.

On a maintenant le mot de l'énigme, et le lecteur a compris à quelle secrète intention correspondent les deux dates qui manquèrent m égarer. Elles ne pouvaient rien changer à mes conclusions, puisque ce n'est pas l auteur qui les a écrites ici, mais l'homme. Il n'y faut point voir, comme je lavais fait tout d'abord, les deux portes entre lesquelles va s étendre « le grand parc » des idées balzaciennes, mais des figures tutélaires que l 'amour reconnaissant et l'espérance ont placées il son entrée '.

1830-1835. Il y a, sans doute, des époques plus fameuses dans la carrière de Balzac, bien que celle-ci ait vu paraître le Colonel Chabert, Eugénie Grandet, le Médecin de campagne, le Curé de Tours, le Père Goriot, la Recherche de l'Absolu, — et quelques nouvelles tout à fait remarquables, — mais il n'y en a pas de plus diverse, de plus passionnée, de plus captivante.

« Mademoiselle la Gloire », qui la dédaigné tant qu'il se

1 A dire le vrai, j'aurais dû le soupçonner plus tôt. A travers sa correspondance ou les commentaires de ses biographes, Balzac se montre constamment soucieux de rappeler à M"10 Hanska les heures et lieux qui virent leurs serments. Son pseudo-mysticisme, bien proche de la superstition, et qui m'apparaît surtout comme un des effets de sa foi dans les courants magnétiques, le fait s'entourer d'objets consacrés à leur amour: bagues, encriers, cachets, portefeuilles, médaillons, qui portent, eux aussi, les dates des rencontres de Neuchâtel, Genève, Pétersbourg, ou des devises que l'Etrangère a inspirées : Adoremus in a-lernuin, Fulgt vivant, Evct-Ave, etc.

xvi PRÉFACE

cachait derrière les pseudonymes de « lord R'hoone », « A. de Yiellerglé » ou « Horace de Saint- Aubin », vient de sourire au jeune Honoré Balzac, né d'hier au monde de la littérature avec les Chouans, et, bien qu'un peu scandalisée, s'est penchée avec complaisance sur les feuillets jonquille de la Physiologie du mariage (1829). Ainsi, l heure est propice. A la charge donc, et à la hussarde, et jusqu'à ce que la changeante donzelle avoue sa défaite, pour payer les quatre-vingt-dix mille francs de dettes par quoi s est soldée la liquidation de l'imprimerie de la rue des Marais Saint-Germain, pour confondre irrémissiblement le scepticisme de la famille et des amis, pour quun faquin d'éditeur ne se croie plus autorisé à plaisanter « Votre Grosseur», pour mériter l envie des confrères et V admiration des femmes, pour participer enfin à tous les honneurs et à toutes les jouissances que la société doit au génie!

Dans le petit pavillon de la rue Cassini, là- bas, entre l'Observatoire et le Luxembourg, à l'écart du bruit, des distractions et des fâcheux, tous rideaux clos, les bougies brûlent les deux tiers du jour. Balzac mène « une vie de galérien de plume et d'encre ». // se couche à six heures du soir, « comme les poules » et, « la pâtée dans le bec » ; il se fait réveiller à minuit, et se remet aussitôt à sa table, qu'il ne quittera plus guère avant quatre heures de l'aprèsmidi. En 1833, il accusera deux fauteuils tués sous lui. Sa porte est consignée, elle ne s'entrouvre que pour recevoir un collaborateur ou un éditeur; il ne sort que pour obtenir d'un créancier récalcitrant le renouvellement de quelque billet ou pour donner la chasse aux documents. Un ami exige-t-il de le voir, il i invite à dîner... et ne parait qu'au dessert. Pour le contraindre à prendre l'exercice indispen-

PRÉFACE xvn

sable à son tempérament apoplectique, Laure fait livrer chez elle les épreuves de son frère.

Tout le jour et la moitié de la nuit, Balzac commande à sa plume de courir, et elle obéit. Elle court pour la Mode de Girardin, pour la Silhouette de Ratier, pour 1 Europe littéraire de Bohain. pour la Caricature de Philipon. pour tous les petits périodiques, dont elle ne peut encore dédaigner les subsides ;elle court pour le Rénovateur de Berryer et pour le Feuilleton des journaux politiques, et pour la Revue de Paris et pour la Revue des Deux Mondes ; elle court pour les Scènes de la Vie Privée qui vont paraître chez Maine- Delaunay et pour les Romans et Contes philosophiques qu attendent Charles Gosselin et Urbain Canel. Tour à tour badine, austère, licencieuse, romantique ou réaliste, elle aborde les genres les plus divers, la charge, la politique, l'histoire, la chronique, le roman, la nouvelle, la monographie, etc.. daube sur Marmiton-Civet et les Philipotins, rend compte du livre nouveau, terrifie le lecteur avec la Vendetta, el Verdugo, ou le Réquisitionnaire. le moralise avec le Bal de Sceaux ou la Maison du Chat qui pelote, l'inquiète avec Sarrasine, iémoustille avec les Contes drolatiques, le déconcerte avec la Femme de trente ans...

Point de trêve. Quand Balzac est las, il se verse force tasses de ce café dont le docteur Minoret nous a conservé la recette ; quand il ne peut plus rédiger, il corrige et se mesure avec la syntaxe ; ou bien il appelle Ratier et Sundeau pour leur dicter la substance de quelque trois ou quatre drames mirifiques... quil ne reste plus qu'à écrire. — ett qu'ils n écriront jamais, ces paresseux !.. . Ou bien il fait des comptes, suppute le profit (jn'il peut tirer d une

xviii PREFACE

édition, examine, entre tous les sujets notés, lequel a le plus de chances de plaire... Quand son cerveau enfin s'avère épuisé, il en renouvelle la sensibilité par quelque voyage et transporte à Sache, à Nemours, à Frapesle, à la Grenadière, les rigueurs de son régime.

