‹ PérégrineChapitre 1 sur 1 · Pérégrine · texte numérisé non relu

Pérégrine

Itue (les Jardins iridalie, i, Kiitrée par la me Notre- I)ainc-aiix-?ic:{yc«, oo

Voyage delà mauvaise orthographe de madame Du Barri. — Se bonifiera- t-elie en mer? — Le déjeuner au musc et à l'ambre.

— Comment une femme se fait aimer d'un roi délicat. — Un cadeau du duc d'Orléans. — On le remercie à quatre chevaux.

— Une lettre de Sheridan oii il y a mieux que l'orthographe. — La comédie des Rivaux. — Le Jupiter tonnant delà fatuité (l un Olympe de fats. — Une dédicace merveilleuse. — L'intérêt reste suspendu faute d'espace.

Le comte avait trop d'usage pour se venger sur le style et l'orthographe de cette lettre du cas qu'on avait fait de la sienne. En homme d'esprit, il se sacrifia de bonne grâce; il se contenta, pour part de collaboration

PÉRÉGR1>'E, T. 2. 1

ù l'œuvre épistolaire, île sceller la lettre et le billet dir prince et d'écrire la suscription. On ne pouvait être plus modeste avec plus de goût. Immédiatement la lettre à M. de La Luzerne fut dirigée par Versailles sur l'Angleterre. Nous verrons plus tard quelle îut sa destinée.

— Le déjeuner est servi, vint dire Zamore, et Zamore fut le bienvenu, car rien n'allume l'appétit, en y joignant l'air de la campagne, comme une suite d'émotions qui se terminent par une bonne.

On passa joyeusement dans la salle à manger.

— Vous savez parfaitement cela, vous, d'Estaing^ aussi'est-ce pour madame seulement, à qui j'apprends riiistoire de France, que je rappellerai queleroi LouisXV aimait à déjeuner dans la pièce où nous sommes, parce que la disposition des croisées permet de voir à la fois le beau paysage de Versailles et celui de Saint-Germain.

— Situation encliantée! s'écria mistress Robinson, cl qui me rappelle mon beau Windsor! qui me rappelle...

— Vous vous rappellerez tout cela une autre fois, dit madame Du Barri qui aperçut venir une larme au bord des paupières de sa nouvelle amie.

— Vous avez raison, madame, parlons de vous... de celui qui vous a tant aimée...

— Avec bien dautres; mais enfin, comme vous dites, il nra aimée. C'est ici. vous disais-je, qu'il dinait, el il dinait bien. Quel tort cela peut-il faire à sa mémoire?

()ui, il mangeait beaiieoiip; il aimait passioiiiiémciil le vin de Champagne, et il buvait avec trop peu de méiiagemenl le vin de Bordeaux.

Afin de flatter Torguoil de Tauleur d'Alzire, j'app<^" lais mon nègre Zamore, et il nous servait à table costumé avec des plumes.

Presijue tous les mets qu'on offrait au roi aux petits déjeuners de Luciennes étaient ambrés ou musqués. C'est le duc de Uichelieu qui a mis en vogue chez nous, — c'est encore l'histoire de France. — ces choses orientales et beaucoup d'autres que je ne vous dirai pas.

— On dit que Louis XV avait une conversation charmante.

— On eût cru entendre Voltaire, qu'il détestait. Voufs jugez, ma chère amie, si je devais être à mon aise au commencement de notre intimité. Ma foi! je jetai mon bonnet par-dessus les moulins, et je vis que j'^iivais bien fait. Le roi fut ravi de rencontrer en mol un ton de liberté, et, s'il faut le dire, de Ikence, qui le dédommageât des ennuyeuses maîtresses de qualité qu'il avait eues autrefois: les Chàteauroux et les Pompadour. Il adorait mon laisser-aller quand je passais en revue, les poings sur la hanche, les belles damCs titrées, comtesses, duchesses, princesses, qui n'étaient si jalouses de moi (|uc parce qu'elles fie pouvaient pas avoir ma place. Je Itis déshabillais impitoyablement; je nommais au roi leurs amants, et je lui disais une à une toutes leurs intrigues,

que je savais à l'aide d'une police qui me coûtait, à la vérité, fort cher. C'étaient des révélations étourdissantes, des propos dont le roi recueillait l'esprit et le poison pour le communiquer à ses fidèles courtisans le lendemain à son petit lever.

Zamore entra au milieu de ces mille propos pour remettre à mistress Robinson deux lettres; l'une qui arrivait d'Angleterre, l'autre de Paris, et qu'accompagnait, dit-il, un cadeau.

Mistress Robinson n'eut pas besoin de décacheter la lettre qui lui était adressée d'Angleterre pour savoir qu'elle était de son ami, de son protecteur à la cour, au théâtre et partout, — qu'elle était de Sheridan. Oubliant qu'elle était chez des étrangers, elle se disposait à la lire, quand Zamore, qui était resté debout devant elle, lui dit:

— Si madame voulait lire l'autre lettre , il est indispensable que madame y réponde...

— Zamore! vous êtes importun... Pourquoi est-il indispensable...?

— Pardon, belle maîtresse! oui, il est indispensable que madame...

Mistress Robinson lut alors à haute voix le billet sur lequel Zamore avait appelé son attention...

« Chère dame,

» Vous m'avez fui la nuit dernière avec une vitesse si grande, que j'ai pensé vous faire une chose agréable en

vous envoyant ma voilure la plus légère et mes deux chevaux les plus rapides, et en vous priant d'accepter le tout comme un moyen pour vous rapprocher ou vous éloigner de moi, à votre gré.

» Je suis de votre grâce et de vos charmes le dévoué

serviteur,

« Duc d'Orléans. »

— Pas trop malt s'écria madame Du Barri, comme une galanterie; mais c'est être un hardi scélérat de penser qu'on pourrait accepter... vous n'acceptez pas,, je pense?

Mistress Robinson, pour toute réponse, passa le billet au comte d'Estaing. Celui-ci écrivit au bas, au crayon, sans déguiser le moins du monde son écriture •

« Monsieur le duc, on ne veut ni rencontrer ni fuir votre présence. On ajoute seulement deux chevaux aux vôtres pour vous renvoyer votre présent encore plus vite qu'il n'est venu. »

— En passant par Versailles, ordonna ensuite le comte d'Estaing à Zamore, on prendra deux chevaux dans mes écuries et on les ajoutera à l'attelage de cette voiture qu'on va ramener à Paris.

Mais qu'apprenait le grand Sheridan à mistress Mary Robinson?

Il est impossible, et, à nos yeux, c'est presque une impiété littéraire, quelque grande que soit la latitude

laissée au romancier, de se supposer à la place d'un auteur aussi célèbre que Sheridan, de meUre son nom au bas d'une lettre qu'il n'a jamais écrite. La postérité commande de plus grands respects. Mais ce qui est bien différent, ce qui est, à coup sur, ne pas oublier le culte qu'on doit à une illustration aussi haute, c'est de se borner à réunir, avec le privilège acquis à la traduction et sous toutes réserves analogues, des pensées et des sentiments répandus dans ses œuvres et qui lui sont, de l'aveu de tous, exclusivement personnels. Ainsi ce n'est point la forme première, le dessin exact d'une lettre de Sheridan qu'on va voir dans le cadre de ces aventures, au nombre desquelles il figure pour sa bonne part, mais un trait rapide, un simple transparent de son imaginaiiofi ; c'est moins l'œuvre, en un mot, que le compterendu de l'œ.uvre que Ton offre au lecteur. La critique a bien ce droit, et ici nous n'en demandons pas d'autre. C'esl encore, si l'on veut, le portrait de Sheridan, par ce que ses livres ont dit de lui après sa mort, par ce qu'ont retenu de lui ses contemporains, et pourtant ce n'est pas lui. On laisse son souffle dans les airs, son sang dans les veines de ses vivants ouvrages, son àme dans le cœur gracieux de ses poésies. On ne trouble pas ce magnifique passé. Sheridan a-t-il été en position de penser et d'éprouver ce qu'on va lire? Oui. L'aurait-il exprimé autrement? — Qui en daute?

« Ma chère Mary,

» Il n'est bruit à Londres, et Londres, c'est l'Angleterre, comme Paris, c'est la France, que du prodigieux effet produit par vous sur les imaginations françaises depuis votre arrivée à Paris, où mes vœux et mes regrets vous ont suivie. Vos amis, et ils sont très-nombreux, quoi que votre misanthropie en pense, vos amis ont lu avec avidité, avec transport, les détails de votre présence à la cour et chez les grands personnages qui l'entourent. On lit vos lettres comme on allait chercher autrefois des billets de spectacle quand vous deviez jouer. C'est le même empressement. L'envie, devant cet hommage, a gardé le silence : elle ronge sa muselière. Vous savez qu'elle est lâche de sa nature, et que l'un de ses caractères particuliers est de s'affaiblir à mesure qu'on met entre elle et le succès qui l'irrite le temps ou l'espace. C'est un hydrophobe que toute surface brillante met en fureur. Elle est de naissance proche parente de la mort. Elle ne pardonne un peu qu'à ce qui s'en va, mais bien peu! Si cette dernière définition est juste, je crois, ma chère Mary, que j'aurais bientôt besoin, à mon tour, de voyager, car, moi aussi, je viens d'obtenir un immense succès par ma reprise de ma comédie des Rivaux. Grand Dieu ! comme on va me le faire expier à la première pièce que je donnerai, si j'en donne en-

core. et surtout le faire durement expier, en moi, à l'homme politique ! Parlons de vous. Ah ! que n'étiezvous à celte helle reprise ! comme vous en auriez encore augmenté le retentissement et l'éclat par votre sympathique jeu, ce jeu si pur, si délicat, si féminin ! qui prête à chaque sentiment de l'àme, à chaque nuance de l'esprit, une vérité après laquelle il n'y a plus rien, rien que les cris éperdus de la foule et le frémissement de l'auteur, de l'auteur qui vous attend dans les coulisses, madame, les mains tendues, le visage pâle, et qui peut à peine vous dire : Merci! madame, c'est bien. L'auteur! on ne sait pas quelle indéfinissable amitié?... vous me l'avez appris!... quelle fraternité... ce n'est pas le mot : il est trop faible : il y a, il doit y avoir un autre mot, — je le trouverai un jour dans l'ivresse... — quelle fraternité et quelle amitié se créent entre lui et Tactrice à laquelle il doit la fortune et l'honneur d'un succès ! Et combien ne vous en ai-je pas du ! c'est un mariage incompréhensible, une association comme les âmes vulgaires et les corps qui passent et meurent n'en forment pas. C'est une chaîne faite avec un autre métal que l'or le plus fin et le plus rare. On ne touche pas à ce métal sans sentir frémir ses mains, on n'y porte pas ses yeux sans baisser les paupières. Il y a du sortilège. Après tout, j'ai été seul peut-être à éprouver cela comme vous avez été seule à l'inspirer. Voilà une des grandes joies de notre art : voici une de ses grandes douleurs.

» Chère Mary, une autre actrice que vous occupe votre loge à Drury-Lane ; la loge bleue que je vous avais fait arranger. Il n'y a plus votre nom sur la porte: Loge de mistress Mary Robinson. Il y a je ne sais plus quel nom béte d'actrice écossaise ou irlandaise, peu mUmporte : une grosse et belle fille, blonde des pieds à la tète, qui doit être rouge chez elle, quand elle est seule. En traversant le long couloir si sombre sur lequel s'ouvre cette loge bénie où j'ai eu de si longues causeries avec vous, épingle à épingle, pendant le spectacle et après le spectacle, j'ai vu passer, — et ceci m'a navré, — j'ai vu portés sur les bras de votre habilleuse, miss Temple, vos jolis costumes de Juliette. On les avait arrangés, agrandis, déformés, pour celle qui vous a remplacée dans ce rôle. Je ne sais quelle tendre illusion, voilée, crispée par la tristesse de votre absence, a produite en moi la vue de ces robes, de ces étoffes, de ces mousselines dans lesquelles vous avez respiré et vécu, mais je me suis imaginé que, vous morte, la garde-malade, comme c'est l'usage chez nous, emportait à son profit vos vêtements. Cela m'a serré le cœur, mais serré au point d'étouffer : vous connaissez ma sensibilité folle; les palpitations que vous savez me sont revenues au galop : pourrez-vous lire les lignes qui suivent? Ne faites pas attention, passez : ce sont des larmes.

» Mais parlons encore et toujours de vous : pourtant

est-ce que je n'ai pas parlé que de vous jusqu'ici? Parlons alors de lui... ce sera encore'paiier de vous, n'estce pas? Vous l'aimez toujours? vous avez raison, il est prince, il est le plus ainiablo homme de rAnglelorre... Ali! je vois que j'en fais trop l'éloge; vous croyez au fond que c'est pour en médire : non! Il a des qualités réelles, de grandes qualités... mais des défauts non moins grands. A l'occasion du beau succès de ma comédie des Rivaux, il s'est rapproché de moi par une iillenlion délicate. Le jour de la troisième représentalion, il a loué la salle entière (|u'il a distribuée à ses amis venus pour m'applaudir. C'est lui qui donnait le signal des bravos. Que voulez-vous! je suis auteur, vous êtes actrice, ces choses-là nous touchent et nous laissent sans défense. J'ai été iieureux surtout de cette trêve, que je n'ai pas provoquée, remarquez-le bien, j'en ai été heureux, dis-je, à cause de vous. Cet armistice me permettra d'intervenir pour vous dans la grave alTairc d'intérêt que je n'ai pas oubliée.

» Il faudra enfin que le prince s'acquitte avec honneur de ce billet qui est toute votre fortune et une grande partie de votre avenir, si vous êtes toujours décidée à quitter le théâtre. Il est vrai que le grand prince n'est pas cousu de guinées dans ce moment : et dans quel moment rest-il?II a fait courir et il a perdu dix mille louis, quoiqu'il ait de bons chevaux. Mais il n'est pas heureux depuis quelque temps. Je ne dis pas cela pour

oourliser votre douleur, je sais qu'elle est profonde, inronsoluhle... mais réellement il irest pas iieureux. L'autre jour \im aile de son i)avillon de Brighlon a brûlé et il a perdu dans Tincendie toutes les riches curiosités du Japon et des Indes que les sultans, émirs et nababs lui avaient envoyées. C'est sans doute pour s'étourdir sur ces nombreuses contrariétés et ces malheurs, qu'il ne sort pres(|ue plus d'une suite de petits soupers depuis votre départ. Je crois qu'il vous regrette. On ne devient pas si gai sans un grand chagrin, je le sais mieux que personne. Et alors il n'y a que la tempête du vin qui fasse taire celle du cœur. Celle-ci dit à celle-là : — Silence! et celle-là se replie, rampe, disparaît... du moins un instant; l'instant d'après, il est vrai, elle se relève et domine, mais on l'écrase toujours, on la noie de nouveau... jusqu'à ce qu'enfin on meure... jusqu'à ce qu'enlin on embrase par l'ivresse souterraine et perpétuelle, par le feu intérieur qu'on couve dix ans, vingt ans, le gilet de flanelle qu'on porte sur la poitrine. Le prince de Galles et moi portons de la flanelle. * » Enfin, il faut bien aussi que je vous l'apprenne, dussiez-vous vous leurrer, Mary, d'une nouvelle espérance. Je crois que le prince de Galles n'est pas heureux avec miss Avenel, celle qui occupe le trône des amours. Entre eux quy a-t-il? Je l'ignore : ce que je sais ne vaut guère mieux; des bruits creux : on murmure çà et là que le prince a été trompé, a été joué.

— Kl —

Comment? par qui? Il se serait élevé des doutes dans son esprit sur la pureté d'origine de sa maîtresse. Estce cela? Attendons : je saurai, et quand je saurai, vous saurez bientôt par moi. Mais mallieur! si elle tombe, la favorite, mallieur pour Brummell! Brunimell ne se tiendra guère longtemps sur ses jambes, toutes jolies qu'elles sont. Je ne prononcerai aucun discours sur sa tombe. Je n'irai pas même jusqu'à l'église. Décidément, cet homme est le Jupiter tonnant de la fatuité, entouré de tout un Olympe de pâles et divines insignifiances comme lui. Vous ne sauriez vous figurer la vogue slupide et de plus en plus croissante dont il jouit à Londres dans les plus hautes régions de la société. On veut danser comme lui, on veut se vêtir comme lui : je crois que si Brummell mourait, l'Angleterre se ferait enterrer. Jugez par vous-même si l'importance bouffie de celte poupée s'en est accrue : elle a enfoncé d'un coup de j)ied la dernière limite. L'autre jour, un des Beaux, un des petits paons qui vivent et font la roue sous l'aile de ce magnifique paon, passait dans Saint- James'-street. Brummell, avec qui il causait, interrompant tout a coup ce jeune pair, car ce paon est un pair ou ce pair est un paon, lui dit gravement : « — Comment nommez-vous <es choses, ces petites choses... ces choses-là... que vous avez au pied? — Je les nomme, je crois, des souliers.— En vérité?... tiens!... tiens!... ce sont des souliers... Eli bien ! je les prenais pour des pantoufles.»

Voilà pour un lord, voici pour un autre : Brunimell saisit, un jour de réception chez je ne sais quel ambassadeur, car il va partout comme les sorbets, les pans do l'habit de lord Bedford, — un Beau aussi lord Bedford, — et il lui dit après un examen des plus minutieux et après lequel l'inconvenance de l'inspection ne pouvait se faire pardonner que par un éloge du tailleur : « — Bedford, voyons, là... franchement, — la main sur la conscience, — appelez-vous ce que vous portez là un habit? «

El l'autre jour, — encore ce trait de lui, — l'autre jour un de ses amis, qui est un peu le mien aussi, lui demandait: « — Où diable, monsieur Brummell, avezvous donc dîné hier? Nous ne vous avons pas vu. —Ah ! ne m'en parlez pas. — Mais enfin? — Puisque vous tenez tant à le savoir, j'ai dîné avec M. Rogers... oui, Rogers... je dis bien : Rogers. Cet excellent homme brûlant depuis longtemps du désir fort concevable, mais fort téméraire aussi, de me saluer, a songé à m'avoir à W table. J'ai cédé, ma foi ! j'ai cédé, mais à la condition — entendons-nous bien! lui ai-je dit, — que c'est moi, moi seul qui serai chargé des autres invitations. Il a été trop heureux de consentir, ce digne... comment avonsnous dit?... Rogers... Oui, c'est bien Rogers. Alors j'ai dit à Alvanley, à Pierre-Point et à quelques autres Beaux de venir souper avec moi chez ce monsieur, qui avait la fantaisie de vouloir jouir du droit civil de me saluer.

