La Vie de loin
SULLY PRUDUOMME. 2l5
depuis Tenfance jusqu'A l'Age d'homme, il s'ecrie :
Je fais voeu d'arracher au malheur cette proie : Nul n'aura de mon coBur faible et sombre hente* !
Et quand m6me les douleurs intimes de l'&me, quand m6me la lutte pour la vie ne suffiraient pas k rendre effrayante la destin6e d'un homme, comment oser, au temps oil nous sommes, associer un 6tre nouveau k la destin6e de l'humanit6 ?
Non ! pour leguer son souffle et sa chair sans scrupulc, II faut &tre enhardi par un espoir puissant, Pressentir une aurore au lieu d'un cr^puscule Dans les rougeurs que font Pincendie et le sang !
Aussi
... dans Tessaim des condamnes a naitre Sur ce globe maudit de fleaux empest£,
jure-t-il de faire gr&ce k celui dont l'existence depend de sa volont6 :
Demeure dans 1'empire innome' da possible, fils le plus aime, qui ne nattras jamais !
Plus sauve" que les morts et plus inaccessible, Tu ne sortiras pas de l'eternelle paix !
216 PKNSEURS BT POETES.
Nous voila loin des esp6rances et des fieres volitions des Stances el Poemes ! Et le decouragcment da po6le, bien que puisg k de plus nobles sources, n'aurait-il pas m6rit6 d'unjeune gmule les apostrophes indign&s que jadis il adressait k celui de Musset?
C'est que le fond de la nature morale de Sully Prudhomme, masqu6 un instant a ses propres yeux par l'effervescence de la jeunesse et par la reaction m&ne con t re la contrainte imposSe k son besoin de liberty, se r6vele tout entier dans cette piece. II tient en deux mots : tristesse et scrupule. La tristesse du po6te est n6e avec lui, si m6me elle ne l'a pas marqu6 de son empreinte dhs avant sa naissance, comme il le pretend dans une admirable pifece 1 . A peine n6, il prenait le deuil. On a vu plus haut combien furent profondes ses souffrances d'Scolier, et comment, des cet dge, k la tristesse fondamentale se me I ait dans son coeur le scrupule torturant 2 .
C'est sur ces deux notes que va se d6rouler toute la plaintive melodie de sa vie interieure.