Balzac est d'ailleurs servi, pendant la période qui nous occupe, par une imagination sans seconde. Plus tard il élargira le cadre de ses études, saura donner plus d'ampleur à ses personnages, il écrira plus correctement , plus facilement aussi, et pourra se vanter d'avoir composé César Birotteau en dix-sept jours et Ursule Mirouet en vingt ; mais il n'aura plus cette fécondité d'invention qu il montre entre sa trentième et sa trente cinquième année. De la Grenadière, il mande à Ratier :

« Ah ! j'ai bien du regret de n'avoir pas avec moi un camarade qui puisse développer tous les sujets que je conçois et qui viennent trop en foule pour que je fasse tout1. »

Et encore, à Mme Zulma Carraud :

« Je vous assure que je vis dans une atmosphère de pensées, d'idées, de plans, de travaux, de conceptions, qui se croisent, bouillent, pétillent dans ma tête à me rendre fou 2. »

C'est d'ailleurs un fait généralement reconnu par ses biographes que tous les ouvrages qui devaient prendre place dans la Comédie humaine, ou presque tous, furent pensés avant 1835. — Un plâtre de Napoléon préside, rue Cassini, à cette incomparable activité. Napoléon, es-tu con-

1 Juillet 1830.

-' Mars 1833.

PREFACE xix

tent de ton disciple?... J'imagine qu il l'est même assez pour lui pardonner d'avoir écrit sur le socle de sa statue : Achever par la plume ce qu'il a commencé par 1 épée ! — Balzac, à cette époque, ne montre certes pas cette unité de vues et de doctrine dont il se targuera bientôt, et il n'a pas encore découvert, par exemple, qu il « écrit à la lueur de deux vérités éternelles : la religion, la monarchie » ; mais quel prodigieux professeur d'énergie!...

Le succès lui est venu, les élégantes se coiffent « à la Femme de trente ans »; les menus du plus célèbre restaurant de l'époque, le Rocher de Cancale, s'inspirent de l'orgie de la Peau de chagrin, — dont soixante-douze femmes, parmi lesquelles M" Récamier et la princesse Bagration, se flattent d'avoir « posé » la Fœdora ; — à Limoges, où il est allé voir M1"6 Nivet, on se précipite « à la musique » pour avoir chance de contempler l'illustre auteur, et on se dispute chez le perruquier des mèches de ses cheveux. Balzac donne libre cours à sa suffisance et à ses ambitions trop longtemps comprimées. Il veut être député pour être pair de France, pour être ministre ; il soupire après le costume et le renom des dandies, et puis il rêve de régner sur le boulevard comme Pixérécourt, sur les théâtres comme Scribe, qui fut petit clerc à ses côtés chez M Guyonnet de Merville, — d'avoir maison montée comme Eugène Sue. de collectionner les millions comme le marquis d'Aligre et de se voir demandé en mariage par quelque riche héritière comme le fut jadis Crébillon. Samuel Berthoud. le duc de Fitz-James, M""' Zalma Carraud doivent s'engager à soutenir sa candidature à Cambrai, à Chinon, à Angoulême ; Gosselin lui cisèle une canne qui deviendra célèbre : il se commande trente gilets en un mois, parade à la loge

xx PREFACE

« infernale » dans un superbe habit bleu à boutons d'or. émerveille ses familiers et jusqu'aux passants par la splendeur de ses robes de chambre à ramages, remplace la mauvaise voiture de louage qui a fait rire Sophie Gay par un tilbury et un cabriolet à son chiffre, achète deux chevaux, dont l un compense une regrettable boiterie par l'illustration de son précédent propriétaire, — il a appartenu à l'écurie d'un vicomte ! — s'anoblit lui-même, pour n'être pas en reste avec son cheval, et plaint très fort les Balzac d Entraigues, auxquels il a emprunté leur écu, de ce qu'il ne descend point d'eux.

Entre temps, il s'entoure d'une mise en scène éblouissante, à la faveur de laquelle il décuple ses prix, crée un véritable marché de ses œuvres. — il compte sept éditeurs en 1833 ! — se brouille avec nombre d'amis, avec Latouche, Henri Monnier, Lautour-Mézeray , Paul Lacroix, etc., avec la Revue de Paris et la Revue des Deux Mondes, avec la Presse et le Constitutionnel ; il remplit la ville du bruit de ses querelles et de ses procès, fait signer à des tiers, à Philarète Chastes, à Félix Davin, des préfaces apologétiques dont un Barnumne renierait pas l'esprit, embouche à tout propos et sans pudeur la trompette de sa propre renommée, et témoigne d'une morgue fâcheuse envers ses cadets de la littérature. Passons : ce Balzac-là n'est pas le meilleur. Mais il faut pardonner leurs faiblesses aux génies, et c'est assez que le candide Werdet ait écrit de celui-là : « On perdrait son temps à essayer de refaire certains hommes ! » Aussi bien. Balzac ne tardera pas à expier ses fautes. Sa dette a doublé en cinq ans II va falloir se défaire des chevaux, liquider la luxueuse installation de la rue Cassini, congédier les domestiques, loger sous nom d'emprunt

et longer les murs, dans la crainte de ces Messieurs du Commerce.

