SCENE IV
PAUL, PAULINE, entrant par la gauche.
PAULINE. Voici mes cahiers et mes livres.
LE MAGASIN THiATRAL.'
PAtiL Bien , ma chère Pauline.
PAULINE. Bien... oh non!.. Vous êtes seul maintenant , mon ami , et il faut que je vous fasse une confidence que je n'ai pas osé vous faire devant mon père et mon oncle.
PAUL. Qu'est-ce que c'est?
PAULINE. C'est qu'aujourd'hui encore j'ai bien peu travaillé , et que mon travail ne vaut rien du tout.
PAUL , souriant. Mais cela devient inquiétant.
PAULINE. Depuis bien des jours je suis comme cela , et je n'en peux pas deviner la cause.
PAUL. Eh bien ! il faut discontinuer les leçons, si elles vous ennuient.
PAULINE. M'ennuyer?.. oh! par exemple , non ; c'est pour moi le plus grand plaisir de la journée , et ma première pensée quand je m'éveille. Aussi , dès le matin, je me mets à mon piano; j'essaie ensuite de lire , de faire des extraits comme autrefois ; eh ! bien , mon ami , ( souriant ) c'est vraiment une chose fâcheuse : je commence un beau morceau de musique avec attention , et je ne sais comment il se fait qu'au bout de quelques instans je m'aperçois que mes doigts se sont arrêtés; j'ai oublié que ma musique est là sous mes yeux... De même, quand je lis , je m'applique en commençant à retenir ce qui est dans mon livre, et quelquefois l'heure tout entière destinée à la lecture se passe, et j'en suis toujours à la même page... à laquelle je ne pense plus depuis long-tems... En vérité, c'est une maladie.
PAUL. Dont les symptômes sont connus.
{A part.) Elle y vient d'elle-même.
PAULINE. Vous riez... mais c'est trèssérieux, et je vous avoue que je voulais vous consulter là-dessus , au lieu de prendre ma leçon.
PAUL. Et moi, je ne comptais pas vous la donner aujourd'hui , parce qu'il faut que j'aie votre avis sur une affaire importante.
PAULINE. Vraiment!... Eh bien! asseyons-nous, mon ami, et causons.
PAUL. Asseyons-nous.
PAULINE , gaîmeni. Et d'abord , quelle est cette grande affaire dont nous devons nous occuper ?
PAUL , riant. Et celte importante idée qui vous occupe tant ?
PAULINE. Non, non, parlez le premier.
Vous avez un secret à dire.
PAUL. En axuiez-vous im à cacher?
PAULINE. Jecroisque j'ai deviné le vôtre. PAUL. En vérité?
PAULINE. Oui... Depuis huit jours mon père rit sans cesse en me regardant.
PAUL. Et cela signifie?
PAULINE. Cela signifie, clair comme le jour , qu'il pense pour moi au mariage.
PAUL. Ah! oui-dà... Et si j'avais, moi aussi , deviné le secret de ma filleule ?
PAULINE. Ce serait bien étonnant.
PAUL. Pourquoi donc?
PAULINE. Parce que je n'en ai pas.
PAUL. Je vous demande bien pardon !
depuis quelque tems , M"" Pauline a l'air préoccupée ; elle avoue qu'elle ne songe plus à ses travaux ; elle est toute rêveuse ; elle rougit quand on la regarde.
PAULINE, Et cela signifie ?
PAUL. Celasignifie, clair comme le jour, qu'elle pense... à l'amour.
PAULINE. Ah !
PAUL. N'est-ce pas cela ?
PAULINE. Attendez donc... si vous alliez avoir deviné juste?
PAUL. Maintenant , ma filleule a si bien rougi , que je suis sûr de ne m'être pas trompé.
PAULINE. Vous m'avez presque fait peur.
PAUL. Peur... eh! pourquoi?.. Pauline sans doute aura fait un choix raisonnable.
PAULINE. Oh ! le plus raisonnable.
PAUL. Un choix d'accord peut-être avec celui de sa famille.
PAULINE , de même. Je l'espère.
PAUL. Elle est aimée ?
PAULINE. Elle croit en être sûre.
PAUL. Et dès long-tems déjà , cet amour...
