PAULINE, PAUL
PAUL , à part. Je ne puis me défendre d'une cruelle inquiétude! (f/a//^.) Pauline, vous étiez si joyeuse tantôt!... Que s'estil donc passé?
PAULINE. Rien.
PAUL. Cette espérance de bonheur , qui brillait dans vos yeux , je ne la retrouve plus. Des larmes l'ont remplacée!... Ah! parlez , qu'avez-voiis ?
PAULINE. Que puis-je vous dire?
PAUL. Tout!... tout ce qui se passe dans votre cœur! Ne sentez- vous pas que le mien vous est dévoué?
PAULîNE. Je le croyais... mais , que saiton ? Peut-être je m'étais trompée ?
p\UL. Ah ! je ne mérite pas ce reproche.
PAULINE. Que voulez-vous? On est jeune, étourdie , on croit plutôt son cœur que sa raison ; on espère ce qu'on désire ; puis une circonstance imprévue vous apprend que votre bonheur est menacé.
PAUL. Votre bonheur menacé!... non pas, non , Pauline?... Cet amour si naïf dont vous me parliez ce matin , dont l'objet m'est encore inconnu , car je n'ai pas voulu forcer votre confiance ; eh bien , rencontrerait-il quelques obstacles? Certes ils ne viendiaient pas de moi ; au contraire , je pourrais contribuer à les détruire!.. Voyons , mettez-moi à l'épreuve , confiezmoi tout, et vous verrez si quelque sacrifice me coûte pour assurer votre avenir tel cpie votre cœur le souhaite !... Mais d'abord , pourquoi tant tarder à me faire connaître votre choix? Serait-il possible qu'il fût indigne de vous?
PAULINE, vu'emcnt. Oh non !... c'est le nieilleur et le plus noble des hommes... Celui qui mérite le plus d'clrc aimé. Mais. . . TAUt. Mais?...
PAULINE. Mon cœur confiant ne lui connaissait aucune afFection qui pût rivaliser avec sa tendresse pour moi ; je croyais sentir que tous ses vœux , tout son amour n'appartenaient qu'à moi seul ; je devinais qu'il n'osait encore exprimer un sentiment que peut-être la difréience de nos fortunes l'empêchait d'avouer, et dont povutant il savait bien cjue je ne doutais pasi... Eh bien ! aujourd'hui je crains qu'une erreur cruelle ne m'ait abusée, qu'une autre femme...
PAUL. Comment?... Que dites-vous?
PAULIME. Je n'aurais pas ainsi livré toute mon ame à cet amour qui est devenu mon espérance et ma vie , si d'abord je n'avais cru deviner que j'étais aimée!... Ecoutez-moi, car le moment est venu de tout vous dire. Un jour j'entendis ces mots prononcés par lui : «i Toi que j'aimerai toujours... Toi à qui j'ai consacré toute mou existence !.. » Et un portrait recevait mille caresses c]ui prouvaient la sincérité de son amour.
PAUL , à part. Grand Dieu ! que dit-elle?
PAULIXE. J'étais là , près de lui , il ne me voyait pas ; je m'approchai , je me penchai un peu , j'aperçus les traits de cette figure qui lui était si chère , et...
PALL , aocc anxiété. Et?...
PAULINE. Il me sembla reconnaître les miens.
PAUL , à part. Quelle erreur, juste ciel!
PAULINE. Je ne pus donner à cette ima^e qu'un coup-d'œil bien rapide, mais je vous le répète, il me sembla que c'étaient mes yeux, mon sourire... jMe suis-je abandonnée à une illusion?... La prévention m'abusait-elle?...
PAUL. Quoi! Pauline, vous avez vu?...
PAULINE. Ah ! je ne me trompais donc pas !.. Pardonnez-moi, mon ami , d'avoir surpris votre seci'et.
PAUL. Mon secret!...
PAULINE. Oui , je le savais depuis longtems, et cette confiance dans votre amour augmentait encore le mien... Aujourd'hui, l'on a voulu jeter des soupçons dans mon ame... mais ils viennent de s'effacer... N'avez-vous pas dit tout à l'heure que votre cœur m'est dévoué ?
PAUL , à part. ÎMalheureux que je suis!
PAULINE , le regardant. ]Mon Dieu ! Paul, qu'avez-vous donc?... Serait-il vrai? Me serais-je abusée?...
PAUL. Ah, Pauline! qu'avez-vous fait?
P.VULINE. Que vois-je?... Vous me repoussez !
PAUL. Et c'est là mon cliàtiment I
l'AUjLINE. Abl cet effroi... cçUg pâleur
m'en disent assez ! ... Et j 'ai cru qu'il m'aimait !
PAUL, se rappmcliant (telle. Pauline, Pauline, vous êtes, je le jure, ce que j'ai de plus cher au monde!... mais
PAULINE. Eli bien?
PAUL, h part. Quel supplice!...
PAULINE. Mou Dieu! que signifient donc ce trouble, cette hésitation?... Paul, au nom du ciel, ne m'abusez pas !... ( Vioe— ment et plus ùas.) Savez-vous qu'on peut mourir d'avoir été trompé? Savez-vous qu'on m'a dit que ma mère était morte tl'un amour malhevueux pour un ingrat... qui l'avait abandonnée?
PAUL. Que dites-vous, Pauline? Quel horrible souvenir !