Mais l'intérêt de cette période 1830-35 ne se limite pas aux vrais débuts du romancier ni aux premiers enivrements de sa gloire. C'est encore celle où se rencontrent les trois femmes qui ont le plus marqué dans la vie comme dans la pensée de Balzac, et dont les influences, pourtant si diverses, devaient converger pour l'entraincr vers les hautes régions du mysticisme. — Je dis : les influences.. . Il est certain que Mme de Bemy ne condamna pas moins le matérialisme de la Physiologie du mariage que la marquise de Castries ou la comtesse Hanska le scepticisme de la Peau de chagrin, mais il serait peut-être plus juste encore d'attribuer aux circonstances vraiment particulières où Balzac les connut, V étrange avatar que subit alors son génie.

On sait maintenant à peu près tout ce qui importe des inspiratrices du père de la Comédie humaine La publication des Lettres à l'Etrangère, les études de M. Hugues Rebell, du vicomte de Spoelberch, et, tout récemment de MUe Geneviève Ruxton, ont dissipé bien des voiles. La rupture avec M'"e de Bemy fut un arrachement : les deux amants restaient unis de cœur, mais les vingtquatre ans de plus que comptait M"e de Berny se dres saient désormais entre eux comme une barrière qu'ils ne pouvaient plus oublier. Effroyable échéance que sonna cette heure-là, et qui, coïncidant avec de cruelles épreuves de famille, allait précipiter la fin de la malheureuse

xxii PREFACE

femme : elle mourut en 1836. Si inconstant que fût Balzac, — comme la plupart des artistes, il faisait de sa vie deux parts, celle du cœur et celle des sens, — on ne peut douter que le lent supplice de sa compagne l'affecta lui-même profondément et l'inclina vers la spiritualité. De cette maternelle amante, il demeurait trop l'obligé, — le mot étant pris dans son acception la plus complète, — pour ne pas lui promettre leur éternité commune en échange de son renoncement terrestre, et ion conçoit avec quelle ferveur cette autre M"w de Mortsauf1, qui était allée, elle, jus qu'aux extrêmes conséquences de sa passion, et qui, jusque sur son lit de tortures, se faisait parer pour les visites de son ami, devait provoquer et accueillir de tels serments! Une de ses filles, d'ailleurs, n'avait-elle pas été conduite à la folie par le mysticisme?

M",e de Castries, au contraire, était encore, en 1832, dans tout l'éclat de sa jeunesse, et ses contemporains nous la dépeignent fort séduisante. Mais une chute de cheval, survenue l'année précédente, la condamnait le plus souvent à garder la chaise longue. Faut-il croire que les suites de cet accident furent pour quelque chose dans l'échec de Balzac, conclure à une insuffisance de goût pour sa vaste personne, ou simplement saluer ici les résistances de la vertu ? Il est seulement certain que l'escarmouche fut vive entre la grande dame et l'écrivain. M"'e de Castries, pour attacher ce captif de marque à son char, joua le rôle de la grande coquette ; elle fit briller pour lui les facettes d'un esprit assez séduisant, F éblouit de son luxe et de son

1 On sait que Mme de Berny posa notamment la Pauline de la Peau de Chagrin et la M""' de Mortsauf du Lys dans la vallée.

PRÉFACE euh

aristocratique parenté, le promena d'Aix à Genève, — et puis le renvoya quinaud.

Chemin faisant, elle n'avait sans doute pas dédaigné de le moraliser, — comme elle en devait agir avec Alfred de Musset, qui reçut de ses mains, quelque dix ans plus tard, une Imitation de Jésus Christ. (L'Imitation fut décidément, entre amants, un cadeau fort à la mode pendant toute la période romantique.) — Mais Balzac semble avoir été peu touché de ses sermons. Aussi bien n avait-il jamais attendu d'elle, — cela se voit de reste dans ses confidences à M""' Zulma Carraud. — que ce quelle lui refusait précisément. Il se vengea de M"": de Castries en la prenant pour modèle de sa duchesse de Langeais et en traînant celle-ci. éperdue et repentante, aux pieds du Montriveau qu'il n'avait pas su être. Et puis il mit tout son orgueil — et, sous ce rapport, les bonnes fées de son berceau l'avaient abondamment pourvu! — à se persuader qu'il devait à son caractère et aux lettres françaises « de voir plus haut que les ceintures ». Convenons-en, le dépit n'a pas souvent dicté, même aux auteurs comiques, de mots aussi dé finitifs . Ces amours-là, elles encore, tournaient donc pour lui au triomphe de l'Esprit.

Enfin, voici le moment capital, le veni-vidi-vici de sa carrière amoureuse, — ce 27 septembre 1833 dont je parlais tout à l'heure. — La scène représente une promenade publique, à Xeuchàtel. Une dame assez belle, de cette beauté développée à la Rubens qu'il prisait particulièrement, est assise sur un banc, un livre ouvert sur ses genoux, — c'est le signe qui doit la faire connaître. Passe un petit gros homme, avantagé de « l'embonpoint charmant de la seconde jeunesse », écrira Desnoirestarres sous la dictée de

xxiv PREFACE

Mme de Balzac, — ce que je demande la liberté de traduire : brimbalant une vaste bedaine sur de courtes jambes qu'un pantalon étriqué fait paraître plus courtes encore. — « Pourvu que ce ne soit pas lui ! » soupire l'Etrangère, qui, depuis dix-huit mois, rêve son correspondant aussi heureusement formé que Raphaël de Valentin, aussi élégant qu'Eugène de Rastignac. C'est lui. Mme Hanska se sent envahie d'une confusion mortelle. Cependant, le gros petit homme retire son large feutre, découvrant un front immense sous lequel brillent ces admirables yeux « bruns remplis d'or et qui exprimaient tout avec autant de netteté que la parole »9 dont, après M'ne de Pommereul, Théophile Gautier et tant d'autres nous ont rapporté la fascination ; il parle, il s'anime, il prodigue cette verve et cet esprit déjà fameux de son temps. Et l'Etrangère s avoue conquise, déjà prête pour « l'entente définitive1 ». Et lui, toutes ses vanités d'homme délicieusement flattées, se déclare, pour la vie, l'humble moujik de la belle Polonaise.