Très-bien jiis(|ir'-1ji: les choses n'ont pas trop niiil niarrlié. Le Rogcrs... — est-ce bien Rogers? oui, c'est toujours Rogers... nous a bourrés de raretés en toutes choses délicieuses qui se mangent, et inondés de cliampagne blanc, jaune et rose, mousseux et non mousseux, frappé et non frappé; admirable... toujours jusque-là; mais attendez! croiriez-vous, mon ciier et excolleiil ami? continua Brummeli; non! vous ne le croirez pas. C'est étourdissant de fatuité, ma parole d'honneur! delà part de ce M. Rogers qui m'avait invité à dîner. Il a osé, oui, il a osé diner avec nous! il a osé s'asseoir à sa propre table! >

» Que dites-vous, chère Mary, de cet homme? quil est fou? Non pas, non pas, s'il vous plaît; mais fat: comme Adonis, comme Narcisse, double fat, triple fat, qui a infatué toute l'Angleterre, où il pourrait fonder, s'il le voulait, une religion, un culte à l'aiguille dont les granils prêtres seraient des tailleurs, les lévites des parfumeurs, les vestales des blanchisseuses et l'eau lustraR* du vernis pour les bottes.

» L'n vrai fou, digne de ce nom honorable, c'est Tickell, voilà mon fou, le fou que j'aime, et qui serait un homme de génie, si les honmies de génie, tenant essentiellemeni à leur titre et occupant fort bien leur place, n'étaieiil eux-mêmes un peu fous. Je vous envoie la très-burlesqu<^ t'I très-spirituelle dédicace qu'il vient d'écrire, ce fou de Tickell, pour ma comédie des Rivau^r, que j'ai réim-

— fy -

primée avec les changeinenlsque j'ai faits pour la rcpristv Voici celte dédicace; puisse-l-eiie vous distraire un instant (1) !

« Les Rivaux, VwwQ, des meilleures comédies qui aient été écrites en anglais, fut composée très-anciennement, sous le règne de Georges III. L'auteur se nommait Sheridan. Il est cité par les historiens de ce siècle comme un homme qui était doué de talents extraordinaires, mais qui les avait peu perfectionnés par l'éducation. Sa confiance dans les ressources de sor» génie et son aversion pour toute sorte de travail étaient si grandes, qu'on ne put le décider à apprendre à lire ni à écrire. Il fut pendant quelque temps directeur d'un des grands théâtres de Londres, et il conçut le projet presque incroyable de composer une pièce impromptu qu'il devait réciter aux acteurs dans le foyer, et (jue ceux-ci devaient venir jouer immédiatement après sur le théâtre. Les acteurs ayant refusé de faire ce qu'il demandait, de dégoût il abandonna la direction.

» Il fut membre d'un des derniers parlements qui aient été convoqués en Angleterre et se signala dans maintes occasions par son esprit et son éloquence, quoi-

(1} Celle pièce, trunc réelle originalité', est fort rare. Tliotnas Mooro, seul, Paiitcur des Mémoires sur Sheridan, l'a l'cnire les mains Elle n'a jamais clé inipriinéc du vivant de Sheridan, <|Hi faisait le plus ;;ranil cas de Tiekell, lU) de ces rares écrivains qui irccrivcnt pis.

que raremeiil il vînt à la chambre que les débats ne fussent presque terminés et qu'il ne parlât jamais à moins (l'être ivre. Il vécut dans la plus étroite intimité avec le fameux Fox, qui, dit-on, concerta avec lui l'odieuse tanlative qu'il fit en 1785 pour s'emparer de toutes les richesses de la Compagnie des Indes orientales, lesquelles s'élevaient alors à plus de douze millions sterling, et se faire proclamer lord protecteur du royaume de Carlo-Khan. L'usurpation ayant été déjouée, le parlement fut dissous, et les njembres de la chambre basse renvoyés couverts d'infamie. Sheridan fut du nombre des membres réélus. Les bourgeois de Strafford, qu'il avait tenus près de trois semaines dans un état constant d'ivresse, par reconnaissance, le choisirent de nouveau pour les représenter, ce dont il était bien digne.

w Mais, plus lard, le parlement ayant été une dernière fois cassé, Sheridan se lia plus étroitement avec Fox et quelques autres individus moins marquants, et ils formèrent la bande la plus abominable qui ait jamais déshonoré un pays civilisé. Ils se rendirent coupables de toute espèce de crime, jusqu'à commettre des brigandages sur les grandes routes; ils échappèrent à une condamnation que le défaut de preuves suflisanles empêcha de prononcer contre eux. Non content d'éluder la justice de son pays, Sheridan résolut de s'en moquer. Il composa, à cet effet, une pièce intitulée les Forestiers, contenant des scènes où étaient représentés quelques-uns des vols

qu'il avait commis. La pièce fut couverte d'applaudissements, au scandale de la nation. Le roi, indigné, ordonna d'enrôler les acteurs dans l'armée, fit fermer le théâtre et défendit tousles spectacles sous peine demorl. Drury- Lane fut bientôt après converti en caserne, et n'a jamais cessé, depuis, d'être employé à cet usage. Shéridan fut arrêté, et tout le monde s'attendait à le voir périr sur la roue; mais il échappa à ses gardes à la faveur d'un stratagème fort ingénieux : il passa en Irlande dans un ballon que son ami Fox lui procura. Arrivé en Irlande, il se mit à la tète d'un parti de réformateurs les plus enragés qu'on eût jamais vus. Il est considéré comme l'auteur du complot tramé pour enduire le lord lieutenant, M. Jenkison, de goudron de la tête aux pieds, le rouler ensuite dans la plume, et le forcer, dans cet état, de signer le capitulation du château. Shéridan, le complot n'ayant pas réussi, devait être exécuté le lendemain ; mais il n'eut pas plutôt les mains et les jambes libres, qu'il commença à danser, à cabrioler et à prendre les attitudes les plus grotesques, au grand étonnement de tous les spectateurs. Quand le chapelain voulut le ramener au sentiment de sa terrible situation, il chercha à le chatouiller, et lui joua cent autres tours si drôles, que les plus tristes ne purent s'empêcher de rire. Il fut lancé .dans l'éternité en poussant un grand éclat de rire et tournant ses regards vers le château avec un geste très-peu respectueux.

«Ainsi se termina l'existence de cet homme si singulier, qui offrit un triste exemple des malheurs qui suivent l'abus des grands talents et des liqueurs fortes. Il eut un fils qui donnait de belles espérances, mais il ne voulut jamais qu'on lui montrât seulement à lire. Il se plaisait, — étrange père! — à enseigner à cet enfant à dessiner des portraits avec ses orteils, genre de talent dans lequel il parvint à exceller au point qu'il manquait rarement d'attraper la ressemblance.

» Il reste encore, après trois siècles écoulés, quelques pièces de Shéridan : toutes sont excellentes.

n» Pour plus de détails sur cet homme extraordinaire, voir y Histoire morale de Macpherson, article Ivrognerie. »

» Eh bien! chère Mary, que dites-vous de cette notice de mon biographe futur? Elle est assez extraordinaire: mais, en fait d'extraordinaire, écoulez cette histoire. Vous croirez rêver... »

Continuation de la lettre de Sliéridan. — Où prendra-t-on le cafc?

— La terrasse des Tillenlp. — Éfail-ce bien niaduine Du Barri qui faisait le café de Louis XV? — Grave question ! — . Elle est résolue. — S'est-elle servie de Texpression dont on ne se sert pas? — Voir ce chapitre. — Le paysage vu du haut du parc.

— Les deux Sliéridan. — Ivres tous les deux. — Comment, en voulant se noyer, ils cherchent à empêcher quelqu'un de se noyer. — Le pont de Londres. — L'escalier tournant. — Qu'y avait-il au bas de cet escalier? — Une Iwstoire nouvelle.— Deux personnages nouveaux. — Warren HasUngs!

Mistress Robinson ne sortit du charme bien doux »|u'elle éprouvait à la lecture de la lettre du grand poêle comique anglais, qu'à la voix argentine de Zamore venant

demander à sa belle et bonne maîtresse si l'on prendrait le café dans la salle à manger ou sur la terrasse des Tilleuls.

— Ab ! pardon, s'écria alors la célèbre actrice do Drury-Lane, trop entraînée par l'éloquence épislolaire de son ancien directeur; je me suis oubliée... une lettre est un morceau de la patrie.., ajoula-l-elle en rougissant.

— Et vous aimez beaucoup votre patrie : mais comme nous aimons, nous, beaucoup le café, et que nous vous aimons beaucoup aussi, vous allez, vous et votre lettre, nous accompagner sur la terrassedes Tilleuls, où le café est servi. Vous lirez ensuite la fin de votre lettre tout à votre aise où il vous plaira, sur la terrasse ou dans le parc.

Madame Du Barri, prenant ensuite le comte d'Estaing et mistress Robinson cbacun par un bras, se dirigea avec eux surcette terrasse des Tilleuls qui tient une assez curieuse place dans les cbroniques galantes de Lucienncs. Louis XV se rendait au pavillon de la bien-aimée en passant par cette riante terrasse, dont tous les tilleuls disparurent pendant les premières années de ce siècle, à l'exception toutefois d'une double allée, qui permit de recomposer par la pensée la forme qu'avait autrefois la promenade entière, remplacée plus tard par une belle pièce de gazon. Le tilleul solitaire, resté ferme, debout à l'entrée de cette terrasse, comme le dernier membre de la famille, a une valeur historique que va nous dire madame Du Barri elle-même, une valeur comme celle du vieux chêne de Sully à Chantilly, quoiqu'il n'ait ptis

joué un rôle aussi vertueux dans sa jeunesse; mais il ne faut pas demander aux tilleuls l'austérité des chênes.

— Mes chers amis, dit la comtesse après avoir fait asseoir ses deux hôtes sous le tilleul planté au bord de la terrasse, c'est en sortant du pavillon d'où nous sortons nous-mêmes à l'instant que le roi venait comme nous prendre le café sous ce tilleul. Il est vrai, ainsi qu'on l'a dit, que c'est moi qui le lui préparais, et je le lui faisais moi-même, par la raison fort simple que je le fais beaucoup mieux que mon cuisinier. Il est vrai encore que j'ai dit plusieurs fois à Louis XV, chargé de le retirer du feu quand il bouillait trop : — La France, ton café fiche le camp. Il est vrai...

— Disiez-vous fiche? demanda le comte dans une interruption des plus comiques.

— Je disais fiche : pourquoi n'aurais-je pas dit fiche?

— L'histoire a donc menti?

— Elle ne fait que ça ; mais que dit-elle, l'histoire? Me conteste-t-elle ce fiche le camp?

— Au contraire, elle prétend que vous vous serviez d'un mot beaucoup plus vert...

— Je ne connais pas de mot plus vert..., dit la comtesse d'un ton de retenue et de sévérité à faire regretter au comte d'avoir rappelé ce trait de la vie familière du roi à Luciennes. Mais enfin quel mot?...

— Je ne le redirai pas, puisque vous dites...

— Cependant... je veux éclaircir... Zamor?

L'esclave n'était qu'à deux pas.

— Maman chérie, me voilà.

— Disais-je autrement que : — La France, ton café fiche le camp?

— Oh! oui... oh î c'était bien mieux!... oh! c'était bien plus joli !

— Monstre ! s'écria madame Du Barri en riant et en jetant un morceau de sucre dans la bouche de Zamorc : comment disais-je donc?

Et Zamore, en croquant le sucre, lança le mot beaucoup plus vert.

— Ma foi! oui. Je disais ainsi, et le roi riait beaucoup chaque fois qu'il l'entendait, et il l'entendait souvent, acheva la comtesse en se moquant de la peur qu'elle venait de faire à d'Estaiog, qui avait pu croire un instant la fâcher pour si peu de chose.

Après le café, madame Du Barri fit un signe d'intelligence au comte, et ils s'éloignèrent tous les deux sans être entendus, pour permettre à mistress Robinson d'achever en silence la lettre dont elle avait suspendu la lecture. Ils la laissèrent à cette douce occupation de l'esprit dans l'endroit le plus charmant, le plus délicieux, l'on peut dire, de la propriété de Luciennes. Chaque morceau de l'immense terrain déroulé sous le regard est pour les yeux un tableau signé Claude Lorrain et pour la mémoire un souvenir historique tracé par Tallemant des Réaux ou Saint-Simon. C'est, à l'horizon, Saint-Germain, pavillon des fêtes de nos rois.

Là naquit Louis XIV, entre ce groupe d'arbres qui frissonnent au vent et ces oiseaux qui passent à tired'aile; à droite s'éparpillent les maisons blanches de Bougival, Bougival, où repose Rennequin Sualem, cet habile homme qui fit monter l'eau de la Seine dans les airs pour la répandre dans les bassins de bronze de Versailles, l'inventeur delà machine de Marly. A gauche, sous ce nuage blanc, Maisons, où Voltaire avait failli périr dans un incendie où il ne périt heureusement qu'un poëme épique; Rueil, où Richelieu avait son château avec ses oubliettes; Xanterre, où filait en priant la blonde Geneviève, à travers les blés; le bois de Vesinet, qui porte Chatou dans ses branches comme un nid d'hirondelles; Vaux, où François !«'' fut allaité; et cent autres et mille autres endroits. Chaque arbre voile un château, une maison connue, un asile célèbre, une gloire de l'ancienne France; agglomération de richesses qui s'explique aisément. François I", Henri II, Henri III, Henri IV, Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, ont attiré, fixé, pendant trois cents ans sur le même espace toutes les fortunes et toutes les intelligences de leur règne en occupant le centre planétaire de cet espace.-

C'est au milieu de ce vaste silence et dans cet excès d'air pur que mistress Robinson, reconnaissante de l'isolement où la courtoisie de la comtesse la laissait quelques instants, reprit avec joie la lecture de la lettre de Shéridan et à l'endroit où celui-ci allait lui parler d'un

cWéiienienl exlraordinuire que c'était à faire probablement douter, disail-il, si ce n'était pas un rêve. Prenons part à la surprise de ce rêve en suivant par-dessus l'épaule de niistross Robinson les ligiics de Sbéridan :

« Voici, ma chère mislress Uobinson, de (juelle manière l'événement commenea. Ces jours derniers, les acteurs de Drury-Lane m'ont donné un dîner pour me remercier dignement, comme directeur et comme auteur, du grand succès de ma comédie des Rivaux. Vous supposez aisément que rien ne manquait à l'ordonnance de ce festin; les vins surtout n'y maniiuaicnt pas, je vous assure. On a bu à votre santé, à votre souvenir, à votre gloire, à votre retour; et comme chacun vous aime, et vous aime beaucoup, imaginez les toasts copieux, multipliés, inépuisables, dont vous avez été la cause. Je ne sais pas rommonl se trouvaient mes pensionnaires vers trois heures du matin, et s'ils auraient pu jouer dcceninn-nl devant le public, mais je sais que, moi, leur directeur indigne, j'étais fort animé, fort différent de mon état ordinaire. Oh î Mary, n'allez pas croire — et cela m'excuse — que je fusse très-gai; au contraire! j'avais ce soir-là l'ivresse triste, noire comme une bouteille d'encre, enfin, j'étais triste à mourir... Attendez, et vous verrez que l'expression que j'emploie n'est pas du tout exagérée, si elle a le parfum nauséabond d'une phrase toute faite, cette chose horrible à voir comme une chose déjà mâchée. Parlons de mon ivresse. Je ne sais com-

nient celle inèiue nuil-là je me Irouvai seul dans les rues lie Londres, mais je n'ai jamais pu, sur mon àme ! me rendre comple suil de la fin du repas, soit de la disparition de nos compagnons de table, embarras, du reste, parfailement partagé par eux-mêmes. Ils n'ont jamais su, je le tiens de leur propre aveu, comment ils m'avaient quitté. Donc, j'errais, vous disais-je, de rue en rue, de place en place, de mur en mur aussi, de plus eu plus persécuté par une pensée; cette pensée était que je négligeais trop la politique depuis quehjue temps pour les choses de théâtre. Je me reprochais hautement d'oublier pour d'indignes comédies le mandat dont j'avais été revêtu par les électeurs de Staiîord. Est-ce ainsi, me disais-je, ô Shéridan ! en me frappant la poitrine, que vous défendez leurs droits, que vous veillez sur leurs intérêts, que vous vous occupez de la patrie? Je me rappelle m'être assis dans ma cour sur une borne et avoir pleuré ù chaudes larmes entre mes doigts sur l'abandon où je laissais la patrie en général et les électeurs de StafTord en particulier. Figurez-vous si j'avais bu! et remarquez qu'un mois auparavant, car ceci tend à passer en habitude chez moi, à la sortie d'un souper très-arrosé chez Fox, un souper composé rien que d'hommes politiques, je m'étais trouvé (dans un autre quartier de Londres sans doute) pareillement ivre, pareillement assis sur une pierre et pleurant]encore à chaudes larmes à la pensée que je négligeais totalement les choses litté-

raires, ces choses si nobles et si élevées, pour me livrer à la défense des intérêts politiques d'un las d'imbéciles représentés par moi à la chambre des communes. Or. tel est le ballottement perpétuel de mes ivresses; quand ce n'est pas l'homme politique dont l'homme littéraire rougit en moi, c'est l'homme littéraire dont l'homme politique se raille dans ma peau. Les deux Shéridan, dans cet état où, au contraire, ils devraient s'estimer si heureux d'être ensemble, se livrent en moi une guerre à mort.