PAULINE , mystérieusement. Ecoutez , mon ami , je vais tout vous confier : depuis quelque tems je sens mon cœur plus joyeux , quoique j'aie moins souvent envie de rire. Dans nos petites réunions , quand vient le moment de la danse, j'y tiouve un plaisir tout nouveau ; quand nous faisons quelques promenades, les arbres me semblent plus beaux , mon cœur bat plus vite, im charme délicieux se mêle à mes rêveries, et je me sens heureuse de vivre. J'ignorais encore quel intérêt avait ainsi tout animé autour de moi , lorsqu'une absence de quelques jours me sépara d'une personne : bientôt la promenade me fatigua ; la danse me sembla insipide ; nos réunions me parurent désertes, et au milieu de ma famille, je me crus seule au monde. Alors je vis bien que ce qui charmait mon cœur , ce qui me donnait tant de joie , ce n'était ni la danse, ni les fleurs, ni les plaisirs ! Que ma gaîté, mon bonheur , ma vie... c'était lui...
PAUL. Chère et naïve enfant l.. (A part.) C'est lui qu'elle aime!
PAULINE. Vous le voyez , mon ami , je vous dit tout.
PAUL. A qui donc adresseriez- vous vos confidences , ma chère Pauline , si ce n'était à celui qui a dévoué son existence à votre avenir ; qui a vu naître et qui a cherché à développer en vous les qualités qui vous font aimer, et qui craignait cette sensibilité , dont la douceur a tant de charmes , mais qui rend le bonheur si difficile!... Oui, Pauline, ces affections si vives de votre enfance m'avaient souvent alarmé : elles vont quelquefois se placer là où elles ne peuvent être partagées , ou bien là où elles ne doivent être que malheureuses. Je redoutais pour vous un choix dangereux.
PAULINE , souriant. Ainsi mon cœur a eu plus de raison que vous ne pensiez ?
PAUL. Et j'espère qu'il aura tout le bonheur qu'il mérite.
Ui\ DOMESTIQUE. M. Boulain désirerait parler tout de suite à M. de Renneville.
PAUL. Dites lui que j'y vais. Il est inquiet sans doute du résultat de notre conférence ; mais je pense qu'il en sera satisfait. Il avait accueilli la demande de ce jeune homme qui réunit tous les avantages désirables, car il a un honorable caractère, une éducation distinguée , une fortune considérable.
PAULINE. Qui donc? Quel jeune homme?
PAUL. Ah!., plus de franchise, Pauline.
Vous savez bien que je parle d'Eugène Moreau.
PAULINE. Eugène Moreau ! . . .
PAUL Que servirait de feindre à présent? N'est-ce pas de lui qu'il a été question?... ne m'avez-vous pas avoué voire amour ?
PAULINE , à part. Comme il s'est trompé!
PAUL. Cet amour fera son bonheur et celui de votre famille... Je vais dire à IM. Boulain que vous acceptez.
PAULINE. Moi ?... Non , non ! je refuse.
PAUL. Qu'entends-je?
PAULINE. Oui, je vous dis, je vous répète que je refuse, que je n'ai pas d'amour pour M. Eugène Moreau , que je ne l'épouserai jamais.
PAUL. Mais tout à l'heure?...
PAULINE. Ce n'est pas de lui que je parlais.
PAUL. De qui donc?.. . Parmi les jeunes gens qui viennent ici habituellement , il me semblait le seul...
PAULINE. Ah ! vous croyez cela?
PAUL. N'ai-je donc plus votre confiance?
PAULINE. Si fait !
PAUL. Veuillez donc nommer...
PAVLINE. Oh! non pas !... Ce secret-là,
je ne puis vous le dire.t. il faudra que vous le deviniez.
PAUL. Je vous en prie !
PAULINE. Cela m'est impossible!... pas à présent !... Mon père , à ce qu'il paraît, vous avait chargé d'interroger mon cœur, il attend ma réponse , allez la lui porter : dites-lui que je refuse M. Eugène Moreau.
PAUL, à pari. Qui a donc pu lui plaire? oh ! mon Dieu , faites que son choix ne compromette pas son avenir ?
PAULINE. Comme vous voilà soucieux,
PAUL. Un mot me tranquilliserait.
PAULINE. Je ne le dirai pas maintenant. Pardonnez-moi !
PAUL
S.IK de l'^nf^cluS.
Vous tnc laissez partir ainsi , Sans me dire un mot qui m'éclaire?
PAULINE , souriant.
Mais n'avc7,-vous pas, mon ami , Une réponse à donner .^ mon père, Et c'est un relus, je l'espère.
PAUL , lui prenant la main.
Cher cnfanf , ic vols à regret Que je n'ai plus ta confiance !..
PAULINE, souriant.
Bientôt vous saurez mon secret; Tàrhez de prendre patience.
PAUL. Allons, il faut attendre les femmes sur les confidences... J'ajournerai ma curiosité.