Mais M"'p Hanska n'est pas libre et, quelque complaisance quelle apporte à s'humaniser, elle ne peut faire que Wierszchownia et Paris ne soient séparés par plusieurs centaines de lieues. Mais elle est très catholique, d'un catholicisme qui fait des prosélytes, — elle convertira bientôt la gouvernante de sa fille, Henriette Borel, la « Lisette » des Lettres à l'Etrangère, — et encline au mysticisme autant quil appartient à une jeune femme que l'isolement des steppes se partage avec un vieux mari. Lisez plutôt ces lignes, qu'elle envoie à Balzac :

1 Cet euphémisme appartient à M. de Spoelberch. Son objet avait pris place en décembre 1833, à Genève.

PRÉFACE xxv

« L'union des anges doit être votre partage. L'Etrangère veut être votre amie ; elle aussi sut aimer, mais c'est tout. Oh ! vous me comprendrez !... Une vérité éternelle m'anime, je le sens; elle m'enflamme ; vous seul pouvez la comprendre et décrire ces battements d'amour pur, sacrés... »

Mais, tenue au courant de la vie privée de Balzac par des amis de Paris, elle s'avoue jalouse, inquiète. L'a-t-il comprise comme elle se flatte de l'être ? Saura-t-il l'attendre ? Est-il capable d'amour pur et de fidélité?

Balzac s'exalte à son tour, son imagination l'emporte, il promet, il jure tout ce qu'on veut ; de bonne foi, il oublie, pour un moment, les quatre ou cinq petites amies qu il ènumèrait complaisamment à sa sœur avant que de partir pour Neuchàtel1, et dont la tendresse peu platonique convenait à coup sur davantage à son tempérament. D'ailleurs, en lui refusant obstinément la possession de celles qu il pourrait aimer, la Providence ne se propose- t-elle pas de lui indiquer la voie du ciel? Je ne serais pas surpris qu'il l'eût pensé. Balzac répugnait à la pratique d'aucune religion, mais il adhérait aux théories de Mesmer et de Lavater, consultait des spirites et des chiromanciens, ambitionnait d'avoir des somnambules à ses gages et à l année •' — en 1832, quand le choléra décime la population parisienne, n'est-ce pas à une somnambule qu'il supplie le docteur Chapelain de recourir pour pénétrer les causes du fléau? — // croyait encore aux influences occultes des choses, aux vertus du fer à cheval qu'on trouve, à la malice d'une épingle qu'on donne, etc., et qui ne sait qu'au royaume du surnaturel, religions et superstitions se rejoignent aisé-

1 Spoelberch de Lovenjoul : Un roman d'amour.

xxvi PREFACE

ment ?... Les œuvres de Swedenborg, de Jacob Bœhm, de Claude de Saint-Martin garnissaient la bibliothèque de sa mère : Honoré s'en souvint, les emporta chez lui, les « dévora * » .

C'est son heure mystique, dont Séraphita semble le témoignage le moins récusable. Peut-être estimera-t-on que je l'explique avec une légèreté singulière, mais le galimatias de cette Séraphita, écrite pour plaire à VEgérie de r Ukraine, et peuplée de toutes les brumes du Nord, me laisse réfractaire, il faut que je l'avoue. Balzac mystique, lui dont la passion ahane si manifestement dans les Lettres à l'Etrangère, lui qui, à l'aise dans l'adultère comme un oiseau dans le ciel, entretient l aveuglement du comte Hanski par des envois d'autographes et, escomptant la disparition du vieux mari, exhorte son amie par des arguments de ce ton : « Bébète ! dans dix ans, tu auras trente-sept ans et moi quarante-cinq, et à cet âge on peut s'aimer, s'épouser, s'adorer toute une vie2 » ; mystique, le peintre des Petits Bourgeois, qui pouvait dire, non sans justesse, à Chamfleury : « Vous me ressemblez » {ajoutant d'ailleurs: « J'en suis content pour vous »),e£ dont l'œuvre entière procède de la plus minutieuse analyse, — à d'autres !

Sur ce point je ne suis pas moins sceptique que M Hugues Rebell ou M. André le Breton, — de qui l'ouvrage* m apparaît comme le plus pénétrant et le plus complet qu'ait produit à ce jour la critique balzacienne. — Le « Sha-