» Pour en finir avec res tiniilkmcnts alTrcux, trop forts pour un seul homme, je me dirigeai ce soir-là vers la Tamise, dont je n'étais pas très-éloigné en ce moment. Je résolus de noyer du même coup pour les mettre d'accord à toujours, l'homme littéraire et l'homme politique. L'un prit donc l'autre au collet et tous deux s'avancèrent du côté de la rivière. Vous connaissez le pont de Londres. A droite de la première arche il y a un escalier tournant, étroit, glissant, roide comme une échelle, par où je ne voudrais pas descendre avec la tête libre pour mille guinées (si, pour mille guinées, j'y descendrais). Ivre, comme je l'étais, je l'ai pris, je l'ai franchi sans broncher : j'arrive à l'avant-dernière marche... Là, je me recueille un instant... puis j'avance un pied : ce pied rencontre un obstacle : quel pouvait être cet obstacle dont il m'était impossible, dans l'obscurité étendue à cet t^wlroit, de distinguer le caractère? J'avance

— ôl -

une seconde fois le pied... une voix plaintive sort de robslacie. Une voi\ de femme î

Je répète de mon accent le plus ferme : — Que faites^ vous là? — Je vais me noyer, me répond tranquillement la voix. — Vous noyer! ètes-vous folle? — Elle répliqua : — Et vous? La question était de soi assez embarrassante... on ne va guère se promener à quatre heures du matin au bas de cet escalier. — Oh ! moi !... moi, tant bien que mal répondis-je, c'est pour prendre le frais. — Alors permettez-moi, me dit la femme qui, vraisemblablement était en prière quand je l'avais heurtée sur la dernière marche, permettez-moi d'accomplir... — Certes ! non, je ne vous le permettrai pas î m'écriai-je. Et l'acte suivant la résolution, je saisis cette femme et la remontai, malgré sa résistance, d'une quinzaine de marches au haut de l'escalier. Voyez comme Phomme est injuste, chère Mary, même lorsqu'il va se noyer! Cette femme avait autant de droit que moi à plonger dans la Tamise; mais non, parce que je suis le plus fort, je l'en empêche, ou du moins j'essaye de l'en empêcher, car vous allez voir si j'ai réussi. Est-ce par humanité?... j'aurais dû commencer par moi-même, alors, et ne pas pensera courir me noyer... Enfin, je fais remonter, par violence, quelques marches à cette femme, ainsi que je viens de le dire, et naturellement je regarde si elle est jolie. Vous m'attendiez là. Elle était fort jolie, mais d'une beauté un peu éloignée de nos idées et de nos

soûls, son teint mat, olivâtre... mais laissons sa figure dans l'ombre... Comme elle tendait toujours à vouloir redescendre les marches pour remplir son sinistre projet, je lui dis que Dieu, dans sa sagesse, repousse de lui et condamne cette manière de sortir de la vie. Elle me répliqua aussitôt en mauvais anglais, que le sien, son Dieu, considère, au contraire , comme une chose fort agréable de voir sortir plus tôt que plus tard de la vie les êtres créés par lui. Que répondre à cette réponse? C'était Dieu pour Dieu ! Jugez si mon embarras redoubla. Pour la convaincre, il eût fallu lui prouver que sa religion avait tort, que la mienne avait raison... Un cours de théologie au bord de l'eau!... Quel était d'ailleurs son Dieu, quelle était sa religion?... Allez demander cela à une femme qui se débat entre vos doigts et vous entraine vers Tabîme qu'elle sollicite ! J'hésitais à la fin si je ne l'abandonnerais pas à son désir d'en finir avec la vie, et si je ne l'imiterais pas au lieu de la contrarier. Pourtant je trouvais encore un dernier motif pour l'arrêter, un motif qui m'eût semblé bien indiscret dans une situation d'esprit plus calme que celle où j'étais. » — Quelle raison avez-vous pour vous jeter dans la Tamise, quand moi j'en ai mille pour vous en empêcher? La jeune femme me sourit si expressivement pour toute réponse, que vous et moi, chère Mary, qui sommes du théâtre, qui passons notre vie entière à rendre à force d'art dans l'éclair d'un regard toute l'histoire d'un senti-

oo

ment ou tout le poëmc d'une douleur, n'imaginerions rien, non, rien de plus complet, croyez-moi, de plus éloquent, de plus vrai, de plus incisif que ce sourire, ce dernier sourire silencieux et blanc. — Mais enfin quelle raison avez-vous? dis-je pourtant une seconde fois, bien que j'eusse dû rester convaincu après ce sourire indescriptible que cette jeune femme avait le droit de sortir de la vie... ou votre famille, ou votre père, ou votre mari, ou votre amant, vous restent... Elle daigna me répondre en m'écbappant et en franchissant huit ou dix marches d'un bond, ce qui la rapprocha beaucoup de l'eau : Je n'ai pas de mari, je n'ai pas d'amant, je n'ai plus de famille et depuis longtemps je n'ai plus de père. — Il ne vous reste donc plus rien? — Elle me montra d'un doigt fatal et silencieux la Tamise; elle ajouta :C'est le tombeau de mon père et celui de ma sœur. — Eux aussi, m'écriaije, ont péri dans le fleuve? — Dans le fleuve ou dans la mer, me répondit-elle en descendant encore deux marches; c'est là ce que j'ignore; mais depuis bien des années qu'ils m'avaient laissée là-bas dans l'Inde, avec la promesse d'y retourner ou de m'appeler en Angleterre, je n'ai plus entendu parler d'eux. Très-sûrement ils ont péri en venant ici, car il est impossible que depuis si longtemps... Mais que vous fait à vous celte histoire de ma famille? s'interrompit-elle, quel intérêt devez-vous y prendre ?... Il se fait tard... le jour va venir et je ne pourrai plus aussi librement accomplir un projet... —

Je vous le laisserai peut-être accomplir, lui dis-je avec le sang-froid qui m'était revenu en écoutant cette pauvre femme, belle, jeune, mais pâle, amaigrie, anéantie, en lambeaux, étrangère, car l'anglais qu'elle parlait attestait bien sa nationalité indienne... Il me sehiblait, chère Mary, — vous qui avez tant de sensibilité fine, politique et vraie, vous me comprendrez, — il me semblait voir en elle un oiseau riche et brillant d'un autre climat, jeté par la tempête sur nos âpres rochers, avec une aile brisée, le bec caché dans les plumes, les plumes souillées par la boue, la poitrine haletante,^ et de la mousse du nid paternel dans ses pauvres pattes gelées. Pauvre oiseau! pauvre femme! — Mais que venaient de si loin chercher à Londres, repris-je, vos pauvres parents, votre père et votre sœur que vous n'avez plus revus? — On nous avait pris tout ce que nous possédions, et ils allaient réclamer auprès du roi Georges III. — Mais qui donc vous avait ainsi dépouillés? Et je me disais en moi-même: 0 sublime naïveté d'une famille indienne! de pauvres gens bien primitifs ! parce qu'on les a volés, ils font trois mille lieues pour réclamer leurs biens, et auprès de qui? auprès d'un roi frappé de folie... 0 folie presque égale à celle de ce roi... Et je demandai encore : — Mais qui donc vous avait fait ce tort si grave, ma bonne créature? — Un seul homme, répondit la mendiante qui prenait déjà son élan pour se précipiter dans la Tamise. — Est-ce un de vos rois, un de vos princes, un de vos rajahs ? —

Non, c'est un des vôtres, me répondit l'Indienne avec ce ton admirable de simplicité qu'une grande actrice, que vous seule au monde arracheriez de votre àme sublime. — Un des nôtres! Et quel est cet homme, madame? Voyez, oh ! voyez, Mary, comme le respect me venait avec la douleur, tant ce qui est sincère et vrai, même sous les haillons, inspire le respect ! — Cet homme, me répondit-elle eu me disant adieu du regard, cet homme est Warren Hastings.

» — Warren Hastings ! m'écriai-je, Warren Hastings! Asseyons-nous, madame, nous nous noierons tous les deux dans un quart d'heure, mais par votre àme et par la mienne ! parlez-moi de Warren Hastings ! de ce tigre gouverneur des Indes. Que vous a-t-il fait? quel nouveau crime...? On m'a dit qu'il n'y avait pas de lions aux Indes. On en a menti : il y a un lion comme jamais l'Afrique n'en a chauffé dans ses sables torrides : ce lion, c'est Warren Hastings ! Mais c'est donc la Providence qui m'a envoyé ici?

» Moi aussi, Mary, je fus sublime dans l'accent que je donnai à cette explosion de l'àme ; je dus l'être, car la jeune femme indienne, qui avait déjà un pied dans l'eau rapide, se retourna brusquement, tomba à mes pieds, et, jetant ses deux bras émus autour de moi et plongeant son regard sauvage et doux dans mon regard terrible qui lui disait tant de choses, elle murmura : — Je ne suis donc pas seule à maudire cet homme?»

ni

Suite.

« Le nom de Warren Hastings, lut mistress Robinson dans la lellrc de Shéridan, a sans doute et très-souvent frappé vos oreilles en An!,'leterre, car il est destiné à une éternelle célébrité, mais vous ne connaissez pas tout ce qu'il renferme d'énormités, et nous ne le savions pas nous-mêmes, nous, hommes d'État mêlés aux affaires politiques, avant ce cri d'indignation parti des Indes il n'y a que quelques années. Warren Flastings était gouverneur général des Indes ; il avait remplacé lord Clive

dans les mêmes fondions. Un gouverneur général des Indes, vous le savez, ce délégué de quelques marchands de la Cité, est plus puissant et plus absolu qu'un roi de France et d'Angleterre. Il a des armées qu'il envoie où il lui plaît, des vaisseaux pour transporter ces armées, des trésors à sa disposition, et qui s'augmentent par des moyens dont il n'a à rendre compte à personne. Il vit dans un palais ; il a une suite, quand il sort, égale, en pompe et en majesté, à celle de l'empereur du Mogol. Vous comprenez que, dans une position aussi élevée, un homme, s'il est bon et généreux, peut avoir le caractère d'un Dieu : mais si, au contraire, il est né avec de mauvais instincts, il n'est pas d'injustice qui ne lui soit facile, il n'est pas de cruauté qui lui soit interdite.

» Warren Ilastings, parti de Londres avec une fortune des plus médiocres, a commis aux Indes pendant son gouvernement des exactions. Je ne vous parle ici que de ses exactions, dont une seule lui a rapporté souvent plus de cinq cent mille livres (douze millions cinq cent mille francs). Mais j'aime mieux, chère mistress Robinson, en vous déroulant cette histoire de ma pauvre Indienne, la laisser parler elle-même. Elle me dit : C'est Warren Hastings qui a fait des Indes, ce paradis terrestre avant lui, un séjour de misère et de désolation. Au moindre retard dans le payement des redevances, les propriétaires sont traînés en prison ; et ceux-là sont les moins malheureux. Les autres, on leur serre des cordes

PLRÉGRI^E. T. 2. 3

fines et dures autour des doigts de chaque main jusqu'à ce qu'ils ne représentent plus qu'une masse informe.

» Ceci fait — jugez par cette première douleur ce que doit être la seconde — on enfonce à grands coups de marteau des coins de bois ou de fer entre ces doigts déjà si étroitement serrés, et l'on frappe jusqu'à ce qu'ils soient séparés. D'autres, qui ne peuvent pas acquitter également les milliers d'impôts créés sur toute chose qui se boit, qui se mange, qui se porte, qu'on respire, sont attachés par les pieds ; on les suspend ensuite les pieds en l'air, la tète en bas, et on leur donne dans cette position une bastonnade destinée à leur faire détacher à force de coups les ongles des doigts. On leur frappe en même temps la tête jusqu'à ce que le sang sorte par le nez, la bouche et les oreilles. Et quand tout leur corps, dépouillé d'avance de vêtements, a été fouetté pendant plusieurs heures avec des rotins épineux, on frotte leurs plaies avec des herbes qui brûlent et enveniment les chairs. Quelquefois, pour éviter la monotonie d'un même supplice, voici comment s'y prend Warren Hastings, continua à me dire la pauvre Indienne dans un langage dont je voudrais rendre la naïveté et le pittoresque, mais alors cette lettre, qui n'est qu'une bonne causerie, chère mistress Robinson, deviendrait, par le travail et la recherche, une œuvre d'art, et ce n'est pas le lieu ; quelquefois Warren Hastings se plaît à attacher face à face, dans une complète nudité, par les bras et

par les jambes, le père et le fils, dans le but, dans ce but effroyable que, si l'un cherche à éviter le coup, l'autre du moins le reçoive, et afin qu'aucune douleur ne soit perdue.

» Les femmes ne sont pas plus humainement traitées. Les bourreaux à la solde de Warren Hastings, sans respect pour leurs retraites si respectées dans tout l'Orient, vont les en arracher pour les exposer ensuite toutes nues aux yeux de la foule. Là, après les avoir soumises à la dernière insulte, on leur arrache, à l'aide d'un bambou fendu, l'extrémité des mamelles.

» Voilà pour les crimes généraux; ceux qu'il a exercés sur notre famille, continua l'Indienne, sur mon père, sur ma sœur cadette Apsara, et sur moi Cally, l'aînée, sont d'une autre espèce. C'est sa cupidité que nous avons tentée. Cet homme, qui a soif de l'or comme le tigre altéré après une longue course a besoin d'eau par les journées sèches de l'été, cet homme... nous possédions vingt palais couverts à l'intérieur de plaques d'or. — Ma pauvre Indienne est folle! allons! elle est folle! me suis je dit en entendant parler de ces vingt palais aux plaques d'or; et je m'en voulais déjà de l'avoir écoutée... mais elle reprit : — Nous possédions deux ou trois mille villages, plusieurs villes remplies de pagodes où entraient sans cesse des troupes de fidèles à Brahma. — Sa folie étant constatée à mes yeux, je l'ai laissée dire tout à son aise : Nous possédions des ports sur le fleuve et sur la

— corner couverts de vaisseaux et de jonques; des campagnes immenses où d'innombraliles troupeaux qui fournissent la laine précieuse du cachemire paissaient un gazon tranquille; nous avions des sujets dévoués, des esclaves qui obéissaient sans crainte, parce que nous les commandions sans injustice et sans dureté. Mon enfance et celle de ma sœur Apsara se sont écoulées au fond d'un appartement brodé de pierreries; on nous endormait et l'on nous éveillait au son de la musique; le jour se passait pour nous en occupations douces au milieu de nos femmes, et vers le soir, quand le soleil se couchait au fond du golfe bleu, on nous asseyait sur des palanquins enveloppés d'une triple mousseline plus claire que le plus beau jour de printemps, et vingt esclaves, vêtus de blanc, attentifs et lestes, nous promenaient le long du fleuve, sous les grands arbres qui jettent en berceaux leurs grands bras effilés de verdure sur les eaux. Un jour les soldats de Warren Hastings entrèrent dans nos propriétés, s'en emparèrent au nom de la Compagnie, sous prétexte que les habitants avaient refusé d'acquitter je ne sais plus quel injpôt, car il y en a tant! et ils pillèrent nos palais, nos pagodes, nos arsenaux, plantèrent leur pavillon sur nos toits, et, de peur que les riches du pays ne soulevassent contre eux leurs esclaves, ils nous chassèrent de nos habitations. C'est à travers les flammes et les baïonnettes que nous nous échappâmos, à peine velus, ne laissanl à la place de nos foyers que la malédiction

contre nos tyrans. Nous arrivâmes à Madras. C'est là que mon père résolut de s'embarquer pour l'Angleterre avec ma sœur cadette Apsara; trop faible de santé pour les accompagner, je fus confiée à une parente qui daigna prendre soin de moi.

» Des années se passèrent, et nous ne reçûmes aucune nouvelle de mon père. Inutilement demandions-nous à tous les vaisseaux qui venaient de Londres s'ils avaient entendu parler de lui , s'ils avaient quelques renseignements à nous donner. On savait seulement que le bâtiment sur lequel lui et ma sœur Apsara s'étaient embarqués n'avait pas péri ; on savait qu'il avait abordé l'Angleterre, qu'il était entré sans accident dans la Tamise; mais c'est là tout ce qu'on savait. Puisqu'il en est ainsi, me disais-je, quand je fus en âge de raisonner sur nos malheurs de famille, mon père est mort à Londres où il était allé réclamer justice contre l'abominable conduite des agents de la Compagnie. Peu d'années après sa disparition et celle de ma sœur, car on ne savait pas davantage ce qu'elle était devenue, la vieille parente qui prenait soin de moi mourut, et je reslai seule. C'est alors que, réunissant toutes les petites sommes que .,.i'avais gagnées par mon travail, je payai mon passage pour l'Europe et m'embarquai pour l'Angleterre, où je comptais obtenir de la loyauté du gouvernement anglais ce que la mori, sans doute, n'avait pas permis à mon uère de revendiquer. J'arrivai donc à Londres, et je

demandai aussitôt où était le gouvernement. Celui à qui j'adressai cette question se mit à rire, et ne me répondit pas ; un autre me répondit : — Mais de quel gouvernement voulez-vous parler, mon enfant? Il y en a tant ici ! Deux chambres, huit ou dix ministères; ensuite vingt ou trente... — Jeveux parler au roi, dis-je. L'inconnu se mit alors à rire comme le premier et disparut au coin d'une rue. Je vous avoue, chère Mary, qu'en entendant cette pauvre Indienne, qui me semblait si folle avec ses palais, ses plaques d'or, ses palanquins, ses villes, ses villages, ses pagodes et ses mers, prétendre parler au roi Georges III, porter sa plainte aux pieds d'un fou comme elle, je fus sur le point de faire comme les deux inconnus et d'éclater de rire. Mais cette pauvre fille n'était pas complètement sortie du suicide; elle y avait encore un pied engagé ; elle était à peine vêtue; elle grelottait de froid; je l'avais forcée à parler; je ne ris pas; oh ! non, je ne ris pas. — Continuez, lui dis-je, la voyant tomber après ses dernières paroles dans une rêverie vague et profonde au fond de laquelle elle semblait chercher de nouveau sa sombre résolution d'en terminer avec la vie. — A quoi bon? me répliqua-t-elle. D'ailleurs j'ai fini : personne à Londres ne m'a écoutée, personnenem'a tendu la main, et moi j'ai honte de tendre la mienne... Que me diriez-vous, monsieur?... Pas plus, n'est-ce pas?que ceux qui m'ont repoussée, vous ne pouvez me comprendre... vous ne connaissez pas Warren Hastings. — Je ne con-

nais pas Warren Hastings ! m'écriai-je comme la première fois que l'Indienne avait prononcé ce nom éternellement maudit. Vous avez donc oublié l'exclamation d'horreur et d'épouvante que m'a arrachée la présence de cet homme au milieu de votre récit? Je le connais si bien, lui dis-je, que la chambre des communes, qui a nommé trois commissaires pour le piettre en accusation devant la chambre des lords, m'a choisi pour être l'un de ces trois commissaires ; les deux autres sont Burke et Fox. — Que dites-vous? On va mettre en jugement Warren Hastings! L'Indienne s'était redressée comme un palmier après l'ouragan. — Oui. — Il n'est plus gouverneur des Indes? — Il n'est plus gouverneur des Indes. — Il est à Londres? — Il est à Londres et en prison. — Brahmaî Brahma ! Bralima tout-puissantî murmura l'infortunée Indienne en baisant les marches de l'escalier de pierre où elle était accroupie ; tu es donc juste, tu es donc le vrai Dieu, puisque tu ne veux pas que cet homme à la voix du lion et aux griffes du tigre parte de ce monde sans être puni de ses abominations ! Et c'est vous, me dit-elle ensuite en prenant mes mains dans ses mains tremblantes d'émotion, ces mains toutes fiévreuses des longues souffrances endurées, et c'est vous qui allez l'accuser, vous que je trouve ici ! — Que cette touchante insensée était belle, ma chère amie, de toute cette majestueuse misère qui l'enveloppait, et à travers laquelle je voyais, j'entendais battre son cœurîC'éîait l'ïndeentière,

son type étrange, sa pâleur ardente, ses longs cheveux mouillés et noirs, ses mélancolies, son somnambulisme oriental; c'était l'Inde déshonorée, souffrante, mutilée, et qui, agenouillée aux pieds de l'Angleterre, sa dominatrice, lui demandait la charité à genoux, au bord du désespoir et penchée sur le suicide.

» — On va donc punir ce monstre? reprit l'Indienne. » — Il faut l'espérer, lui répondis-je; mais, avant de le punir, il faut qu'on le juge, et avant qu'on le juge, il faut instruire l'affaire.

» — Il allait plus vite que cela, lui, m'interrompit rindienne.