PAULINE. C'est la vérité.
PAUL. Et qui a pu vous apprendre?...
PAULINE. Un jour, les discours de ma tante Dorothée...
PAUL. Votre tante!...
PAULINE. Il y a long-lems déj.à , et pourtant je ne l'ai pas oublié; car je le sens aussi, moi, c'est une chose affreuse d'avoir cru à l'amour, et de voir que c'était une erreiu- !
PAUL. Si vous saviez !...
PAULINE. Exj)liquez-vous donc!... Ce portiait...
PAUL. Cellequ'il représente n'existe plus.
PAULINE. Ah!... Et vous l'aimiez?
PAUL. Je l'aimais.
PAULiNE.Conuneelleadùregretterlavie?
PAUL. Elle mourut de chagrin...
PALLINT. Elle aussi!...
PAUL. Ecoutez-moi, Pauline! Il n'y a plus à balancer ; ce que je viens d'apprendre me décide ; votre bonheur l'ordonne ! C'est le secret de mon cœur, l'histoire de ma vie tout entière que je vais confier à votre attachement... et à votre raison... Armez-vous de courage, il en faut!... J'étais jeune , riche , né dans une position où l'on rapporte tout à soi ; où l'on apprend à regarder les fenunes moins comme les objets d'un sentiment profond et délicat qui peut étendre son influence sur notre vie, que comme des occasions de plaisirs et de distractions qui doivent être .sacrifiés à nos intérêts. J'aimai une jeune fdle sape et belle ; j'obtins son amour ; elle mit en moi tout son bonheur ; elle n'eut plus cju'une volonté, la mienne. J'aurais demandé sa vie , qu'elle me l'eût donnée sans hésiter!... Eh bien, je fis plus!.... j'exigeai qu'elle devînt la fenune d'un autre!
PAULINK. Conunenl.''...
PAUL. Je croyaLj qu'elle ne pouvait être h micnucJ... Vous êtes ctonuce, Pau-
line!... Vous ne savez pas encore ce que ce monde hypocrite , qui loue la vertu et méprise le vice en public, tolère d'infamies , quand la fortune de ceux qui les comniettent éblouit ses yeux!.. Lu honnête homme fut trompé !... mes amis d'alors en rirent beaucoup!... moi, pourtant , je trendjlai en jetant aux bras d'un autre la jeune fille , coupable pour m'avoir aimé, qui s'était fiée à mon honneur, et dont la naïve et crédule innocence avait espéré me dévouer son avenir! Elle obéit! .. Elle était si pauvre!... Et moi j'étais si riche 1... Mais, après deux années de larmes dévorées en silence, elle mourut !...
PAULINE. Ah !.. , deux années ! . . .
PAUL. J'étais loin d'elle... et déjà le regret d'une mauvaise action et le souvenir de son amour avaient détruit le bonheur et la joie de ma jeunesse!... une main sûre me remit de sa part une lettre et un portrait qui ne m'ont plus quitté ! Depuis cette époque, de grands malheurs ont troublé ma vie , renversé ma fortune et mon existence dans le monde!... mais rien n'a jamais approché de l'impression que me fit éprouver cette triste lettre... si ce n'est,, Pauline, votre aveu d'aujourd'hui ! Ecoutez , il faut que tout vous soit connu ! (// ///.)
« Je vais mourir!... Je n'ai pu résister » au malheur de ma situation. Vous avoir » connu , Paul , avoir eu l'espérance de » vous consacrer sa vie ; et vous perdre » pour toujours c'était la mort! Quand » vous lirez ces lignes, les dernières que » ma main tracera , il ne restera plus rien » de celle qui vous a tant aimé ! rien que » cette enfant pour qui je vous implore » aujourd'hui!... Veillez sur elle!... et, » si les malheurs de sa mère ont inspiré » à votre cœur quelque pitié, tachez d'é- » carter de votre fille les dangers qui ont » perdu la pauvre Adèle I »
PAULINE. Adèle!... Et ce portrait!...
{Paul lui présente le portrait en détournant la tête ; elle le prend , le regarde , cl recule en jetant un cri déchirant.) Ma mèrel... c'était ma mère !
PAUL. Ah ! le ciel me punit trop !... Et voilà donc les suites d'une faute irrépara-
L£ MAGASIN THEATBAL.
ble î Elle seule me restait au monde ; c'était le dernier lien qui m'attachait à la vie , et il se brise!... Elle me fuit maintenant, elle me hait, elle me maudit peutêtre !... ah ! je suis bien malheureux!
PAULINE , se rapprochant avec émotion. IMalheureux !... vous!... ah , pardon !...
PAUL. Quoi !... tu ne me maudis pas.'
PAULLNE. Vous maudir ! vous, mon...
PAUL, lui mettant la main sur la bouche. Sdence!... enfant! .. Silence!....
A m : De voire bonté {(ènércuse-
A tes cotes j'ai vécu sans famille , lit j'ai seize ans veillé sur ton bonheur ; Je ticiiililc, hélas! en l'appelant ma fille, Car (];!ris ce m .1 tout est |ole et douleur ! 'loi qui m'aimas, pauvre Adèle, pardonne! Du liaut des cicux , dans mes bras tu la vois ! Co nom si doux , permets que je le donne Pour la prcnùèrc... et la dernière (ois!
PAULINE , s' écartant. On vient !...