1 Voir la notice biographique de Laure Survilie.

2 Lettres à l'Etrangère, mars 1834.

3 Balzac, l'homme et l œuvre.

PRÉFACE xxvii

kespeare français » a touché au mysticisme parce qu'il a touché à tout ce qui est humain ; et j'accorde volontiers qu'il jouissait d'une imagination égale à celle des grands inspirés ; mais, pour être de leur famille, un attribut capital lui manquent : le sens religieux. A telle enseigne quil ne parvint jamais, malgré tous ses efforts, à s'assimiler Joseph de Maistre, ni, en dépit de ses éclatantes professions de foi, à être d'aucune Eglise La religion, Balzac n'y a vu qu « un instrument propre à gouverner » et « la seule puissance qui sanctionne les lois sociales1 ». — « Mais, objectera-t-on, il y aie Médecin de campagne et le Curé de village! » — Sans doute. Seulement, lisez la lettre à M. Marne, du 30 septembre 1832, et vous y constaterez que Balzac, dans le projet du Médecin de campagne, considère surtout la profitable occasion de transposer l'Evangile et le Catéchisme, « deux livres d'excellent débit » : seulement, remarquez que le personnage du Curé de village, bien qu'ayant donné son titre au roman, n'y figure qu'au second plan, comme si l'auteur se fût trouvé gêné pour le peindre ; seulement, souvenez-vous de la tendre prédilecton de Balzac pour les impies de la Comédie humaine, et puis feuilletez avec moi cet album! — Vous allez y voir la divinité de Jésus mise en doute, Pascal bafoué, et même le spiritualisme contesté :

Dieu, voulant racheter les hommes, me fait l'effet d'un négociant mettant son argent d'une caisse dans une autre.

Pascal a écrit : « Sans Jésus-Christ, le monde ne subsisterait pas ». Je voudrais que la figure de l'Amérique comparût à ses yeux. Heureuse, peuplée jusqu'au xv° siècle, dépeu-

1 Le Médecin de campagne.

xxviii PRÉFACE

plée, suppliciée pendant trois cents ans. J'aurais voulu que le monde mahométan, que la Chine lui apparussent et que l'Asie lui tirât les oreilles.

O Platon, sublime corrupteur qui fait de l'âme un instrument pour ouvrir un corps, tandis qu'il est si naturel d'ouvrir le corps pour y trouver l'âme !

Voilà pour son catholicisme, auquel pourtant un grand esprit comme Barbey d'Aurevilly ajoutait foi, et dont M. Paul Bourget admet la sincérité. Et je pourrais citer, par surcroît, tels aphorismes comme : « La matière est la femelle de Dieu », ou : « La mort est inévitable, oublionsla ». qui sont vraiment aux antipodes de l'esprit chrétien. Non. plus j'y pense, et moins je ne me sens porté à reconnaître à Balzac d'autre religion foncière que « l'arrivisme », si sympathiquement exalté chez ses héros favoris, Rubemprè, Rastignac, La Peyrade, du Tillet, etc. Je m'empresse d'ajouter, toutefois, qu'on trouverait encore chez lui et sans chercher beaucoup, une bonne dose de satanisme, — ce catholicisme de derrière les fagots, — due sans doute à l'hérédité paternelle autant qu'à l'influence de « l'école frénétique ». On lit dans notre album un « // y avait plus beau à faire », où se trahit bien explicitement ce goût de l'horrible, commun à tous les sataniques :

Les loups-cerviers et les banquiers réduisant un inventeur à rien et le flouant par leurs ruses, puis la réaction par un moyen quelconque. Ils dépendraient d'un plus riche banquier et leur gendre ou leur fille découvre cela. // g avait plus beau à faire : arriver à une rente viagère, l'homme mourrait, la femme et la fille seraient dans la misère.

Mais pour son prétendu mysticisme, on en chercherait

PHi; F ACE xxix

vainement la trace dans ces pages, contemporaines cependant de Séraphita. Les purs ravissements de la contemplation, les divines extases dune âme que la gloire de son créateur emplit, nont point accès au « grand parc » des idées balzaciennes ; en revanche, au détour de ses allées, nous surprendrons maintes fois le glissement d une des robes qui, entraînant Balzac dans leur sillage parfumé, lui valurent l'illusion de s'ébattre auprès d elles au « troisième ciel » de Swedenborg .

La part d'inédit qu apporté notre album ne laisse pas d'être considérable.

Au hasard de ses feuillets, nous trouvons d'abord, de ci, de-là, des indications fort précieuses pour établir la date de conception de telle œuvre célèbre, les circonstances dont elle naquit, ou la signification exacte que ïauteur lui voulait :

Séraphita conçue en voyant dimanche 16 novembre 1833] le Séraphin de Bra.

La Peau de chagrin, l'expression pure et simple de la vie humaine en tant que vie et que mécanisme, la formule exacte de la machine humaine, enfin l'individu décrit et jugé, mais pratiquement.

Le Livre des douleurs est une étude destinée à prouver qu'il existe un point d'appui matériel dans la pensée pour supporter les pins effroyables douleurs, et que ce n'est pas un secours venu d'en haut. En ôtant l'idée religieuse chrétienne et prenant trois exemples authentiques : BéatrixCenci. le tailleur de Henri II ou tout autre martyr protestant, et un régicide, Chatel ou Damiens.

xxx PRÉFACE

Marciole, cinq actes. Une première demoiselle de comptoir, maîtresse du négociant, Tartuffe en femme. Son frère caissier, 2 filles, un amant, le père et la mère, drame horrible et grand.

On a reconnu dans ce dernier plan l'idée originelle de l'Ecole des ménages, représentée hier à l'Odéon après soixante-dix ans d'attente. Ce « Tartuffe en femme » ne vient-il pas à point pour exprimer le « flottement » du personnage dWdrienne, — devenue, dans la version définitive, une protagoniste de bonne foi?