» — Vous avez raison, lui répondis-je, mais la loi anglaise le veut ainsi. Le procès contre votre tyran, votre persécuteur, Warren Hastings, est suspendu depuis plus d'un an à cause de Tabsence d'un témoin dont on veut entendre la déposition et qu'on cherche inutilement aux Indes depuis des années et bien des années.

» — Dites-moi son nom, et peut-être pourrai-je..., balbutia la folle, car je ne revenais pas de mon opinion sur elle... ses palais d'or qui contrastaient avec tant de misères...

» — Parmi les royaumes ruinés par les agents de la Compagnie, sous l'inspiration du gouverneur Hastings, lui dis-je,il est une province ou plutôt un royaume qui a été le théâtre des plus monstrueuses horreurs commises ]iar cet homme jiriviiégié dinfamie. Cela est su, connu,

attesté, mais la chambre des lords voudrait qu'une des victimes, sur les trois principales qui formaient la maison royale de cet État,\int déposer contre le gouverneur. On sait que le chef de la maison royale d'Oude et sa fille cadette sont venus à Londres... on nous avait dit qu'à Madras il existait encore une dernière fille du roi d'Oude... L'Indienne se leva, je crus voir élinceler sur son front, au milieu de la nuit qui nous entourait encore, un diadème d'éloiles, comme sur le front de la déesse Cally, dont elle portail aussi le nom. — C'est moi qui suis, me dit-elle, celte dernière princesse d'Oude.

> — Vous la princesse d'Oude ! de cet État vaste, magnifique, presque égal en puissance et en richesse à celui de MjsoreîEt la jeune Indienne confirma ce qu'elle venait de dire et le répéta avec un ton d'assurance si sincère et si simple à la fois, que ma profonde surprisen'admit, ne put admettre aucun doute. Ce fut alors à mon tour de me demander si je n'étais pas fou, si ce que j'avais entendu n'était pas une de ces sensations désordonnées, fantastiques, nées de l'excitation de l'ivresse. Mais la fraîcheur du matin, qui achevait de me restituer le sang^froid de la raison, ôta toute méfiance à ma certitude un instant ébranlée. Je restai convaincu de la réalité de mes impressions, et je n'hésitai plus dès ce moment à voir, non pas précisément un fait naturel dans ce qui m'arrivait, mais un miracle, un vrai et pur miracle.

- PÉRiGRINE, T. 2. 4

» L'événement se tenait du moins en équilibre pour moi entre le réel et l'impossible; encore quelques traits de lumière, encore quelques paroles, et il allait se classer avec autorité dans mon esprit. Mais, si vous êtes véritablement la princesse d'Oude, la fille aînée du roi de ce nom, l'homme mystérieux qui a disparu en touchant le sol de l'Angleterre, votre père enfin était ce roi? — Sans doute, et j'étais, moi, sa fille aînée, celle qui devait régner après lui. — Et que venait-il faire à Londres? — Je croyais vous l'avoir déjà dit (j'avais besoin de l'entendre redire ); il venait ici mettre aux pieds du roi d'Angleterre sa douleur et sa plainte, afin que justice fût faite contre Warren Hastings, notre ennemi et notre bourreau.

» — Et justice vous sera faite! m'écriai-je, arrêtant là ces questions desquelles je ne pouvais plus attendre de Bouvelles lumières. Oui, elle vous sera faite, je le jure p^r mon titre d'homme et d'Anglais, par la haine cordiale que je ressens pour Warren Hastings, par mon devoir de membre de la chambre des communes, par mon titre de commissaire de cette assemblée chargée par elle de poursuivre et de faire condamner ce grand criminel devant la chambre des lords; je vous le jure enfin l)ar ce Dieu qu'on peut appeler différemment selon le pays, mais qui est toujours le même; oui, justice vous sera faite. Vivez donc! ne parlez plus de vous noyer : pourquoi le voudriez-vous encore maintenant?

> Voilà de l'or pour vous loger, pour vous vêtir décemment à Londres, pour vous nourrir jusqu'au jour où l'on vous rendra non pas votre royaume, — l'Angleterre rend peu les royaumes qu'elle prend,— mais la plupart de vos richesses, de vos biens, de vos esclaves, de vos palais, de ces palais où un jour vous me recevrez avec le sourire béni de la reconnaissance. Venez me trouver demain à mon hôtel. Je vous montrerai à Barke, je vous montrerai à Fox, qui vous défendront aussi à la chambre des lords avec un talent que je n'ai pas, mais avec une égale conviction. Vous paraîtrez bientôt à la chambre des lords ; je veux que vous y paraissiez avec ce châle déchiré, avec celle robe en lambeaux, avec ces souliers sans nom, avec ce linge souillé par les brouillards et la boue de Londres, t Warren Haslings, regarde! m'écrierai-je, voilà ce que tu as fait de l'Asie au soleil d'or, au fleuve sacré, aux opulentes rives, aux magnifiques cités! A genoux, misérable! qui as eu le courage de la souffleter, de l'avilir, de la voler, mais qui n'as pas eu celui de la tuer tout à fait! » Et l'enthousiasme me débordant, j'ai pris cette pauvre femme dans mes bras, je l'ai soulevée et remontée jusqu'aux premières marches de l'escalier, et là, la laissant au milieu d'un étonnement qui l'a transfigurée comme le passage de la vie à la mort transfigurait autrefois les ressuscites, je l'ai quittée pour gagner mon lit où je me suis couché, et où en m'éveillant le matin, j'ai cru n'avoir fait qu'un rêve. Oh ! non 1 Oh I

non ! ee n'élail pas un rêve, à moins que tout ae soit un rêve : voire amitié, la mienne pour vous, votre absence, celle lellre et la réponse que j'en attends bientôt. »

En attendant les graves événements annoncés par celle confidence de Shéridan à son intelligente amie, qui fut remuée, touchée, exallée par ce récit et par l'historien, confirmons par le témoignage des annales de l'Inde l'incroyable luxe des sultans et des rois de celle contrée avant les déprédations de Warren Haslings. Prenons pour exemple le royaume de Mysore, qui ne fut pas moins dévasté que celui d'Oude et dont le souverain fut pareillement détrôné. « Sa vie % dont les moindres détails nous sont connus, grâce à un grand nombre d'officiers français accueillis à sa cour, était singulièrement laborieuse.

» A neuf heures, il se rendait dans un appartement oiî se trouvaient plusieurs secrétaires, il dictait alors un grand nombre de lettres. Suivant l'usage des princes de l'Asie, il se montrait ensuite à un des balcons du palais ; c'était le moment où l'on faisait défiler ses troupes devant lui. A peine avait-il paru qu'un officier s'écriait à haute voix : Les éléphants rendent hommage au sultan. Ceuxci, rangés sur la place en demi-cercle, fléchissaient aussitôt trois fois le genou. En ce moment on amenait quelquefois aussi à Tippoo des tigres dressés pour la chasse

n Barcboo de Pcnhoên, Histoire de la Conquête dt VInde,

el Irès-apprivoisés; ils étaient couverts d'un magniflque manteau à raies d'or, la tête couverte d'un bonnet de drap qui pouvait au besoin se rabattre sur les yeux aux premiers signes d'emportement ou de colèr.e.

» A cinq heures et demie, le sultan revenait dans la salle d'audience, passait dans quelque appartement vaste ou se mettait à un balcon pour voir manœuvrer et défiler ses troupes. A six heures et demie, le moment du repos était arrivé; les appartements étaient alors magnifiquement éclairés. De toutes parts brillaient de nombreuses bougies, portées sur des flambeaux d'argent artistement travaillés, ou enfermées dans des globes de verre. Les grands officiers de l'empire, les corps militaires, les principaux de la noblesse arrivaient alors au palais. Quatre de ces derniers étaient tour à tour de service auprès de Tippoo; leurs fonctions étaient celles des chanceliers de nos cours européennes; ils étaient reconnaissables à leurs sabres nus qu'ils tenaient à la main. Les autres courtisans déposaient leurs armes dans les mains des gens de leur suite avant d'entrer dans le palais. Chacun des grands officiers était escorté par quelques-uns de ses serviteurs jusqu'à la porte du premier appartement.

» Arrivés là, l'un recevait le sabre de son maître, un second laissait tomber la queue de sa robe, un troisième s'emparait de ses babouches, qu'il déposait soigneusement dans un sac richement brodé. Les soirées étaient

remplies par les danses, délices des Orientaux. Des fruits, des sorbets, des confitures, circulaient parmi les hôtes de Tippoo. Comme souverain d'une partie du Visapour, renommé pour la beauté de ses bayadères. il pouvait se procurer les plus distinguées d'entre elles par leurs charmes ou leurs talenls.

• Achetées dès l'âge de cinq ou six ans, ces jeunes filles étaient élevées avec le plus grand soin ; elles apprenaient le chant, la danse, la musique. Elles avaient en général les traits fins, délicats, de grands yeux noirs, de beaux sourcils, un teint d'un brun clair, nuance préférée par les Orientaux; une simple gaze brodée d'or ou brochée très-richement formait leur habillement. Des pierres précieuses les couvraient de la tête aux pieds; elles portaient encore un autre ornement peu d'accord avec le goût européen : un petit anneau au bout du nez. Les bayadùres de Tippoo étaient célèbres dans l'Inde entière par leur beauté, leurs grâces, leurs talents. Trois cents de ces femmes peuplaient le sérail de Tippoo; la ' plupart appartenaient à des familles très-distinguées. »

Quand madame Du Barri et le comte d'Estaing revinrent, mistress Robinson avait fini sa lecture, et elle pensait encore à celui qui l'avait procurée à son esprit enchanté sous le tilleul de Luciennes.

Ce tilleul, aujourd'hui séculaire, est au sommet du parc, qui mérite aussi d'être mentionné, car dès que Louis XV autrefois quittait le château, ce parc s'illumi-

liait dans loules ses sinuosités et toutes ses profondeurs ; chaque feuille devenait une étoile flottante. Dans son onde moelleuse, la Seine endormie reflétait le pavillon de la joyeuse souveraine, de cette fée des nuits blanches, comme l'eût appelée Shakespeare.

On soupait au château sous les bosquets, dans le parc, sur la pelouse, partout. Des voix lointaines, des musiques cachées sortaient du fond des buissons de roses, des haies de myrtes, et donnaient une âme harmonieuse à la nuit : on causiyt sur les bancs de gazon, on se poursuivait en riant, on dansait sous les charmilles, les hommes dans leurs plus riches habits de soie, les femmes sous des costumes mythologiques d'une élégance et d'une fraîcheur idéales; nymphes de Watteau, dryades de Lancret, néréides de Boucher, toutes en souliers de salin blanc, comme à l'Opéra, ayant des Ihyrses à la main, des ailes de gare aux épaules, des paniers, de la poudre et des mouches au coin des lèvres, laissant voir un peu de leurs jambes, un peu de leur sein, un peu de leurs dents. Cette vie dorée ne pouvait durer toujours ; elle dura cependant beaucoup plus longtemps que ne l'imaginaient les plus sages et les moins fous.

Mais ce jour-là, madame Du Barri ne troubla pas la tendre sérénité d'esprit de Mary Robinson par l'une de ces fêtes, dont pas une, à la vérité, ne valait une fête du cœur pour la charmante et poétique actrice de Drury- Lane. Elle pensait à son prince, à Shéridan, à Londres, à la patrie, sous le ciel de l'exil.

Plus heureux qu'elle, faisons voile pour Londres, où la princesse d'Oude, Shéridaii, Brummell el le billel de cinq cent mille livres nous atlendent.

Le prince de Gallei à fable «tec set firorU. — Il est encore qacilion de ravenlure de la taverne. — On revient sur la rcMemblance des deux fcinmes. - — Entrée de Beau-Brummell. — Se« efforts pour chanijcr de propos. — On ne l'écoute pas. — Suppositions qui Tinquictent. — Autre billet anonyme. — Que fcra-t-on? — ■ La favorite. • — ■ L'épingle. — Comment sortir delà?

Huit jours s'élaienl écoulés depuis la nuit passée par le prince de Galles et ses amis à la taverne du Saumon galant y celle nuit où il paraissait absolument impossible que miss Avenel, sa maîtresse^ échappât au grand dan-

ger auquel pourtant elle échappa, grâce au génie de Priée.

C'est à lable et en déjeunant avec ses amis, une semaine après ce singulier événement, que le prince de Galles les interrogeait ainsi :

— El vous, Bedford?

— Oh! moi, je vous l'ai dit, on s'esl moqué de vous...

— Cependant, la ressemblance entre les deux femmes n'est que trop réelle, songez-y, Bedford.

— Parbleu! si elle n'eût pas existé, celte ressemblance, la plaisanterie qu'on vous a faite devenait impossible; elle 8Ùt été trop grossière, tandis que...

— Tandis que vous croyez, Bedford, qu'elle part d'un homme d'esprit?

— Évidemment.

Les autres courtisans, qui ne voulaient pas que le prince eût un instant le dessous avec un homme d'esprit, se récrièrent :

— Un homme d'esprit, un homme d'esprit, dit Alvanley; il faut s'entendre. S'il avait tant d'esprit que vous prétendez...

— Pardon, Alvanley , interrompit le prince, je trouve en effet qu'il y a eu une grande habileté d'esprit à me faire illusion à ce point- là.

Alvanley se tut, et le prince continua :

— Oui, beaucoup d'habileté, car celte illusion me

poursuit encore au point, le croiriez-vous? que je me surprends à chaque instant, depuis huit jours, à comparer le visage que j'ai vu à la taverne et celui de miss Avenel, tout étonnée de cette inspection minutieuse qui la fait rire parfois, tant je suis sérieux dans mon examen.

— Ceci, je le comprends, dit Ker, mais c'est là tout ce que peut produire la comparaison ; moi-même, je la partage au même degré que vous, prince, celle illusion. D'ailleurs, depuis les Ménechmes, il y a eu beaucoup de ces ressemblances qui confondent le jugement. On les constate, on s'en étonne, on s'en amuse, et puis...

— Et puis on n'en parle plus, acheva Alvanley.

— Tickell ne nous a pas encore exprimé une seule fois son avis dans la question, dit le prince, cl pourtant ïickcll était avec nous l'autre soir.

— C'est que mon avis..., murmura Tickell.

— N'est pas celui de ces messieurs, n'est-ce pas?

— Non pas entièrement... Il n'est pas, toutefois, absolument opposé...

~ Voyons en quoi il diffère, demanda le prince.

— M. Brummell!... annonça le valet.

— Brummell non plus ne nous a jamais dit...

— De quoi s'agit-il donc, demanda le Beau, et en quoi mes lumières...?

— Vous connaissez l'aventure...

— Des trois bâtiments naufragés dans la nuit dernière, à Margate?

— 11 s'agit bien de cela. C'est autrement grave. Nous parlions de l'histoire de la taverne.

— Quelle taverne? demanda le Beau en se versant un verre de bordeaux et comme s'il n'eût pas deviné, et il avait parfaitement deviné, de quoi il était question sur le tapis.

— La taverne du Saumon galant, où ma raison est restée confondue de cette ressemblance dont nous avons parlé avec une surprise si unanime, le lendemain même, à cette même table, cher Brummell.

— Et où vous m'en parlez tous les jours, prince, dit Brummell, car il paraît que le sujet est inépuisable ! (Et il ajouta mentalement : Et si peu de mon goût.) Savezyous la grande nouvelle, messieurs? continua-t-il; j'ai inventé une chaussure, mais elle est si hardie...

— Voyons! Brummell, dites-nous vite...

— Enfin ! j'ai rompu les chiens, se dit mentalement Brummell : il n'est plus question de la taverne. Plus calme, il reprit : Cette mode de chaussure...

— Mais, Tickell, interrompit le prince de Galles, il ne faut pas que la présence de Brummell vous empêche de nous dire, ainsi que vous étiez sur le point de !c faire, votre avis sur l'événement nocturne de la taverne.

— Ils y reviennent, se dit Brummell, ils y reviennent! Cette invention, destinée à produire, je crois, lensation dans le monde élégant...

-- Je vous écoule, Tickell.

— Allons !|c'est Tickell qu'il va (fcoulerî Celle invenion, répéta une troisième fois Brummell d'un son de

voix encore plus aigu.

— Voici mon avis, dit Tickell, qui força aussi sa voix et domina celle de Brummell, désappointé.

— Toujours sur cette femme? s'informa assez aigrement Brummell.

— Sans doute, puisque le prince désire savoir.. .

— Qu'y a-l-il encore à savoir? Il faut avoir le doute, — doute injurieux pour miss Avenel, — il faut avoir le doute incarné pour ne pas être convaincu qu'une femme n'est pas l'autre, qu'il y a deux femmes, l'une à la taverne, l'autre ici, à Carllon-Iîouse; l'une, véritable bohémienne, l'autre, gracieuse, distinguée, noble... l'une... et voici ma dernière raison, la meilleure raison qui soit au monde, puisqu'elle est mathématique... c'est qu'une seule femme, en admettant que ce fût la même femme, n'aurait pas pu être en même temps à la taverne et ici...

— Ceci est vrai, répliqua Tickell.,

— Parbleu ! c'est une question d'espace : vous occupez l'un, comment occuperiez-vous l'autre? C'est votre avis, Tickell ! c'est le mien : Tickell a raison... Je reviens à mon invention...

— Pardon! c'est là ce qui n'est pas mon avis, dit Tickell.

Brummeli fil une petite grimace.

— Laissez-nous donc connaître l'opinion de TicLeil, Brummeli.

— Il est hors de doute, dit Tickell, qu'une femme, pas plus qu'un homme, ne peut être en deux endroits à la fois, mais si ce n'est pas à la fois...

— Comment, si ce n'est pas à la fois?

— Oui, s'il s'écoule un temps suflQsanl pour que le corps qu'on a vu dans un endroit soit vu dans un autre... je ne vois pas alors l'impossibilité d'admettre...

— Permettez, dit lord Bedford, ici ce n'est pas le cas...

— Mais non, s'écria Brummeli, ce n'est pas le cas!

— C'est parfaitement le cas, poursuivit Tickell.

— Non, riposta lord Bedford ; non ! Ainsi, nous sortons du Saumon galant où nous avons vu cette femme, nous accourons ici, et ici nous la retrouvons. — Comment serait-ce la même femme? Réjmodezî

Brummeli voulut augmenter le trouble : »

— Allons donc! Vous avez raison, Bedford, mon invention consiste en ceci : nos chaussures appellent depuis longtemps une révolution...

— Permettez! cria Tickell en frappant du plat delà main sur la tabfe pour faire un appel à l'attention; permettez, nous laissons à la taverne une femme dont la ressemblance avec une autre femme nous renverse de surprise; pour nous démontrer que ce n'est pas celle qui est ici, nous accourons...

— Eh bien?

— Eh bien î nous versons en roule ; cela prend du temps, et cela en a pris, nous ne le savons que trop. C'est pendant que ce temps s'écoule qu'une femme ou tout autre objet peut se mouvoir, se déplacer...

— Tickell a raison, affirma le prince; il a raison.

