‹ Penseurs et poètes --Chapitre 21 sur 54 · Le Signe (Vaines Tendresses · texte numérisé non relu

Le Signe (Vaines Tendresses

magnifique et brumeuse, qui enveloppe de rfiverie pensive sa bruyante activity, comme le Rh6ne fougueux qui la traverse s'enveloppe si souvent d'un fin et bleuatre brouillard.

J'ai vu rarement la m6re de mon ami, mais sa figure reste prfeente k mes yeux. Je revois une femme grande, mince, k la physionomie tres douce, avec des cheveux tout blancs, des yeux profonds et tristes, un peu inquiets, un faible sourire plein de bontg. Elle 6tait fort pieuse, et s'effraya des coups d'aile tem^raires que donnait, dans un ciel plus haut et plus vide que celuioii s'arrfitait sapriere, la penste de ce fils dont elle avait jadis joint les mains sur ses genoux. C'est le souvenir le plus precis que j'aie de cette figure en deuil. Peu de temps apr6s la publication des Stances et Poemes, j'6tais alle voir Sully ; il n'y 6tait pas, et je Tattendais, quand je vis entrer sa m6re.

« Monsieur, me dit-elle, vous 6tes un ami de Sully, et je sais que vous aimez ses vers. Moi, je les trouve beaux, mais ils me d6passent et ils m'inqutetent. Dites-moi, oh! affirmez-moi que dans son livre il n'y a rien contre Dieul — Madame, lui dis-je tout 6mu, je vous jure

qu'il n'y a pas un mot, pas une pens^e qui soit impie, et que cette po6sie entiere, loin de se d6tourner de Dieu, le cherche constamment par le plus sincere et le plus religieux des efforts. — Ohf merci, » me dit-elle; et elle me quitta rass6r6n£e.

C'est ici le lieu de dire d'oii vint au po6te ce surnom de Sully, qui est devenu inseparable de son nom. Voici ce qu'il m'6crit k ce sujet : « Mon p6re avait regu ce nom de son entourage 6tant enfant, je ne sais pourquoi; le hasard l'aura amen6 sur les levres de quelqu'un de ses proches, qui Faura trouv6 joli. Quoi qu'il en soit, ma mfere le donnait, com me toute la f ami lie et les amis, k mon p&re, et quand il fut mort elle me Ta donn6 pour avoir toujours & le prononcer. Mon pseudonyme offre done ce caractere particulier de m'avoir 6t6 attribu6 d6s le berceau et de s'fitre en quelque sorte naturalist mien par le long usage. » En effet, sa mere et ses parents ne l'appelaient pas autrement. II fit, d&s son d£but, de « Sully Prudhomme » son nom littgraire, et sauva ainsi ce que son nom de famille semblait avoir de malencontreux. Je me

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souviens que ses amis redoutaient, ldrsqu'il s'apprMait 4 publier son premier volume, Feffet que pouvait produire sur le public ce nom devenu sytionyme de bourgeois sot et pr6tentieux. Nous Tarions engage k le suppriiner, k signer par exemple « Armarld Sully. > II s'y refusa absolument : « Si je dois conquSrir quelque frenomm6e, nous dit-il, je ne vfeux pas en frustrer le nom de mon p6re. » II avait raison, et, de fait, l'heureuse adjonction de « Sully » et surtout la beaute de 1'oBuvre otit si bien transfigure le nom de « Prudhoinme »

qu'en pronohcjant « Sully Prudhomme » nul ne songe plus au l£gendaire professeur d'Gcrittire.

La mkve de Sully se trouvait, apr£s la mort de son mari, dans une position assez g6n6e. La solitude lui" fut rendae moins cruelle et la vie plus facile par Paffection de ses proches. Elle avait un frfere et une soeur atn£s, non marife, qui etaient venus, comine elle, s'£tablir & Paris, oh le frfcre s'occupait d'affaires de terrains et d'imtneubles. Tous trois s'instal- 16reiit ensemble ; le frfire fut naturellemeht le chef de la petite famille, mais la direction

morale appartiiit surtout k la soeur dfn6e.

Cette directidn, acceptee sans peine par le caractere docile et un peu faible de la veuve, fut tr&s affectueuse; mais, dans ce milieu simple et bourgeois, on ne comprit que tardivement les besoins moraux et les penchants de l'enfaht.

Ce fut sans doute sous Tinfluence de ses proches que la m6re de Sully se d6cida k le mettre interne dans un pensionnat des l'&ge de huit ans : on l'envoya d'abord k la campagne, a Bourg-la-Reine. A neuf ans il entra k la fameuse institution Massin ; mais sa sant6 delicate s'accommodait mal d'une vie trop enferm^e : oti le mit k Chaillot, — c'6tait alors presque la campagne, — dans la pension Bosquet, d'oii Ton menaifc ies enfants en voiture au lyc6e Bonaparte pour les classes. II s'y lia avec L6on Bernard-Derosne, le plus intime et le plus inseparable de ses amis, auquel il a d6di6 les Stances et Pohmes. Malgr6 cette amiti6, malgr6 son amour du travail et les succ6s qu'il remportait, sa vie d'6colier fut si douloureuse que toujours depute il en a conserve une sorte d'effroi. II a dit dans une

pi6ce c616bre ce que souffrent dans « les sombres 6coles », loin de leurs meres, les enfants au coeur fait com me le sien :

Ces enfants n'auraient pas du nattre :

L'enfance est trop dure pour eux !

II n'avait pas seulement la nostalgie du foyer et du doux lit maternel ; il 6tait d6j& d6vor6 par les scrupules d'une conscience toujours palpitante :

Oh ! la le$on qui n'est pas sue !

Le devoir qui n'est pas fini !

Une penitence recue !

Le d&honneur d'etre puni !

Tout leur est terreur et martyre '...

Les jours de cong6, il trouvait dans sa famille, avec la joie trop fugitive du retour, d'autres Amotions, qui prenaient dans ce coeur pr6coce, dans ce coeur « qui souffre depuis qu'il est n6 », une importance que nul autour de lui ne pouvait soupgonner. Tout petit, Tapparition de quelque belle et grande demoiselle, qui passait en lui mettant « une caresse

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