Voici maintenant des notes qui précisent certains romans dont la Correspondance nous entretient, que souvent même elle affirme achevés :

Faire un roman nommé la Bataille, où l'on entend à la première page gronder le canon et à la dernière le cri de victoire, et pendant la lecture duquel le lecteur croie assister à une véritable bataille, comme s'il la voyait du haut d'une montagne avec tous ses accessoires, uniformes, blessés, détails. La veille de la bataille et le lendemain. Napoléon dominant tout cela. — La plus poétique à faire est Wagram, parce qu'elle implique Napoléon au sein de sa puissance se mariant à une archiduchesse, et qu il y a un roman précédent pour le peintre national aux Tuileries, et un troisième ouvrage qui peigne les ressorts de sa ruine ourdie par le Metternich.

Ainsi la Bataille devait former la seconde partie dune trilogie.

Les Vendéens auraient eu pour sujet •'

Une femme aimant un homme sans que cet homme le sache, protégeant celui qu'elle aime à son insu, sans qu'elle puisse être récompensée par lui, le sauvant comme un ange gardien.

PRÉFACE xxxi

n'en étant pas vue, et allant s'enterrer dans quelque coin parce qu'elle ne le peut épouser.

Le Juge de Paix, gaz aurait grossi probablement les Scènes de la vie de campagne, est dessiné :

Le vrai magistrat — juslum et tenacem — qu'un grand seigneur ne peut corrompre ni par ses dîners ni par peur. Une affaire minime, mais où il déploiera les plus hautes vertus. - Toutes les choses qui ont été omises dans la Vie de campagne groupées autour du juge, de l'affaire elle-même. — Figure de garde champêtre. — Le maître corrompu.

Puis encore, en abondance, des scénarios de drames ou de comédies. — M. Edmond Biré, dans son étude sur le Théâtre de Balzac, pourtant très consciencieuse, a négligé la période qui s étend depuis Cromwell, la première œuvre dramatique de notre romancier [1820), — celle-là même qui aurait fait dire à Andrieux que son auteur pouvait être bon à tout, sauf à la littérature, — et Marie Touchet (2*834), écrite en collaboration avec le comte Ferdinand de Gramont. Mais, aux environs de 1830, Balzac s'était reprisa essayerdu théâtre, la chose estsùre. Xousle voyons, dans une lettre datée de Nemours, mai 1831, exhortant son ami Ratier, le directeur de la Sihouette, à s associer à lui « pour faire un bon Scribe », et, vers la même époque, Le Poitevin Saint-Alme raconte à Paul Lacroix :

« Balzac m annonça qu'il avait étudié la manière et les procédés de composition dramatique qu'on admirait dans Beaumarchais et que pas un seul écrivain n était capable de sappropner. C'était à lui qu'il appartenait de compléter, d'achever l'œuvre de Beaumarchais ; il se proposait donc d'écrire à la Beaumarchais deux ou trois grands drames qui avaient leur place mar-

xxxii PRÉFACE

quée entre le Mariage de Figaro et la Mère coupable. Les plans étaient ébauchés, sinon faits, et je n'attendis pas que mon Balzac m'offrit de m'en donner lecture l. »

Quelles sont, entre toutes les pièces que notre album énumère, celles qu'eut exploitées, selon Vexpression de Balzac, son entreprise de « chaircuiterie littéraire », de concert avec Ratier, je n'ai pu V établir; mais ces comédies « à la Beaumarchais » dont parle Le Poitevin Saint-Alme, il est facile, elles du moins, de les retrouver ici, car leurs personnages sont couramment désignés : « un Figaro », « un Bartholo », « un Bridoison ». A propos du Républicain, qui fait partie de cette série avec la Gina et l'Aubain, et qui aurait groupé « autour d'un honnête homme les idées de notre époque personnifiées »,

les républicains conspirateurs commençant par le despotisme pour finir par le despotisme, tous plus mal au cinquième acte qu'au premier,

— Balzac va nous livrer sa recette théâtrale :

« S'inspirer de Molière et de Beaumarchais, de la plaisanterie acre de lord Byron, et fondre le tout. »

Et, mêlé à des scénarios qui seront misa exécution beaucoup plus tard (Paméla Giraud, la Marâtre), ou à d'autres que l'apprenti dramaturge projetait de tirer d'ouvrages contemporains, comme, — s'en doutait-on? — la Chartreuse de Parme, voici celui de l'Artiste, expressément daté du 6 décembre 1830 Je le donne dans sa totalité, car il nous

1 Histoire de mes relations littéraires avec de Balzac (extrait de mes Mémoires). Le Livre, 10 mai 1882.

PRÉFACE xxxiir

révèle plusieurs des sources où Balzac puisait couramment ses inspirations :

Le 6 décembre 1830, — conception primitive de la comédie de l Artiste, à faire en 5 actes et en vers. — Un homme de génie en butte à des esprits médiocres, — aimant avec idolâtrie une femme qui ne le comprend pas, — tout cela pris comiquement. — Le Tasse de Goethe est tragique ; — y chercher des analogies. — Le grand modèle est Don Quichotte (l'homme de génie) aux prises avec quelque Sancho Pança. (Voir M. et Mme Guillaume de mes Scènes de la Vie Privée. ,

— Un sot lui est préféré. — Il faut rassembler les situations.

— Il en faut cinq capitales ; — se modeler sur le Misanthrope.

Il y a d'abord l'artiste. — Son contraste. — L'imbécille (sic) du monde (Prudhomme d'H. Monnier), musqué, faisant de l'esprit. — Un frère bourgeois, sensé, qui n'a jamais tort

— Une femme (caractère à trouver), la jeune fille.