— Je ne dis pas, dit à son tour Tickell, que rien de semblable ait eu lieu; ce serait folie de le penser... parce qu'il aurait fallu prévoir d'abord que nous verserions...

— Vous voyez donc, s'écria Brummell en levant les bras, que vous vous creusez vainement l'esprit à chercher ce que vous savez déjà, qu'il est d'une monstruosité rare de raisonnement d'admettre...

— Pourtant..., dit encore Tickell.

— Ce misérable Tickell n'a doF)c pas encore fini de me tourmenter, murmura Brummell. C'est pourtant ce dont il me menace... Je vous disais donc que mon invention...

— Voyons celte invention, Brummell.

— Vous ne voulez donc pas que j'achève? demanda Tickell.

— Au contraire! répondit le prince de Galles; achevez!

— J'achève donc, reprit Brummell, qui fît semblant de croire que c'était à lui que le prince avait dit d'achever. Notre climat est affreux, j'ai donc pensé qu'une

chaussure qui perniellrail de sortir à pied sans que la boue déshonorât trop nos vêlements sérail un bienfait dont l'Angleterre élégante me saurait gré.

— Mais c'était à vous à parler, Tickell, interrompit le prince. Vous aurez votre tour, Briimmell.

— J'avais cru, dil celui-ci, que vous m'engageriez à vous faire part... Puisqu'il n'en est pas ainsi...

— Continuez, Tickell, redit le prince.

— On m'a objecté ceci, que, pour admettre que la même femme se fût trouvée, dans la même soirée, en deux endroits difTérenls, il ne suffisait pas d'un temps nécessaire à ce déplacemenl; qu'il fallait encore pour cela une raison morale, un motif particulier. Je réponds de cette manière fort simple à lobjection soulevée.

— Puisque vous tenez tant à parler de cette taverne, survint une vingtième fois Bruramell, aussi torturé à sa place que les Indiens soumis au despotisme de Warren Hastings, je vous dirai franchement ma pensée sur ce point : il n'est pas bien, je crois, qu'on laisse exister dans Londres une maison ouverte ainsi toute la nuit aux passions criminelles d'une population vicieuse.

— Ceci est l'affaire de la police, dit Ker ; allez toujours, Tickell.

— - Non, messieurs, s'écria Brummell, ce n'est pas là tout ù fait l'affaire de la police. C'est aussi la nôtre, qui sommes intéressés aux bonnes mœurs de Ja capitale.

— Oh ! oh ! dit le prince. Oh ! oh ! oh !

— Comme nous sommes verlueux, ce malin! murmurail-on aux oreilles de Brummell.

— Brummell sort du temple du Seigneur.

— Brummell se converlit.

— Je ne raille pas, messieurs. Savez-vous que la \ieille sibylle qui lient cette maison infâme s'est mariée sept ou huit fois?

— En cela, elle ii'a fait du tort qu'à elle-même.

— Oui, mais elle est accusée d'avoir tué ses sept ou huit maris.

— Ça les regarde, Brummell.

— Comment! ça les regarde!

— D'ailleurs, elle a dû être acquittée puisqu'elle continue auWapping son commerce de boissons. Voyons, Brummell, mettons la modération dans la vertu. Voulez-vous que les matelots delà Tamise, les bandits de rivière, les vagabonds de toute espèce, viennent boire dans nos salons et soient servis par des ladys?

— Je veux, je veux que celle femme soit punie !

— Décidément, Brummell, vous êtes aujourd'hui d'une moralité... immorale.

~ Je nai pas achevé, inlerrompil Tickell, que Brummell croyail étouffé sous le propos qu'il avait jeté dans le brasier de la conversation.

— Il n'a pas achevé! dil tout bas Brummell consterné.

— Mais c'est vrai... Brummell, par grâce, n'interrompez plus Tickell.

FÉRiCRINB, T. â. ^

— Je n'interromprai plus personne, si le prince me promet de prendre en considération ma demande.

— Quelle demande?

— De purger le monde de celte antique mégère... de l'éloigner... de la faire enfermer... dans quelque hôpital... de l'exiler...

— Je vous le promets, Brummell, dit le prince; mais écoulons TickcII. Étes-vous content?

— Voilà du moins, se dit Brummell, ce que j'aurai lente d'obtenir du prince jtour m'acquilter de ma promesse envers Priée, si je ne puis, toutefois, m'opposer à ce que cet abominable Tickell ne parle, ne touche le point douloureux de cette fatale aventure de la taverne.

— On m'oppose, reprit Tickell, qu'il n'est pas possible d'admettre qu'on ménage un accident périlleux à quelqu'un sans avoir un motif pour profiler de cet accident mfme. Je réponds, moi, sans dinîculté, que ce motif a pu fort bien exister.

Tous les convives du prince se regardèrent. Brummell regarda le plafond.

Lord Bedford appuya ainsi :

— Tickell pourrait bien avoir raison. Eh î eh?

— Oui, dit Alvanlcy, il y a peut-être un molif...

— Mais quel molif? demanda Ker.

— Ceci, répondit Tickell, m'échappe. Cherchez!

— Après tout, dit courageusement Brummell, acceptant la proposition ua peu plus en face, vous parlez là

d'un év(înemcnl qui a huit jours de date, huit siècles! et qui, à coup sûr, ne se reproduira pas. Est-ce vrai ?

— Parfaitement vrai.

— Ne cherchons donc pas par quel motif une chose sans racine a pu pousser : elle est morte, enlerrons-Ia. Je disais qu'une chaussure destinée à combattre le funeste contact du pavé boueux de Londres serait un bienfait.

— En efTet, il y a huit jours, interrompit d'une voix distraite le prince de Galles, que nous sommes allés au Wapping ; et dans celle lettre où l'on m'invitait à y aller pour voir la surprise dont nous nous occupons depuis huit jours, on me disait...

Un valet de chambre entra et remit au prince un petit billet cacheté.

— Dieu soit loué ! pensa Brummell ; voilà une diversion qui nous arrive; peut-être ne sera-t-il plus question de cette femme, de celte ressemblance, de celte taverne... Ouf!

'- Encore une lettre anonyme î s'écria le prince.

— De la même personne? lui ful-il demandé.

— Sans doute.

— Mais... récriture?...

— Écoutez, messieurs.

Le prince lui ces lignes :

« — Eh quoi! prince, vous vous obstinez à garder auprès de vous la femme que vous avez vue, de vos

propres yeux vue, au fond d'une sale taverne, au milieu d'un repaire de bandils? Qu'allendez-vous pour la renvoyer?—D'autres preuves? Mais quelles meilleures preuves pouvez-vous désirer? Il n'y en a pas de meilleure. Voulez-vous qu'elle e produise une seconde fois pour y croire? Retournez iilors ce soir encore à la taverne du Saumon galant, puisque c'est encore le jour où votre maîtresse doit s'y rendre, et remplissez-vous les yeux, l'esprit et la raison dune conviction absolue. »

— Eh bien, messieurs?

— Eh bien, prince, que ferez-vous?

— C'est facile à prévoir, répliqua Brummell. Se prêter à un pareil jeu, c'est l'encourager, le prince ne le voudra pas.

— C'est bien notre avis, ajoutèrent les autres courtisans , ne pouvant pas encore lire sur le visage du prince sa di^terminalion.

Le prince sonna : un valet accourut.

— Miss Avenel !

— Elle est dans son appartement.

— Priez-la de passer ici.

Le valet se retira pour exécuter l'ordre du prince.

Peu d'instants après, la favorite, dans une élégante toilette du malin, se présenta et alla tendre sa joue au prince de Galles; celui-ci, après s'élre levé pour lui faire politesse et l'avoir présentée par la main à ses amis, lui dit : — Chère Lucy, voici pourquoi je vous ai dérangée. .

— Obligée, vous voulez dire.

— Lisez, ma chère, lisez!

Après avoir parcouru le billet anonyme, miss Avenel dit en souriant, sans laisser voir la moindre trace d'embarras sur son visage,

— Croyez-vous à cette lettre?

— Et vous?

— Moi, j'y crois, répéta miss Avenel avec une confiance charmante et une hypocrisie à confondre l'astuce d'un démon.

— Vous voyez, dit le prince en se tournant vers ses courtisans, elle convient que c'est elle que nous avons vue à la taverne du Saumon galant.

— Quoi ! demanda miss Avenel, que cette lettre anonyme ne devait pas mettre au courant de tout, sous peine d'en savoir trop : Quoi donc?

— Rien, ma chère, retournez dans votre appartement, où j'irai bientôt vous trouver.

Le prince la prit ensuite doucement dans ses bras pour l'embrasser au front, mais dans cette étreinte sympathique, qu'arriva-t-il? Ceux qui en furent témoins entendirent un cri dont ils ne se rendirent pas tout de suite exaclemenl compte.

Lui-même, le prince s'écria tout ému :

— Ah ! mon Dieu ! j'aurai, sans le vouloir, tourné la pointe d'une des épingles de votre coiffure contre votre visage. Maladroit! oui! voilà un peu de gang au-des-

sous de voire œil... Que je lessuie!... Et le prince, délicalemcnt avec son mouchoir, élancha la ligne rouge el humide que Téiiingle avait faite sous Tœil droit de miss Avenel.

Miss Avenel rentra peu après dans son appartement.

— Maintenant, messieurs, dit le prince, je vous invite tous à venir ce soir a^ec moi, comme il y a huit jours, à la taverne du Saumon galant. Il n'y aura pas d'erreur •elte fois, ajouta-l-il; celte marque que je viens de placer sous l'œil de miss Avenel nous la fera connaître, el nous verrons bien si la femme de la taverne a au Tisage le même signe sanglant.

Le Beau Brummell deyient le Beau Ténébreux. — 11 va porter sa

douleur à la Banque. — Lonjjs jours et prospérité ! — Enlrcrie de Price et du Beau, et leur dialogue au sujet de ce qu'ils cherchent et qu'ils ne trouvent pas. — Les huit éç^ratignures. — • Quelle est la meilleure? — Miss Avenel sort à pied avec une idée; elle renire avec une déception. — Le moment approche.

— Tickell a rcnconiré le duc d'York, dont il n'était plus question depuis longtemps. — Le départ va sonner. — On s'arme.

— Les deux marines en présence. — Orage sous les pieds cl sur la léle. — Le prince de Galles n'est pas loin. — Verra-t-il, ne verra-l-il pas ? — Descente de conslables. — Voyage d'agré. ment pour 1« servie» d« l'État. — Retour. — Finesse des homcqet.

Le découragement et la crainte envahirent les pen-

sées de Brummell et le rendirent comme imbécile dès qu'il eut entendu, au déjeuner du prince de Galles, quel projet était tenu en réserve pour la soirée par ce dernier et ses intimes favoris. Cette marque délatrice, disait-il, celte funeste marque dessinée sous l'œil de miss Avenel, ne laisse plus de champ libre au doute ni à la discussion. Ils ne seront pas plutôt entrés dans la taverne qu'ils sauront immédiatement à quoi s'en tenir sur l'identité de la femme, cause absolue, unique sujet de leurs perquisitions. Cet instant décidera tout, continuait-il à se dire en marchant à pas pressés dans la direction du quartier de la Banque, où il allait porter à un personnage bien connu du lecteur son effroi colossal. Oui, cet instant décidera tout. Si les deux femmes n'en font qu'une à leurs yeux, et comment en serait- il autrement? moi, qui ai élevé avec tant de peine la nouvelle favorite au rang suprême, je suis renversé à l'instant; on passera sur les ruines de ma grandeur comme sur ces villes de l'antiquité tombées du soir au matin, moi ce sera du matin au soir que je serai tombé, voilà toute la différence. Nous, plus calme dans notre douleur que Beau-Brummell, nous ajoutons que non-seulement Brummell, dans le cas d'une découverte presque infaillible, s'écroulera du sommet à la base, mais que Price, chez qui il court en ce moment, Price, qui l'a aidé dans son entreprise, sera naturellement pendu. C'est là un malheur pour l'histoire de tous ces honnêtes gens, mais

quant à nous, Thistorien, il ne restera plus, le cas échéant, de ce naufrage, il ne restera plus, pour clore cette partie de la jeunesse du prince de Galles, qu'à trouver quelque éclaircissement sur l'origine de miss Avenel, qui peut-être persistera à demeurer un mystère impénétrable ou bien qui tombera au rang de bohémienne. Et sur tous ces événements, d'abord confus au début de ces aventures, mais enfin aplanis, nous verrons s'avancer mistress Robinson , accourant demander par la puissante intervention de l'ambassadeur de France à Londres, M. de La Luzerne, le payement si souvent différé du billet de cinq cent mille francs. Ensuite longs jours et prospérité au lecteur} Mais en ce moment est-il proche ou lointain? C'est ce que nous allons savoir.

Brummell et Price furent bientôt en présence.

— Vous avez une mauvaise nouvelle à m'apprendra, monsieur Brummell, je lis cela à votre visage.

— Très-mauvaise.

— Il n'y a guère que de celles-là dans la vie; mais voyons la nuance de la vôtre. Je suis impatient de savoir...

— On a écrit ce matin, il y a à peine une heure, un second billet anonyme au prince de Galles.

— C'était ma crainte; et dans ce billet...?

— Dans ce billet on raille le prince de ce qu'il persiste à garder comme maîtresse la femme qu'on lui a

désignée et montrée comme la servante ou à peu près de la taverne du Saumon galant. On lui conseille ensuite, puisqu'une aussi forte preuve ne lui suffit pas, de la doubler en la renouvelant, c'est-à-dire en allant une seconde fois au Wapping pour n'en revenir qu'irrévocablement convaincu. Le prince y retourne ce soir. Eh bien?

— Ce soir!

— Ce soir même avec les mêmes amis qui l'ont accompagné l'autre soir. Ahî je ne dois pas omettre de dire qu'afin d'avoir toute certitude que les deux femmes n'en représentent qu'une, le prince a tracé avec la pointe d'une épingle, sous l'œil de miss Avenel, une marque destinée à prévenir toute erreur nouvelle.

Price leva les bras en signe de défaite, et il dit :

— Ah! ceci déjoue d'avance toute combinaison possible imaginée pour neutraliser le projet du prince : un signe aussi visible! Il y a des coups qu'aucune habileté ne saurait gagner; celui-là en est un. Risquer, c'est perdre, et quoi risquer encore? Nous n'allons pas recommencer, je présume, l'histoire des poutres jetées sur leur passage; ce serait trop naïr : comme ils s'y laisseraient prendrel Autre chose... Mais je ne vois rien qui nous tire de là, rien!...

— Rien? dit Brummell.

— Oh! rien... songez-y! un signe qu'il retrouve à la taverne, un signe qu'il revoit au retour!... quel génie

détournerait de la raison du prince une conviction fondée sur d'aussi fortes preuves, qui ne sont pas moins que des démonstrations mathématiques? S'il existe, ce génie, qu'il éclate! ce n'est pas le mien qui suppléera k son absence.

-^ Alors, tout est dit.

— C'est mon avis, monsieur Brummell; tout est dit.

— Et vous êtes calme?

— Oh! non! je ne le suis pas! Mais je me résigne, comme je me résignerais, si je me voyais menacé de la chute du Mont-Blanc, de l'envahissement de la marée, de la mort; j'attends.

— Mais vous ne cherchez pas même un moyen...

— Il n'y en a pas!

— Pas un seul?

— De possible, non!

— D'impossible?

— Oui. Mettre, par exemple le feu à la taverne.

— Eh bien?

— D'abord on est pendu si Ton est découvert; ensuite, je n'aurais jamais le courage de détruire un si bel établissement, objet des vœux de toute ma vie. Non, monsieur Brummell, non!

— Cherchez alors un autre moyen moins impossible.

— Peines perdues! peines perdues! croyez-moi.

— Mais, songez-y, monsieur Price, si la trame est ce soir découverte...

— Je sais ce que vous allez me dire : si elle est découverte,jeperdspour jamais l'espoir d'avoir la taverne. On la fera fermer et personne ne l'aura plus. C'est le dénoùment.

— Et cela ne vous fait rien?

— Oh! cela m'attriste, me navre, mais ne me fournit aucune ressource sérieuse capable de conjurer ce dénoùment.

— Alors, croisons-nous les bras, fermons les yeux et engloutissons-nous.

Brummell était déjà sur le seuil de la porte; Price, qui l'avait accompagné en rêvant, l'arrêta par le bras :

— Attendez! Avez-Yous, lui dit-il, examiné cette trace faite sous l'œil?

— Je l'ai vue... mais examinée, non...

— Vous a-t-elle paru profonde?

— Je ne saurais dire...

Price prit aussitôt une épingle sur une pelote placée dans un coin de la cheminée et se ûl huit ou dix sillons sur le dos de la main; il dit ensuite à Brummell :

— De toutes ces marques, quelle est celle qui vous paraît avoir le plus d'analogie avec la marque indiquée par le prince de Galles à la joue de sa maîtresse?

Brummell, après un temps de réflexion, désigna une marque.

— Mais pourquoi, demanda-l-il à Price, vous êtes-

vous écorché la peau, et voulez- vous savoir de moi...?

— Pourquoi... je veux bien vous le dire, quoique cela ne vous apprendra pas tout ce que j'imagine en ce moment...

— Vous avez donc trouvé?

—Oh! rien encore!... mais voyez-vous cette première égratignure? il faut trois jours pour l'effacer avec une eau que je connais : il s'en écoulerait deux avant que la seconde put céder à l'action de celle eau dont j'ai plus d'une fois fait usage pour mon compte. Celle-ci, la plus légère, celle qui ressemble le plus, selon vous, à l'égratignure faite sous l'œil de miss Avenel, demanderait un jour entier pour être effacée, et c'est encore trop. Mon eau ne peut donc pas servir puisque nous n'avons que quelques heures devant nous. Reste un autre moyen. Mais il est terrible. Arrêlons-nous-y!

— Arrêtons-nous-y!... mais je voudrais bien savoir... permetlez-moi de vous demander..., monsieur Price...

— Permettez-moi , monsieur Brummell , de ne pas vous en dire davantage... ce serait long, très-long, ce serait inutile, le temps marche, et j'ai deux cents coquins à réunir avant minuit. Il y a beaucoup de coquins, je le sais, mais ils ont comme nous leurs affaires, leurs passions j leurs occupations... et puis il me faut faire un bon choix. Je vous prie donc de me quitter : promettez-moi seulement, quoi qu'il arrive ce soir au prince de Galles à la taverne du Saumon galant, de ne trahir ni son incognito ni le vôlre.

— Je TOUS le promets.

- Brummell se leva pour partir.

— Encore un mol, monsieur Brummell, lui dit Price, Tenez à la taverne avant minuit, si vous tenez à y paraître...

— Si j'y liens ! pourquoi avant minuit?

— Parce qu'il est plus que probable que le prince de Galles el ses amis n'y viendront qu'après minuit... el que si vous ne devanciez pas... Mais laissons toute autre explication... Séparons-nous.

L'entrevue était épuisée.