Enfin, pour achever i inventaire de nos documents nouveaux, outre quelques vers inédits et cinq ou six pages à peu près écrites qui nous permettent de conjecturer ce qu aurait été cette Anatomie des corps enseignants ' annoncée dès 18^2 dans la Préface de la Comédie humaine, i7 ne faut pas mentionner moins dune douzaine de romans ou de contes dont aucun biographe n'a fait mention, et qui, jusque dans leur titre, semblent avoir été ignorés jusque du vicomte de Spoelberch, pour ta ni d'ordinaire si incomparablement renseigné. De ces sujets, plusieurs s avèrent médiocres, voire mauvais; ils appartiennent à la toute première manière de Balzac (le Chi-

1 « L'idée fondamentale de ce livre est que le père et la mère tuent presque toujours moralement leurs enfants... s

xxxiv PRÉFACE

rurgien de Padoue, le Duel à l'inconnu), au Balzac qui ri avait pas encore secoué l'emprise d'Anne Radclijfe, de Maturin et de Walter Scott, et la littérature portera leur deuil allègrement ; mais trois ou quatre autres eussent fourni à la plume du maître romancier la plus riche matière. Lisez, par exemple, ces deux projets :

La fin du monde annoncée pour une époque fixe, ce qui s'en suit, les gens qui ont souscrit des billets qui échéent après la fin du monde, les jeunes filles qui se donnent, les b... ruinés parce que toutes les femmes se livrent, les avares qui ouvrent leurs coffres, toutes les relations sociales changées, Ton se bat, Ton se tue, un poitrinaire se moque d'un homme en santé. — Orgie générale. — Plus de masques.

Le Père. — Un homme heureux dans sa famille. — Sa femme lui a donné trois enfants. Il n'en paraît que deux : un jeune homme de vingt-cinq ans, une fille à marier. Le fils n'est pas de lui. La femme est tourmentée par un misérable gredin qui veut la ruiner en dévoilant tout. Il l'a mise à bout en la dépouillant. Le fils, pour sauver sa mère et sa famille, tue ce gredin. Le père fait évader son fils, et, en faisant toutes ces choses, c'est lui qui est pris pour le coupable et qui subit l'instruction.

On devine aisément quel 'motif fit renoncer Balzac à écrire la Fin du monde. L'écrire eût été signer une déclaration de matérialisme et se perdre dans l'esprit de ses plus ferventes admiratrices. Mêmement, on peut conjecturer que le Père fut abandonné quand parut le Père Goriot ; la faveur qu'avait obtenue cet ouvrage pouvait faire craindre à son auteur de ne pas aussi bien réussir dans un nouveau drame de V amour paternel. Mais les meilleurs arguments ne sauraient m empêcher de regretter ces

PRÉFACE xxxv

deux romans-là. Dans la Fin du monde, le peintre de l'orgie de la Peau de chagrin aurait trouvé son « Jugement dernier, », et combien le « Monsieur Alphonse » que nécessitait V intrigue du Père aurait passé en intérêt et en vérité ce Vautrin trop vanté, dont les transformations frégoliesques appartiennent plus au romantisme quà la vie !

Cependant, si riche de matières inédites que soit notre album, c est plutôt encore par d'autres vertus, je le crois bien, quil retiendra l'intérêt du lecteur. Les reliquise des grands hommes sont en ceci pareilles aux nouveau-nés, que c'est moins le trait inconnu qui y plaît que la ressemblance avec leurs auteurs. Le trait inconnu provoque des exclamations, mais la ressemblance fait se lever des souvenirs au fond des mémoires; celui-là peut nous intriguer, mais celle-ci nous émeut, — et nous flatte, par surcroit, car elle nous confirme dans nos assurances.

Ces Sujets, Pensées, Fragmens ont une puissance d'évocation qui saisit. Balzac y apparaît au naturel, tel quil était en 1830 et tel qu'il resta, à quelques points près, jusqu'à la fin de sa carrière. Nous le constatons dans la fièvre de ses conceptions et sa discipline de travail, dans sa lutte avec le mot, avec le temps, avec la dette. Xous le voyons s'engageant envers lui-même pour chaque année par des programmes de travaux dont l'exécution suffirait à remplir la carrière d'un autre écrivain, et tâchant à se forger, à grand renfort d'expressions hardies, cette personnalité du style qu'il enviera toujours à Victor Hugo et

xxxvi PREFACE

à Théophile Gautier; nous le vérifions associant constamment ses soucis de gloire et de fortune, faisant suivre les titres des ouvrages projetés du nombre de feuilles qu'ils représentent. Et, sans doute, il assure : « Tout ce qu'un homme de cœur a au-dessus de vingt mille livres de rente est une prime donnée aux embêtements sociaux » ; mais, d'autre part, il pousse des cris de joie s'il a conçu quelque roman susceptible d'un gros tirage ou passé un contrat aux chiffres éblouissants :

Les magnifiques sujets du Partage et d'Une élection : ce sont deux sujets de chacun quinze feuilles.

J'ai à récolter 130000 francs sur les Etudes de mœurs en 1835!

Pour mon affaire, il y a comme spécimen un admirable livre à faire avec le Médecin de campagne.

Parfois aussi nous l'entendons soupirer sous son formidable fardeau. Après une longue ènumèration, il conclut mélancoliquement •'

Il faudrait avoir fini tout cela pour 1833.

On songe aux deux paroles qui alternaient dans ses visites à Mmc Surville : « Je suis en train de devenir un génie... Je sombrerai, ma sœur ! »

Soulevons maintenant les ratures qui brouillent ici un grand nombre de passages. Des phrases nous apparaissent, qui appartiennent à Louis Lambert, à la Peau de chagrin, au Lys dans la vallée, et, dans leur premier germe, la plupart des Romans philosophiques, Séraphita, la Marana, El Yerdugo. etc. Le Père Goriot tient en trois lignes, et les Paysans en cinq. La Comédie

PRÉFACE xxx vu

humaine s'élabore sous nos yeux. Peut-être est-elle née seulement de cette pensée, que nous rencontrons dès notre page 1 :

L'histoire de l'homme est l'histoire de l'humanité, comme l'histoire d'une société est l'histoire de toutes.

Peu à peu les classifications de V œuvre gigantesque se précisent, ses cadres se remplissent, ses protagonistes se groupent. Tous ses personnages, qui doivent, un jour, « faire concurrence à Vétat civil », prennent vie et s'agitent. Balzac les passe en revue, comme le Petit Caporal sa Grande Armée ; il cause avec eux, il leur donne la croix, il leur tapote la joue. Dressant une liste de ses héroïnes, il constate fièrement :

Nous nous sommes amusés à compter les différents sourires, à les étudier, les varier, et rien ne manque dans cet essaim de grâces et cet arsenal de perfidies.

En face des noms de Bonne d'Armagnac et de Marie de Maillé, il déclare :

On peut leur confier son secret ou sa bourse.

Et il se récrie, à propos d'Adélaïde de Rouville :

Dans quel temps vivons-nous pour qu'une fille aussi, et aussi... soit sur le pavé ?

// semble qu'on l'entende faire la légendaire réponse à Sandeau, que l'état d'une sœur malade préoccupait :

— Tout cela est bien, mais revenons à la réalité: parlons d Eugénie Grandet !

Ses amis lui font cortège, ses amis de chair et d'os. M Delannoy, sa « seconde mère », le « bon petit père » Da-

xxxvm PREFACE

blin, Gavanlt, « le bon tuteur », Dutacq, son « Olivier le Daim », — comme l appellera Champfleury ; — les hôtes de ses villégiatures, la démocrate Mme Carraud et l'économe M. de Margonne ; ses intimes, le fidèle Borget et le « cher cardinal » de Gramont, Théophile Gautier, frère George, la duchesse d'Abrantès et M""' Belloc ; — la plupart de ceux ou de celles dont sa Correspondance nous entretient, qui aidèrent Balzac dans ses tribulations ou qui furent mêlés à ses travaux, apparaissent ici, à la faveur d'une liste d'envois ou d'un projet de préface, comme pour aviver nos souvenirs et nous faire plus facile et plus familière i évocation. Ses grands amis spirituels ne sont pas oubliés. Balzac dresse le plan d'un cabinet de travail : des panneaux y sont réservés au « Triomphe de Rabelais », aux portraits de l'Arioste, de Cervantes, de Boccace, de La fontaine. Plus loin, il affirme son culte pour Napoléon jusqu'à copier le madrigal à Mlk Saint- Huberty :

Romains qui vous vantez d'une illustre origine, Voyez d'où dépendit votre empire naissant. ..

Nous reconnaissons la main de Mme Hanska dans plusieurs notes marginales. A défaut de Mme de Bemy, voici mentionnés son fils Alexandre et sa propriété de la Boutonnière, où fut écrite la Fleur des Pois. Et comment la seule adresse de miss Patrickson ne suffirait-elle pas, auprès d'un balzacien, pour faire surgir le fantôme charmant de la redoutable duchesse dont « lady Nevil » servit la rancune?

Et Balzac est encore ici présent avec ses pensées familières, celles qui guidèrent sa vie et dont sortit son œuvre, avec sa foi dans la physiologie et ses tergiversations reli-

PRÉFACE xxx.x

gieuses, avec sa croyance aux privilèges du génie et sa haine de l'individu social, avec son autoritarisme de gouvernement et son dédain des majorités, avec ses systèmes de stratégie amoureuse et ses préventions contre l'Anglais, avec ses principes d'économie politique et sa morale prèdicante, avec ses aphorismes étincelants, si nombreux dans La Comédie humaine, (pie Barbey à" Aurevilly pouvait appeler celle-ci un « Oural de diamants ». Et ils y montre encore dans son goût des histoires grasses et dans ce ton de mauvais sujet qu'il affecta parfois, dans ses faiblesses et dans ses superstitions, et jusque dans cet esprit d'aventures qui un jour le jetait en Sardaigne pour exploiter un gisement argentifère, et un autre jour lui suggérait de cultiver l'ananas aux Jardies... Le lecteur trouvera dans ces Fragmens une Note sur les nombres où Balzac torture les chiffres pour leur faire prédire l'avenir. Il n'y a qu'une découpure d'article collée dans nos feuillets: elle est relative aux trésors mystérieusement enfouis de Toussaint Louverture! Et voici la mine inépuisable des calembours et proverbes retournés où s'approvisionnaient, pour la plus grande joie de leur créateur, le facétieux Mistigris et la bonne M'"" Crémière :

Le premier qui eut froid fut un soldat peureux. Il faut battre son frère pendant qu'il a chaud. Qui veut noyer son chien l'accuse de la nage...

Si notre album est, sans doute, comme l'écrivit Balzac, le grand parc de ses idées, il est aussi le miroir fidèle de son caractère, qui ne laissa pas de se signaler par quelques disparates assez déconcertantes.

Jacques Crepet.

6 janvier, naissance d'E '. Ecurtelé aux 1 et 4 d azur aux trois

sautoirs d'argent 2 et 1 ; au chef d'or chargé de trois sautoirs d'azur, aux 2 et 3 de gueules à trois formaux éperonnés d'azur et de gueules d'argent-

Page 1