Tandis qu'elle avait lieu, on suppose, sans faire preuve de trop d'imagination, que miss Avenel ou Pérégrine n'était pas restée inactive. Dans l'impossibilité à peu près absolue, observée comme elle l'était, de communiquer avec Brummell pour lui dire ses craintes et en appeler à ses conseils, elle sortit sous un prétexie quelconque, seule et à pied. Ensuite, à quelque distance du palais, elle monta dans une voilure de place el se fil conduire du Wapping à la {SiseTUC ùu Saumon galant. Elle pénétra dans le pandœmonium par la porte borgne de la ruelle solitaire, celle ruelle et celte porte que nous avons décrites avee quelque fidélité, pensons-nous, dans l« courant de ces aventures.

Comme la nuit était loin d'arriver, la vieille tavernière n'occupait pas encore le trône bacbique de l'élablissemenl; elle filait près de la cheminée, dans cette chambr«

à coucher ornée de quinze cents œufs, d'un roi nègre cnnpaillé cl de la complainte faite sur l'un de ses nombreux maris. Pérégrine, qu'elle n'avait pas entendue entrer, jetant ses bras autour de la vieille filandière, l'embrassa sur ses deux joues sèches.

— Te voilà déjà, Pérégrine. Il n'osl pas trois heures, par quel miracle?...

— Ah! c'est que je veux vous dire...

— Tu ne viens ici que vers huit ou neuf heures ordinairement... le plus lard que tu le peux, et aujourd'hui...

— Vous allez savoir pourquoi...

— C'est cela! lu as besoin d'excuse pour l'êlre mieux conduite aujourd'hui que les autres jours.

— Quand vous saurez, bonne mère Nicholson...

— Tu dîneras donc avec moi ?

— C'est impossible; oh! c'est impossible!

— Pourquoi cela? Est-ce que tu ne manges plus depuis que tu es riche?

— C'est que je ne puis pas rester longtemps ici... ^ — Comment! lu ne peux pas rester...

— Non... je venais vous dire que je ne me rendrai pas ce soir à la taverne.

La vieille se leva sur ses jambes de fer.

— Tu ne viendras pas ce soir à la taverne ! ah ! ah !

— Je suis forcée de rester chez moi toute la soirée; et dès lors...

— Mais tu yeux le jouer un instant de moi : tu ne viendras pas à la lavernc où lu n'as pas paru depuis huit jours, où tu serais donc quinze jours sans venir! Non! non!

— Pourtant!...

La vieille écumail :

— Je n'entends rien ! c'est bien assez d'avoir consenti à ne te voir qu'une fois par semaine... Ah ! oui, c'est bien assez!... et je m'en repens bien... et tu prétendrais maintenant... En voilà assez! ôle vite ces beaux habits, arrange-toi pour la maison... et ne parle plus de ne pas venir... Tu restes?

Pérégrine se leva résolument pour s'en aller. Ce fut sa réponse.

La Nicholson se leva aussi de nouveau et se plaça devant elle.

— Tu persistes à ne pas venir ce soir? dis- tu.

— Oui.

— - C'est ta dernière parole? Pèse-la bien.

— Oui.

— Eh bien! ce soir la taverne sera fermée... Oui! elle sera fermée.

La menace de la Nicholson, en toute autre circonstance, n'eût pas fortement ému Pérégrine : mais qu'allait-il arriver, le prince de Galles accourant à la taverne du Saumon et la voyant fermée? Il arriverait ceci : qu'il en conclurait de cet événement exlraordinaire que

s;i mai(rcss(.' n'uvail pas Irouvé d'nulre moyen de sortir (l'embarras, d'éciiapper au conirôle dont elle se voyait menacée, qu'en faisant fermer ta taverne. La vérité se découvrait : la main anonyme triompiiait; le prince de Galles n'avail plus rien à savoir. Pérégrine se trouva prise, et ralternalive de venir ou de ne pas venir demandait une solution immédiate.

— Eli bien ! je viendrai, dit-elle.

— J'y compte.

— A neuf heures?

— A neuf heures.

La vieille tavernièrc satisfaite s'éloigna de deux pas pour laisser passer Pérégrine, qui se hâta, de son côté, de s'en aller, n'ayant pins d'espoir, pour sortir de l'affreux embarras où elle se trouvait prise, que dans l'Iiabilelé de Price et de Brummell, aussi intéressés qu'elle à l'en tirer. Mais de quelle manière s'exercerait cette habileté? Toute sa ruse de femnie n'iniaginait rien. Elle rentra au palais avec la conviction que son séjour désormais n'y serait pas de longue durée.

Mais la nuit est depuis longtemps venue, et le prince de Galles et ses amis s'occupent de se vêtir des costumes de matelots qui les ont si bien servis une première fois et sur lesquels ils comptent pour jouer sans être trahis le dernier acte de leur comédie, qui pourrait être une tragédie, ce que Dieu sait! C'est pendant que cette trans-

PÉRÉGRINE, T. 2. t)

formation s'opérait dans le cabinet même du prince que Tickeil lui dit :

— Je pense à une chose.

— Quoi donc, profond penseur?

— Je vous ai dit ce matin que je ne croyais pas à la réussite de notre démarche, par la raison bien simple que je ne croyais pas à la double personnalité que nous allons chercher.

— Soit! vous ne voulez pas désoler votre prince... Mais achevez.

— Mais je dis que, du moment oii nous agissons en vertu de celte croyance, il faudrait un peu raisonner la situation.

— Soit encore ! raisonnons la situation.

— Pourquoi, continua Tickell, au lieu de nous fourvoyer dans cette maudite taverne dans Tintention de nous assurer si une femme est bien l'autre, ne faitesvous pas garder à vue celle qui est ici?

— WissLucy Avenel?

— Oui. Elle consignée ici, l'un de nous, un seul, serait allé voir pendant ce temps si la jeune fille prise par nous pour miss Avenel est à la place où nous l'avons vue. Si elle y était, et miss Avenel n'ayant pas quitté le palais, la conclusion serait qu'une femme n'est pas l'autre : qu'il y a ressemblance — voilà tout.

— C'est très-bien, répliqua le prince; mais vous oubliez que je n'ai pas le droit de la garder à vue. La

nuit du samedi au dimanche lui est garanlie par traité.

— N'importe le traité î quand on a un si vif intérêt à savoir, qu'importe le choix des moyens! <|u'imporle?...

— Non pas. .. non pas ! c'est promis, mon digne ami ; et un prince qui promet...

— Soit ! mais alors où va-l-elle pendant celle nuit du samedi au dimanche, que vous lui avez si libéralement accordée?

— Je n'en sais rien... sans doute c'est dans un motif pieux, dans un esprit de religion qu'elle tient ainsi à s'isoler et à se recueillir pendant l'espace d'une nuit.

Tickell hocha la tête.

Ses amis n'étaient pas loin d'en faire autant.

— Ainsi vous n'en savez rien?

— Peut-être, repartit le prince, ne va t-elle nulle part. Au reste, s'il y a doute... tout va dans quelques heures s'éclaircir... Nous n'avons pas d'autre but que de tout savoir... Mais toujours vous voilà convaincu, Tickell, que nous n'avons pas d'autre voie pour arriver à la vérité que celle qui va de Carllon-House à la taverne du Saumon galant, et nous allons la prendre. Êtes- vous prêts, messieurs?

— ^.Nous sommes prêts.

— Avanl de partir, dit Alvanley, il faut que je vous fasse part d'une rencontre que j'ai faile en traversant la place.

— Nous vous écoulons, digne ami Alvanley, bien que vous eussiez pu nous dire en roule...

— Prince, j*;ii vu, dans une voilure donl les glaces riaient baissées, vos deux frères York el Clarence...

— Ail î ail ! il y a longlemps que je n'avais entendu parler d'eux. Eli bien?...

— Je ne sais s'ils parlaient de vous, mais ils ne quittaient de lire un papier — lettre ou billet — qu'ils tenaient à leurs mains chacun par un coin, que pour jeter les yeux très-ironiquement et très-expre.<;sivemenl sur les croisées de voire liôlel.

— Je ne vois rien là, cher Alvanley, de si grave...

— Non, sans doute... Mais je ne veux pas omettre de dire que ce billet avait élé lancé dans la voilure do vos frères au moment où je suivais la ir.ême ligne qu'eux dans ma voiture aussi.

— El que voyez- vous là-dessous...?

— Je ne sais... mais ce billet si singulièrement adressé... ces regards...

— Allons donc! Alvanley, vous nous retenez ici par une de ces fantaisies de voire imaginalion... Nous avons mieux à faire, permettez-moi de vous le dire, que de nous occuper si peu que ce soit de mon frère York, commandant en rlief des forces de Sa Majesté, et de mon frère Clarence, amiral de la flolle bleue. A la taverne! à la taverne!

— A la laverneî

— A mon tour une dernière observation, dit Bcdfort.

— Plus aucune, Bedfort: non, plus aucune! la nuit se passerait ainsi.

— Une seule, iniporlaiile...

— Enfin, dites, Bedforl!

— I^uurquoi ne prendrions-nous p.is sur nous des armes?

— Des armes ! s'écria le prince ; à (jnoi bon?

— A noire dernière visite à la taverne, nous avons fuilii être assommés, repartit Bedfort.

— N'avons-nous pas nos poings?

— Cela ne suffit pas toujours contre des armes.

— Onl-ils des armes, les autres?

— Je leur en ai vu, répondit Bedfort.

— Eli bien ! voilà des pistolets et des poignards jiuiir armer une troupe de bandits, dit le |)rincc en désignant à ses compagnons ses riches panoplies : |)renez! choisissez... cl luez s'il y a lieu.

En un inslanlles riches armes indiennes el orientales du prince furent décrochées el cachées sous les vestes : rien ne dut plus retenir Texpédilion nocturne de ses amis.

Ils sortirent donc sans bruit de Carlton-House comme la première fois, el comme la première fois ils montèrent dans des fiacres. Les cochers reçurent l'ordre de conduire ces messieurs au Wapping.

Ils sont partis.

Nous avons dit précédemment que le feu de la guerre était allumé entre les deux nations, l'Angleterre et la France, au sujet du concours actif prêté par cette der-

nière puissance à l'Amérique du Nord pour conquérir son indépendance. Mais on sail que ces sortes de feux couvent longtemps d'ordinaire avant d'éclater et de disjoindre. On se boudait, on armait des deux parts, mais toutes relations diplomatiques n'étaient pas pour cela rompues.

Les ambassadeurs n'avaient pas encore quitté, M. de la Luzerne, Londres, le comte de Gower-Sutlieriand, Paris. Seulement, depuis la première visite du prince de Galles à la taverne du Saumon, depuis le jour si périlleux où Price l'avait si babilement mis dans l'impossibilité d'arriver à Carlton-IIouse assez à temps pour s'assurer si c'était bien miss Avenel qu'il venait de voir à celte même taverne, les préparatifs de la guerre se liâlaienl sans relâche. Les vaisseaux sortaient des docks; ceux qui avaient été réparés gréaient leurs mâtures; la presse des matelots, surtout, se pratiquait sur une échelle immense. La taverne ne désemplissait pas d'embaucheurs, et les mêmes querelles, les mêmes disputes suivies de coups, avaient lieu entre les marins de la flotte et ceux de la marine marchande, et le résultat de ces collisions était ce qu'il a toujours été : batteurs et battus, vaincus et vainqueurs, finissaient, sous la verge du constable, par être, de gré ou de force, embarqués comme des moutons sur les vaisseaux de la division navale pour faire partie de l'expédition de guerre.

Quand Brummell entra d'un pas soucieux dans la

taverne, une animation extraordinaire y régnait déjà, et probablement elle bouillonnait depuis le commencement de la soirée; on le lisait aux visages incandescents des habitu'*s, à leur foule plus compacte et plus agitée, à un air de résolution plus chaudement empreint sur les traits des femmes sans nom qui hantaient d'habitude l'endroit. Des dispositions hostiles surgissaient partout; on distinguait, comme à la première soirée où vinrent s'attabler le prince de Galles et ses favoris, les matelots marchands et les matelots militaires. La démarcation était profonde et complète : c'étaient presque deux nations; sans la langue qui leur était commune, on eût dit des Anglais et des Français se flairant avec un grognement sourd au fond de quelque taverne de Malte ou de Smyrne. Quelques embaucheurs essayaient bien par-ci par-là de reprendre leur commerce d'enrôlements, mais le vent était à d'autres idées, ou plutôt on était en présence de la fermentation des haines allumées par ces enrôlements mêmes.

Les deux marines, suffisamment édifiées sur ce qu'elles devaient accorder de courtoisie l'une à l'autre, ne tendaient i)lns qu'à se prouver la vigueur de leurs poings et la férocité de leurs dents, car les dents jouent un grand rôle dans les combats des matelots entre eux. On sentait venir l'orage ; les deux vents opposés, les deux tempêtes ennemies démasquaient peu a peu leurs batteries électriques. Les rires étaient faux, ricanneurs, les paroles

— Si -

hautes; les femmes des deux marines gardaient entre elles aussi la même contenance haineuse cl hridéc : les hières les pins fortes et les liqueurs les plus ardentes ne répandaient aucune gaieté sous les voûtes du Saumon, qui seniblail, lui aussi, craquer comnic craquent du reste les membrures des vaisseaux aux approches de Touragan. Quoiqu'elle ne craignît aucune de ces Icmjiètes équinoxiales, la Nicholson sélail disj)ensée, ce soir-là, de descendre et de siéger... Pérégrine la remplaçait depuis le commencement de la soirée. Peul-èlre avait-elle voulu faire sentir à l'Indienne, un instant insoumise, qu'elle figurerait d'autant |)!us à la soirée du samedi qu'elle le prétendait d'autant moins.

Les Canidics ont de ces rancunes de Parques. Les réflexions que faisait Pérégrine ce soir-là se devinent aisément. Comme elle n'avait aucune raison pour mettre un instant en doute la visite du prince de Galles, comme elle s'était parfaitement expliqué en cnumérant riin après l'autre 1rs incidents de sa journée, ce que signifiait pardessus tout celui de l'égratignurc sous l'œil, elle se démontrait aussi, avec la lucidité du cristal, sa chute imminente, sa |)erte assurée, son expulsion honteuse du palais de CarItun-IIousc, son retour odieux à celle mènjc taverne où il lui répugnait tant, depuis la crise survenue dans son existence, de veiiir trôner de neuf heures à minuit cl bien souvent jilus tard encore. El puis elle a\ail louché à la grandeur; et la grandeur a la propriété

(l'ainiaiilcr, de cliuiigt'r les feiiuiies comme elle modifie les métaux; ol soil que la nature eût bcaucoii|) fait pour elle, soit que les traditions de sa naissance eussent été éveillées au conlacl de celte existence de cour, elle souiïrait liorribioment maintenant à la pensée de redevenir ce qu'elle était sous le toit de la Nicholson.

Brummcll suivait le conseil que lui avait donné Price dans la matinée; il s'était rendu au Saumon un peu avant minuit, quelque quart d'heure avant la présence du prince de Galles.

Le moment fatal approchait cependant, celui oii le prince se présenterait escorté de sts favoris. Quand il allait devenir imminent, on aurait pu s'apercevoir de la gravitation fébrile d'un groupe assez notable d'où semblait sourdre de temps en temps un ordre, un signe d'agitalion. Il y avait |)alpitation sur ce point, rindammalion était dessous. Un mouvement s'ojièrc à l'entrée de la taverne; et avant que le priiice, car c'était lui qui entrait, ait le temjts de s'ajjprocher de l'estrade dominée par le buste de Pérégrine, et cuKi, sans doute, i;our reconnaître L'i celle-ci porte à la joue, sous lœil, Tégratignure qu'il a faite dans la matinév.*, du groupe désigné cent bras armés de verres sortent et cent voix formidables, deux cents voix crient : Buvons à la fortune de la marine marchande! et trois grognements |)our la marine n)ililaire!

Les trois grognements sont repoussés coup pour coup par les partisans de la marine de la flotte qui fonl tonner

à leur lour dans les profondeurs el les siniiosilés de la t.ivenie leurs grognemenls ennemis. Les liostilités sont ouvertes; les amorces s'enfiammenl sur lonle la ligne de balaille ; les coups pleuvonl ; le parquL-l de la taverne fléchit, il senilde se défendre; il se couvre d'une mêlée hurlante, furieuse, el dans ces tourbillons de pieds, de têtes, de joues meurtries, de cris rauques, de malédictions de damnés, de gémissements étouffés, les derniers arrivés, e'esl-à-dire le prince et ses amis, sont culbutés, foulés, anéantis. L'écluse a crevé; rinondalion de tables, de banquettes, de bouteilles cassées, de souliers déchaussés, de chapeaux qui courent après leurs têles, les couvre, les submerge. Entre le prince, ses amis et l'estrade vers liquelle ils se dirigeaient en entrant, il y a maintenant un chaos il^francilissable, il s'étend une chaîne de récifs. C'est au milieu de ce désordre, de ce tumulte elïroyable, que la police se présente à la porte el vient faire entendre In parole sévère de la loi. Cette parole, ordinairement si peu obéie, rencontre, miracle sans précédent dans les annales de la taverne! une soumission absolue. Les vainqueurs s'isolent pour ménager un passage à la police el à son digne cortège, el c'est sans efforts qu'elle se rend maîtresse du champ de bataille.

Elle pose sa baguette d'ivoire sur la tête ou l'épaule des délinquants , el personne ne les leur dispute : au nombre de ces délinquants sont le prince de Galles, Ker, Alvanley, Tickell, enfin toute la joyeuse el noble com-

pagnie de Carllon-House. Les beaux jours de Rochester sonl revenus pour eux : ils rappellent nos gentilshommes du Pré-aux-Clercs aux prises avec la maréchaussée du roi. Entre deux haies de conslabies on les place avec bien d'autres moins haut titrés; on les appareille trois par trois et on les pousse ensuite dehors. Toute la troupe consternée est conduite ainsi sous bonne garde jusqu'à la Tamise. Là se fait rembarquement d'usage et pour lequel tout était préparé d'avancç ; les chaloupes chargées sonl lancées au large, la proue tournée vers les bâtiments de transport qui conduiront dans la nuit même vers les vaisseaux de la flotte cette cargaison vivante de matelots destinés à former les équipages du roi. Ainsi voilà le prince de Galles et ses courtisans joyeux mêlés à cette tourbe informe au milieu de laquelle ils ont eu l'imprudence de se faufiler et d'oîi ils ne sortiront pas aussi aisément qu'ils s'y sont introduits. Il s'écoulera bien des heures avant même que le prince puisse se réunir à ses amis, et ses amis se reconnaître et se retrouver dans ces trois ou quatre cents prisonniers disséminés sur plusieurs vaisseaux. Qui sait si quelques-uns de ces vaisseaux ne sont pas déjà sous voile, et s'ils n'attendaient pas ce complément d'équipage pour s'éloigner des côtes de l'Angleterre! Et alors, grand Dieu I le prince de Galles... Ce n'est pas impossible...

— Eh bien ! dit Price qui avait pris Brummell par le bras au milieu de la rue, et le ramenait mystérieuse-

mcnl à la taverne , conimenl trouviz-vous mou coup de main?

— Il est d'un maître.

— Quoi ! c'est vous?

— Et qui donc aurait pu...? J'ai fait tout ce que vous venez de voir.

— Quoi! ces marins qui se sont battus...?

Priée poussant Brummeli dans la taverne à j)cu près vide :

— Mes gens! c'étaient mes gens; c'étaient mes coquins.

— C'étaient vos gens!

— Oui, mes coquins.

— Et ces constables?

— Faux constables; mes gens, toujours mes gens; toujours mes coquins.

Brummtll se frollail les yeux comme après un rêve.

— El cet embarquement qui vient d'avoir lieu?

— Oh ! ceci réel î Ircs-réel î c'étaient vos coquins, dit Price en riant.

— Ainsi le prince de Galles..., balbutia Brummeil foudroyé par tant d'audace.

— Il descend le fleuve pour aller à la mer.

— Le prince de Galles enlevé...

— A qui la faute? — A lui seul.

— Mais quand on saura...

— Tant pis pour lui! — C'est bien arrivé un jour au

^ go --

comte d'Essex, sous Georgf^s II. Le comte no fut reconnu qu'à Mayorque.

— Le prince de Galles se fera reconnaître pius tôt, et alors...

— El conimenl?

~ Je ne sais... Mais il est impossible...

— On ne le croira pas.

— Il écrira à Londres...

— A qui écrira-l-il, à qui se confiera-l-il?...

— A ses frères, aux princes.

— Chut ! Ils le savent déjà.

— Eux! ils le savent... dites-vous?

— Je le suppose du moins, se reprit finement Priée, qui avait ses raisons pour parler ainsi.

— Mais pourtant... le prince ne saurait disparaître sans que... Ali! quel moyen vous avez pris là... quel moyen!...

— Ah ! il n'y avait que ce moyen... ou périr.

— Vous m'effrayez! Plus j'y pense et plus...

— Venez, suivez-moi; nous avons vaincu, dit Price, mais il faut régulariser la victoire. Suivez-moi, monsieur Brummell.

Price entraîna ensuite le Beau au fond de la taverne, et là il dit à Pérégrine, éblouie des événemenls do la n.iil, quelle nuit!

— Vous allez, madame, rentrer sur-le-champ à Garl ton-House.

Përégrine qui, dans son IroublC; ne reconnaissait d'abord ni la figure ni la voix de Brumniell cl de Price, allait se récrier. Elle se remit :

— Ail! cesl vous, messieurs. Racontez-moi... Que s'esl-il passé? Je ne sais plus si j'existe.

— Nous raconterons tout plus tard. L'essentiel, madame, est que vous retourniez sur-le-champ, comme je viens de vous le dire, au palais de Carllon-House...

— Mais le prince?

— Il sera plusieurs jours absent.

— Ah! il sera absent... Mais alors?...

— Partez donc avant que le jour ne soit revenu, je vous en supplie, madame.

— Je pars... je m'abandonne à vous...

— Après le retour du prince,... dit Price.

— Il est donc parti ? interrompit Pérégrine.

— Un petit voyage secret... de quelques jours seulement...

— Mais quand sera-l-il revenu?... je veux savoir... dites-moi!...

— - Plus un mot, madame.

Pérégrine, pressée par Price, fil signe à l'un des valets de la taverne, et, cachée sous une mantille, elle alla avec lui jusqu'à la place la plus voisine où elle monta en fiacre; elle s'élança ensuite dans le cœur de Londres encore enveloppé de sommeil et de brouillards.

Avec tout autre prince que le héros de ces aventures,

il est hors de doute que Londres, la cour et l'Europe, auraient relenli du bruit de celte disparition inouïe. Mais comme le prince de Galles ne mettait pas beaucoup l'Europe, la cour et Londres, dans le secret de ses absences, soit lorscju'il se rendait au Pavillon à Brighton, soit lorsqu'il allait s'enfermer avec une passion nouvelle dans le fond d'un château de quelque belle duchesse, soit qu'il courût à quelque rendez-vous de chasse aux limites d'un comté, on ne s'inquiéta pas beaucoup de cette disparition d'abord ; on ne commença à s'apercevoir de quelque chose que lorsque éclata l'inquiétude des familles de tous ces amis du prince, englobés avec lui dans l'enlèvement. On supposa bien, les premiers jours de leur disparition, qu'ils étaient avec leur chef, le prince de Galles, mais leur silence se prolongeant, les surprises se multiplièrent: elles augmentèrent d'heure en heure dans Londres, et enfin l'anxiété se répandit... Il est temps, se dit alors Priée, de mettre un terme à cet état de choses.

Gomme il n'ignorait pas sur quels vaisseaux étaient enrbarqués le prince et ses compagnons, il s'y rendit sans peine et montra hardiment aux capitaines de ces vaisseaux' l'ordre de lui délivrer les personnes arrêtées par erreur dans la nuit à la taverne du Saumon galant. Cet ordre était faux, mais il aurait fallu d'autres finesses que celles des marins pour ne pas s'y laisser prendre. Les captifs de Carlton-House furent délivrés.

On comprend l'embarras du prince et celui de ses

amis, Ions fori peu pressés, ainsi que Priée l'iivnil préMi, de décliner leurs lilres el qualités au nionienl de leur capture. Du reste York n'y étant pas tout à fait étranger, la plaisanterie fraternelle ne dépassait ni les bornes du possible ni celles de la plus simple vraisemblance. Celait de prince à prince. Bonne guerre!

Les nobles jeunes gens de cour furent Ions bii-ri lieureux de rentrer dans Londres après cette absence un peu forcée, bien beureux peut-être aussi à la pensée de raconter un jour dans leur vieux temps futur cetle aventure de leur folle jeunesse; le plus beureux de tous fut le |)riiice de Galles, qui retrouva Pérégrinc, ou plutôt sa clière Lucy Avenel.

— Oli ! non, se dit-il, une femme n'est pas l'autre; Lucy Avenel n'est pas Pérégrine. Il y en a (ku\ au monde... mais celle-ci pourtant est incomparable.

Dans sa persuasion enlbousiasle, le prince de Galles posa un doux baiser sur légratignurc (|u"il avait faile et qui n'était jia? encore elTacéf.

— Mécliani ! murmura tout bas miss Avenel.

Puisque le prince de Galles, après deux épreuves suprêmes, est demeuré convaincu de l'existence des deux femmes qu'il a crues un instant n'être qu'une seule et même femme, laissons-le tout entier à celle heureuse persuasion si difficilement acquise. Qu'il soit confondu pour lecharmede sonreposavec celleimmense catégorie de maris et d'amants sur les yeux et sur rinlelligence desquels un dieu bienfaisant a collé des écailles, selon l'expression biblique. Rois, princes, bourgeois, gens d'épée ou de robe, sont prédestinée^, i Iparaît, à ce merveilleux

PÉRÉttRINB, T. 2. . 7

enchantement qui leur cache ce que chacun voit et leur fait une nuit profonde de la clarté d'aulrui. Bien rares sont ceux que la vérité frappe de loin en loin, sans parler de ceux qui chérissent leur cécité et ne veulent pas en sortir. Peut-être ces derniers sont-ils les plus sages; en tout cas ils sont les plus heureux.

Quoique le prince ne fùl pas fort désireux d'ébruiter la scène de désordre à la suite de laquelle il avait failli entreprendre, malgré lui, un voyage sur mer, sa discrétion personnelle n'alla pas jusqu'à empêcher la police de sévir contre la taverne du Saumon galant. EUe fit fermer l'établissement et rechercher la vieille ISicholson pour la punir des énormités commises en sa présence et encouragées par son immoralité. Mais il arriva qu'après ce beau mouvement de répression, la police fut fort embarrassée de son acte de justice. Tous ces marius, gens désœuvrés, genssansaveu, gens dangereux, escrocs, voleurs, rebuts des grandes villes, ne sachant où se réunir après la clôture de la taverne, se répandirent dans les bouges environnants, et ce défaut de concentration rendit toute surveillance sur eux à peu près impossible. Le nid étant brisé, les couleuvres se répandirent partout : il ne fallait d'abord qu'une main pour les saisir, il fallut autant de mains qu'il y avait de dé. li nquanls. L'abus sauta aux yeux. Il devint urgent de rouvrir sans relard les portes du Saumon, si l'on tenait à ne pas se laisser répandre dans la \ille entière un

poison facile à condenser sur un poinl. La taverne fut rouverte. Il y eut aussitôt illumination, allégresse, feux de joie, dans l'àme endurcie de tous les coquins de la bonne ville de Londres.

Ils entrèrent dans la Terre promise du vol, dans l'Éden du brigandage, après la douleur d'un court exil. Seulement, comme l'erreur n'est pas toujours aussi facile à réparer qu'à commettre, quand on chercha la fondatrice de la maison, on ne la trouva pas; la Nicholson avait disparu, chose qu'on eût juré être impossible avant l'événement, tant elle et la taverne paraissaient n'être qu'un seul corps et qu'une seule âme. On fouilla tous les détours obscurs de l'établissement, on secoua les greniers, on pénétra dans les caves, mais sans succès : aucun écho ne répéta le nom de l'antique propriétaire. Qu'étaitelle devenue? La peur l'avait-elle fait fuir le soir de la grande descente de la fausse policeorganisée par Charles Priée? Mais la Nicholson et la peur ne s'étaient jamais rencontrées face à face. Quel autre motif...? Les plus fidèles habitués, interrogés sur ce grave incident, se bornèrent à répondre qu'ils avaient complètement cessé de voir la mère Nicholson depuis la nuit d'alarmes dont nous venons de parier. Eux-mêmes, inquiets sur le sort d'une tête aussi vénérable, avaient tenté des recherches officieuses, malheureusement restées inutiles.

Une si belle existence finir ainsi ! Mais n'y avait-il aucun mystère sous cette absence inexplicable? N'y avait-il

aucun crime? El s'il y avait crime, le soupçon ne devailii |>ns planer sur la tête de celui à qui le crime pouvait profiler? Quoi qu'il en soit, la police regretta profondément, en rouvrant le sanctuaire de la Nicholson, de n'avoir pas à y réinstaller la Nicholson elle-même. Sans doute, el on l'a vu, elle ne penchait pas en faveur de la police dont elle éloignait, au contraire, les atteintes du fronl des coupables; mais elle posait pourtant certaines limik's à son indulgence el à ses sympatliies. Si elle feruiai l souvent les yeux sur les délits, elle laissait parfois châtier les crimes.

On citait plus d'un exemple de sa condescendance envers l'autorité. V.l puis, el c'est la grande raison, elle n'était plus là, on la considérait comme morte : quelle valeur n'a-t-on pas eue quand on est mort ! Pourlanl, ne jetons pas encore la poignée de terre sur ces restes. Les .Nicholson ne sont pas vaincus facilement par la mort. Les deux vieilles sont à deux de jeu.

En attendant il fallut trouver quelqu'un qui la remplaçât. C'est à ce moment que Price se montra, non pas à découvert ; on verra plus lard qu'il avait ses raisons pour ne glisser sa demande que de profil; mais enfin ce fut lui qui proposa, pour diriger la l.iverne, un séquestre provisoire; ce séquestre sérail placé sous sa surveillance spéciale. C'était dire, en termes positifs, qu'tl serait désormais le maître de la taverne.

Jl fut accepté : son Amérique était découverte! Il fui

accepté par la raison toute siniple que Brummell et Pérégrine le poussèrent silencieusement à cette haute faveur, si longtemps désirée, par des chemins couverts et sinueux, les plus sûrs et les plus directs dans le monde souterrain de l'intrigue. Ni lui ni elle n'avaient certes à lui refuser leur appui. C'est de lui qu'ils dépendaient à ce moment de leur existence si brillante et si menacée. La taverne du Saumon galant passa donc à Price, cette taverne qu'il préférait, avait-il dit lui-môme, au palais de la banque, au palais de Saint-James et au chûleau même de Windsor! Que Price soit donc aussi heureux que le prince de Galles, et qu'ils jouissent tous les deux de l'agréable persuasion que leur bonheur sera éternel, l'un l'amant de la fille de la taverne, l'autre l'époux de la taverne elle-même !

Notre devoir d'historien scrupuleux des faits en voie d'évolution nous impose aussi la tache de dire ce qu'était devenu Cally, l'Indienne rencontrée aux bords de la Tamise, la nuit d'ivresse où Shéridan avait eu la velléité de se noyer. Le grand poêle comique, le représentant si éloquent, mais si peu sobre, du bourg de Slalîord, la présenta à Burke et à Fox, qui s'enlendirenl pour la réserver comnye une pièce de conviction dans le fameux procès de Warren Hdslings, et pour ne la produire qu'au moment où elle amènerait une crise favorable à l'issue d« ce procès auquel toute l'Angleterre était attentive. Grâce à leur humanité, celte pauvre descendante de l'illustre famille des rois d'Oude fut mise à l'abri du besoin; et dans le

secret où elle fui confinée, elle ne manqua d'aucune des douceurs de la vie anglaise. Sa deslinée changea comme par enchantement.

Mais tandis que mistress Mary Robinson est toujours à Paris, et particulièrement à Versailles, adulée et fêtée, tandis que le duc d'Orléans est d'airtanl plus épris d'elle qu'elle résiste davantage à ses avances, occupons-nous, pour revenir plus tard à madame Du Barri, à mistress Robinson et au duc d'Orléans, du billet de cinq cent mille francs adressé à Londres, à l'ambassadeur de France. M. de la Luzerne, dans les pïis d'une lettre dont l'orlhographe l'étonna moins que ne l'effraya la mission dont elle était la parure et la broderie. Son premier sentiment, en apprenant qu'on le chargeait auprès du prince de Galles du recouvrement de ce billet hybride, fut d'abord une contrariété très-vive et, ajoutons, très-naturelle; le second fut le désir d'échapper, par quelque faux fuyant familier aux hommes politiques, à ce terrible embarras.

Cette dernière disposition d'esprit eùl certainement prévalu en lui, si à la recommandation de madame Du Barri, déjà assez imposante par elle-même, ne fussent venues se joindre d'autres instances qui ressemblaient beaucoup à des ordres : telles que les recommandations du comte d'Estaing, très-bien alors en cour, celle du comte d'Artois, qui, avec beaucoup plus de délicatesse dans les mœurs que le duc dOrléans, ne partageait pas moins la légèreté des Lauzun et des Filz-James ; celle du

duc d'Orléans lui-même, Irès-populalre à ce moment de sa vie; cl enfin, sans parler d'aulres soliicilalions d'un grand poids, la recommandation de la princesse de Lambaiie, la meilleure, la plus inlime amie de la reine. Force fui donc à M. de la Luzerne de s'occuper de la commission si extraordinaire el si délicate à la fois donl le chargeait madame Du Barri. Du reste la vie politique des grands personnages politiques est semée de ces tristes el puériles obligations devant lesquelles ils sont tenus d*humilier leur orgueil.

Quand ils redresscnl trop la tête, Polichinelle arrive avec sa latte el leur en donne un bon coup sur la nuque |)our les rappeler à l'ironie el à la pauvreté de notre existence sur la terre. Un verre d'eau répandu bouleverse toute la politique de la reine Anne ; l'ignoble boite de Charles XII menace tontes les perruques du sénat suédois; ce billel de cinq cent mille francs, souscrit au fond d'une alcôve par un prince lassé des caresses d'une actrice, met en feu deux cours, deux peuples el va faire blanchir les sourcils d'un grand ambassadeur.

Il fallut donc que l'ambassadeur de France s'occupât de ce billet comme d'une note diplomatique où auraient été en jeu les plus graves intérêts de la politique nationale. Après avoir cherché longtemps sous quelle forme convenable il essayerait de satisfaire les hauts personnages qui le lui avaient adressé à Londres, il s'arrêta à l'idée d'en parler au premier ministre du roi Georges IIÏ, d'abord

parce qu'il dirigeait les affaires de TÉlal, ensuite parce qu'on était habitué depuis longtemps à le regarder comme le tuteur de la famille régnante. Nul n'ignorait que Pitt menait l'intérieur du palais, sur lequel l'insanilé du roi lui donnait tout pouvoir. Officiers, chambellans, médecins, domestiques, étaient nommés par lui et relevaient de lui. Ce fut à Pill que M. de la Luzerne, après bien des hésitations, résolut en conséquence de soumettre la délicate question du billet de cinq cent mille francs.

Il fît naître une opportunité.

A Tissue d'un dîner diplomatique qu'il donna, l'ambassadeur de France prit ù part le premier ministre d'Angleterre et lui dit avec un air d'embarras bien juslifîé par sa position :

— J'ai une question assez épineuse à traiter avec Votre Excellence, une question tout à fait en dehors des différends déjà trop graves existant entre nos deux royaumes.

— Peut-être serons -nous plus heureux dans la solution de celle-ci, répondit le ministre célèbre de Georges III. J'attends que Votre Excellence daigne nj'apprendre...

— On m'a fait parvenir de Versailles, dit M. de la Luzerne, un billet de vingt mille livres sterling souscrit il y a quelque temps par Son Altesse le prince de Galles au profit dune actrice nommée mistress Mary Robinson. On désire que j'obtienne le payement de cette obligation dont le prince n'a pas paru jusqu'ici très-prompt à s'acquitter.

— Selon son usage, interrompit faiblement William Pitt.

— J'ai jugé convenable, conliiiua M. de la Luzerne, avant de recourir à toute autre démarche, de vous parler officieusement de celle affaire, sachant conibien Voire Excellence conduit et surveille avec délicatesse les intérêts de rilluslre famille régnante.

— Je connais presque dans tous ses détails, dit à son tour le ministre anglais, les nombreuses péripéties de cette affaire de coulisse et de boudoir. Mais j'ai le regret de vous confesser tout de suite l'impossibilité où je suis de vous aider dans la solution que vous êtes chargé de poursuivre.

— Je comprends, interrompit courtoisement RI. de la Luzerne; une intrigue d'actrice... le payement de ses complaisances. J'avais prévu ces scrupules, et vous m'excuserez...

— Oh! ce ne sont pas ces scrupules qui m'arrêtent! s'écria Pitt; j'ai touché à des lurpiiudes plus révoltantes encore dans ma carrière politique; je ne vois guère que cela depuis que je suis au pouvoir... des femmes vendues, des hommes vendus... des promesses menteuses, des engagements faux, des banqueroutes sous toutes les formes, des trahisons de toutes les couleurs.

Et le grand ministre ajouta :

. — Du reste, Votre Excellence le sait aussi bien que moi; le pavillon de Luciennes, le château de Marly, les

cabinets de Trianon , les charmilles de Sainle-Assise et de ViiiiTS-Collerels, enfin le fameux Parc-aux-Cerfs, ne doivent rien aux mystères de Carllon-IIouse... Non! encore une fois, ce n'est pas ce scrupule, je pourrais dire puéril, qui m'a forcé à ne pas intervenir dans le fouillis de cette négociation, dont je suis véritablement peiné de vous savoir le médiateur, car j'entrevois pour vous des dilTicultés... J'ai une autre raison pour vous refuser mon assistance, que dans toute autre occasion... Voici celte autre raison, monsieur lambassadeur.

M. de la Luzerne écouta William Pilt, qui continua ainsi :

— Je ne cesse, par mille raisons que vous connaissez, de faire de l'opposition au prince de Galles, chef du parti hostile à la cour, la cour que j'ai, moi, pour mission de défendre; mais je dois toujours prévoir le moment où un accès de folie plus grave que les précédents enlèvera le roi el changera enfin une menace en une réalité depuis longtemps redoutée. Que ce grand malheur arrive, et le prince de Galles, régent illusoire jusqu'alors, deviendra roi d'Angleterre sous le nom de Georges IV. Celte crise en amènera une autre, el la voici. Il est hors de doute que le chef du ministère que le nouveau roi cherchera à créer à la mort de son père, ce sera moi.

Les partis sont trop divisés dans les deux chambres pour ne m'avoir pas rendu d'avance indispensable. En prévision de cet événement, et en présence du terme

- iOd —

peut-être Irès-rapproché où il se produira, puis-je m'aiiéner tout moyen de me mettre en rapports futurs avec le prince dont je soufflellerais cruellement la susceptibilité, si je lui parlais aujourd'hui de ce péché de jeunesse? Le prince ne se souviendrait-il pas de cet affront récent fait à l'homme que je n'ai déjà que trop froissé en mille occasions de sa vie privée? Pesez vous-même mes scrupules, combaltez-les s'ils sont faux ou si je les exagère, et décidez.

M. delà Luzerne, ne Irouvanl rien de bien sérieux à objecter aux sages appréhensions de William Pill, les accepta en silence : il allait renoncer à traiter plus longtemps ce sujet, quand son illustre interlocuteur lui dit en • riant :

— D'ailleurs, monsieur l'ambassadeur, permettez-moi • d'ajouter que le prince de Galles n'a jamais eu d'argent, qu'il n'a pas d'argent, et que de longtemps peut-être il n'aura pas d'argent... que la pension qu'il reçoit de l'Étal est si chargée d'oppositions avant de parvenir à ses mains qu'il ne touche rien ou presque rien. En vérité, je ne sais comment vous obtiendrez jamais de vous faire payer. d'une Altesse aussi foncièrement obérée... C'est le prince le plus endetté qui ait existé depuis la fondation de la monarchie anglaise.

On vous a imposé là une mission ou une commission que je n'appellerai pas dilTicile, mais tout à fait impossible. C'est là, monsieur l'ambassadeur, tout ce que je

puis vous dire sur moi, dont j'aurais voulu vous prêter le concours, et sur un prince sur l'insolvabilité duquel je ne vous ai rien appris, à coup sûr, de nouveau... Mes regrets...

M. de la Luzerne Gl de nouveau quelques pas pour s'éloigner; le minisire anglais le retint de nouveau par ces paroles :

— Connaîtriez-vous particulièrement quelque familier du prince?... On pourrait en ce cas...

— Je n'en connais aucun, répondit M. de la Luzerne.

— Tant pis !

Pilt réfléchit el reprit aussitôt :

— Moi je les connais tons; mais comme tous ces amis du prince de Galles appartiennent à l'opposition, il m'est impossible dans ma position de songer à les voir... de les attirer chez moi... de leur écrire... de leur faire parler... Impossible!... demain tout Londres crierait par-dessus les toits que j'ai cherché à acheter la voix d'un tel ou d'un tel... Mon rôle de corrupteur, déjà assez beau, augmenterait dans des proportions fabuleuses... Parmi ces familiers du prince, continuait William Pilt, qui voulait, on le voit, tirer franchement d'embarras M. de la Luzerne, il y en a un dont la finesse, l'esprit, et je l'avouerai aussi, l'éloquence, quoiqu'elle ait souvent agi contre moi, ont des ressources infinies cl un crédit immense sur Son Altesse. C'est Shéridan.

— Je connais la rénutalion de cet homme éminent :

qui ne la connaît pas, d'ailleurs?... Mais je ne !uî ai jamais parlé.

— Je sais, conlinua Pill, que lui el le prince.de Galles ont clé en rivalité autrefois auprès de l'actrice de Drury- Lane ; mais il n'est resté, je crois, qu'une certaine réserve entre eux, après une rupture assez nette, quoique adroitement dissimulée.

L'intérêt politique a dû les rapprocher de nouveau. A mon avis, vous feriez bien de parler à Shéridan. Vous ne le connaissez pas, mais deux hommes publics se connaissent bien vile. Vous vous ferez présenter par le premier venu. Vous direz alors à Shéridan la mission dont vous êtes chargé par les personnages les plus influents de la cour de Versailles. S'il craint pour le prince de Galles le bruit dont le menace ce nouveau caractère donné à l'engagement souscrit par lui, il n'est pas impossible de le voir prendre, avec sa fougue ordinaire, une pari active à la conclusion que vous poursuivez. En outre, Shéridan est Irès-varn, je vous le dis tout bas, excessivement vain. Tirez donc parti, en diplomate, de cet orgueil.

— Je vous remercie du conseil que vous me donnez, interrompit M. de la Luzerne; mais à quoi serviront l'inlervention de Shéridan et les autres moyens que vous m'indiquez, si le prince de Galles, comme vous venez de me le confier, ne louche qu'une faible partie de la pension qu'il reçoit de l'Étal à litre de prince du sang?

— Oh! très-faible! dit William Pilt, irès-^ible!

Pourtant il lui est alloué quarante mille livres sterling par mois, un million de votre monnaie! Il lui revient bien quelque chose, mais c'est plus ou moins, — toujours moins que plus, — selon les retenues opérées chaque mois. Essayez de courir la chance d'un mois peu chargé peut-être d'oppositions. Je vois, continua Pill, peiné de la physionomie distraite de M. de la Luzerne, je vois que vous ne saisissez pas bien le plan et surtout l'utilité du plan que je vous conseille d'adopter en vous engageant à vous servir de Shéridan pour être payé du prince de Galles, s'il y a quelque espoir de l'être. Je vais être plus clair. Vous allez vous rendre, ce soir, à la chambre des communes dès que vous serez libre de vos invités.

— Oui, dit M. de la Luzerne; je m'y rendrai, puisque vous pensez...

— Aujourd'hui, continua William Pitt, il y a séance extraordinaire; on s'y occupe de nommer les trois commissaires chargés de poursuivre Warren Haslings devant la chambre des lords. Il vous sera facile d'y rencontrer Shéridan. Votre caractère diplomatique vous donne d'ailleurs accès partout. Quand vous serez en présence du brillant représentant de Slafford, que vous saurez vous rendre accessihle par des moyens de courtoisie dont je vous sais les secrets, et quand vous lui aurez conOé le motif assez inattendu qui vous amène près de lui, vous lui direz : « C'est aujourd'hui le 8 mars, soyez demain, * le 9, chez le prince de Galles, vers midi; » la Providence fera le reste.

— La Providence fera le reste, répéta avec étonnement M. (le la Luzerne.

— Oui, la Providence fera le reste, répéta de son côté William Pilt. Je vous assure, monsieur l'ambassadeur, que si Shéridan peut ou veut vous aider dans cette affaire, il se décidera sur ces paroles fort peu mystérieuses pour lui, beaucoup pour vous. Je suis prêt d'ailleurs à vous en traduire le sens, si vous le désirez, ajouta le grand ministre anglais, pour peu que vous craigniez de vous engager dans celte entrevue sur la garantie d'une énigme.

M. de la Luzerne exprima par un signe de politesse qu'il voulait s'en rapporter entièrement à la prudence de Pilt, et celui-ci ajouta : « En vous initiant à plus de détails, j'aurais peur de vous exposer à commettre quelque indiscrétion capable de faire manquer brusquement la négociation auprès de Shéridan. Moins vous vous avancerez avec lui, plus il vous croira sûr de le voir réussir; et votre confiance formera la sienne.

M. de la Luzerne'serra la main du sublime ministre de Georges III, et il pensa du mystère qu'il lui imposait avec tant de délicatesse, qu'il se réservait à coup sûr une part silencieuse et cachée dans la démarche dont il venait de se montrer à la fois le conseiller prudent et l'éclaireur adroit. Quelle était cette part? Les événements très-prochains vont sans doute nous l'apprendre.

Quand tous les invités eurent pris congé de lui, l'ambassadeur de France monta en voiture pour se rendre à

la chambre des communes, doni les séances, on le sait, avaienl lieu la iiuil comme aujourd'hui.

Il élail plus de minuil quand il arriva à rassemblée, alors sous le coup d'une agitation des plus vives, car ainsi que le lui avait annoncé Pitt quelques heures auparavant, la chambre des communes allait, comme il est d'usage dans toutes les poursuites à exercer contre un haut fonctionnaire d'État, nommer trois commissaires chargés de la représenter dans ces poursuites auprès de la chambre des lords. La mesure était de la plus sérieuse gravité, les menibres s'étaient rendus en foule et avec le plus chand empressement sur leurs lettres de convocation. 11 devait être facile à M. de la Luzerne de rencontrer celui qu'il désirait tant y voir.

Il n'en (ut pas tout à fait ainsi. Vainement les huissiers se rendirent-ils à la place occupée d'habitude par Shéridan, vainement le demandèrent-ils dans les bureaux et dans les Pas-Perdus, Shéridan n'était nulle part. L'ambassadeur ne fut pas seul à s'étonner de cette absence, surtout le jour d'une pareille séance. On savait combien le représentant de Slaiïord prenait part à cette mise en accusation du gouverneur général des Indes. Que d'écrits violents, que de paroles de feu, que de pamphlets n'étaient pas déjà sortis de sa bouche et de sa plume contre Warren Hastings! et lorsqu'on allait commencer les poursuites, il n'élail pas \h ! — Deux heures sonnèrent et rien encore! Et pourtant deux commissaires

sur trois venaicrU dëire proclamés : Burke el Fox, deux inombres éniinenls de l'opposilion : encore un nom sorli de rurne, el la séance allait finir.

Les discours à la suite desquels un dernier vole amènerait ce dernier nom si vivement débattu par les deux courants de l'opinion commençaient à résonner sous la grande salle, lorsque dans celle d'attente, où se tenait depuis minuil el demi l'ambassadeur de France, parut enfin un jeune homme pâle el défait, la poiti'ine débraillée, soutenu par un autre homme plein d'attentions et de respect pour lui. L'ambassadeur exhala un soupir de coi:lenlement.

Le jeune homme tout vêtu de noir, mais dont les habits étaient dans un désordre abominable, c'était Shéridan ; Tautre personnage qui le soulciiail, son dumeslique.

Qu'éiail-il donc arrivé au grand orateur et au grand poêle pour que son corps fût si fatigué, ses bras si mollement pendus le long de ses jambes, ses jambes si cotonneuses, pour que son fronlet ses joues fussent si dt^colorés et pour que ses regards, ordinairement si fins et si brillants, fussent ce soir-là ternes cl vitreux?

L'ambassadeur de France s'approchait déjà pour lo saluer el se faire présenter à lui par un député qu'il avait retenu près de sa personne, et particulièrement dans ce bu(,sisacréen Angleterre, de se faire pré^enter, lorsqu'il fut devancé par une espèce d'homme à la tournure asse*

PKRÉGRI>K,T. 5. 8

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commune, qu'accompagnait un conslable d'une lenue sévère, porleur de sa baguette d'ivoire qu'il ne montra, du reste, qu'avec respect et comme un litre légal pour avoir !e droit de pénétrer dans la chambre des communes.

Que venait-il faire là? Venait-il arrêter Shéridan pour quelque crime d'État?

Comme Shéridan était pâle!

Le constable sortit un papier de sa poche el il se disposa à en lire le contenu.

Avant «Je faire connaiire dans ses bizarres détails ce que contenait Pécrit dont le grave constabie se disposait à donner lecture ù Shéridan, il est indispensable de dire révéïiement singulier de la journée qui amenait et nécessitait celle lecture dans un lieu aussi auguste et à une heure aussi avancée de la nuit.

De tous temps, malgré les préjugés de nation à nalioU; Jes vins de France ont joui en Angleterre, et essentiellement à Londres, d'une estime universelle et des avantages d'une supériorilé inconloslée. Ou y vante sans

doute le porter el l'aie, le xérès cl le porto, mais on boit (le préférence le bordeaux el le Champagne. Par naiiona- Ijlé on boil de la bière, el pas toujours, à déjeuner; mais à dîner noble revanche! on se grise avec délices en buvant du châleau-margaux el du chambertin, tous vins, comme on sait, qui ne grisent pas. Celle. excellente habitude, contre laquelle notre commerce ne protestera jamais, a créé en Angleterre, peut-être plus qu'en France encore, des classes de gourmets en vins dont la délicatesse chez quelques-uns va jusqu'à la plus haute poésie, dont la passion, parmi quelques autres, descend jusqu'à l'enfer du fanatisme. Ces classes, à leur tour, se subdivisent en calégories infinies, — absolument comme les sectes d'une religion.

Toutes, les unes el les autres, se tiennent scrupuleusement au courant des arrivages de ces vins de prédilection, el savent par leurs gens le jour el l'heure où des barriques annoncées plus de trois mois d'avance viennent se ranger dans les caves si renommées de Londres. Grande fêle alors chez tous les estomacs britanniques; le désir déploie ses ailes : on accourt, on s'informe, on examine avec soin, on goûte avec respect, on compare savamment, on ne marchande pas et l'on fait emporter chez soi. C^esl de la joie, de la gaieté, du bonheur en cercles el en bouteilles pendant plusieurs années sous la main.

Il résulte de ce goût général des Anglais riches el

inlelllgenls pour nos vins, dont ils seraient les premiers appréciateurs du monde, s'ils n'avaient la coupable manie d'y mêler de l'eau-de-vie, afin, disent-ils, de les fortifier, il résulte une industrie parliculière, et la voici : dès qu'un notable marchand de vins, comme, par exemple, le fameux Clialier dont il a été si longuement question • aux cliapilres antérieurs de ces aventures, a reçu quelques fûts précieux du cru de la Gironde, il fait aussitôt annoncer par la voie des journaux que tel jour, une ouverture aura lieu dans son établissement. Du moins en était-il ainsi à la fin du dix-huitième siècle.

Une ouverture, ainsi proclamée, signifiait alors que les amateurs étaient priés d'accourir chez celui où elle s'opérait ; et sous le prélexle spécieux, mais très-secondaire, de manger une grillade de bœuf, on étudiait jusqu'à l'ivresse le vin arrivé de la veille. C'était là ce qu'on appelait faire une ouverture.

Il était de notoriété à Londres qu'il était débarqué chez le cabaretier Stephenson des vins de Bordeaux première tête, d'une année célèbre dans les fastes de la Garonne. Un soleil splendide en générosité avait distillé et empourpré de ses plus chauds rayons ces vins dont les journaux avaient moins que jamais manqué de propager V ouverture.

Shéridan adorait les ouvertures. Pour y courir il eût laissé à moitié faite la plus belle scène de comédie, à moitié écrit le mieux réussi de ses discours contre Wil-

— iU —

liam Pin. II faut croire qne roiiverlure Slephenson Tavail attiré comme tant d'antres au cabaret de ce perfide et séduisant vin de France, et que là Shéridan... Mais ici notre tâche d'tiislorien des mœurs anglaises expire, etcelleduconstable attaché aux pas de Slicridan va commencer. Son procès-verbal complétera notre récit.

Le constable entama donc sa lecture en présence du cabaretier Ste|)henson, partie intéressée, de Shéridan, autre partie non moins intéressée, de son domestique, témoin appelé, et de M. de la Luzerne, qui fut bien forcé de l'écouter jusqu'au bout.

Il débuta ainsi :

« Aujourd'hui, 8 mars 178... — Nous, constable du » quartier de Covent-Garden , avons été appelé par le » cabaretier Slephenson, afin de constater ce qui suit, )) et le constatons.

)) Ce malin, vers midi, au moment d'un brouillard » très-inlense. le très-honorable sir Richard Shéridan, » sur l'annonce publique qu'une ouverture devait avoir )' lieu chez ledit Slephenson, cabaretier, s'est rendu à » l'établissement, et luiadéciaréqu'ilélait disposéà satis- » faire cedit jour, dans la proportion de ses forces, son » goût bien connu pour les vins formant l'objet de Vou- » verture. Mais il a ajouté que, craignant d'être pris en » défaut malgré toutes ses mesures de prudence, il vou- » lait, du reste, comme d'usage dans les mœurs du pays.

B indiquer préalablement à qui de droit sa demeure à » Londres, afin qu'on l'y reconduisît, s'il était trahi dans » ses calculs de modération relative, et faire aussi con- » staler d'avance ce qu'il porlait sur lui avant d'entrer fi en ivresse. Comprenant ce sage scrupule, et d'ailleurs » tenant à se conformer en tout aux usages établis dans » la maison, l'estimable cabarelier Stephenson a pris » l'adresse de sir Richard Shéridan, qui a élu domicile » pour ce jour-là à la chambre des communes, dont il est » un des plus brillants flambeaux d'éloquence, et ledit » Stephenson, sur le vœu de son client, a reconnu inté- » gralement le contenu de ce qu'il avait sur lui, toujours » comme de tradition établie danssamaison si justement » renommée en vins. Et voici ce que l'honorable M. Ste- » phenson a déclaré, sur son livre, avoir reçu de M. Shé- » ridan, toujours, bien entendu, avant que ce dernier ne » fut entré en ivresse, son domestique étant présent au » dépôt mentionné sur ledit livre.

» J'ai reçu de M. Shéridan avant l'ivresse :

i° Une montre d'or de forme française, avec deux Amours en émail dans la cuvette : le cadran manque d'une aiguille, et les Amours de décence;

2" Un lire-bouchon un peu fatigué vers la pointe, tordu et faussé vers le milieu ; le manche en mauvais état;

5** Une brochure inlilnlée : l'Art de devenir millionnaire dans un temps illimité;

i" Une bourse conlenanl des cheveux de femme, une dent également de femme, et deux boucles de soulier en un méial étranger;

5* Vingt pièces d'or dans une tabatière où il n'y avait pas de tabac;

6<» Un peigne en écaille fondue;

7" Un portrait de veuve parce que la figure est triste, du moins de ce que nous avons supposé, mon premier garçon et moi.

8° Un portefeuille en maroquin vert où il n'y avait pas de banknote, mais deux contre-marques bleues du théâtre de Drury-Lane;

9° Un petit soulier rose de femme, avec des bouffettes de rubans de la même couleur. Au fond de ce soulier, sur la peau blanche dont il est intérieurement garni, ces mots sont écrits à la plume : Elle y a posé son pied, moi le souffle d'un long baiser; quelque chose existe de plus léger que mon souffle et que son pied : cest elle! — Mon garçon n'a rien compris à ces paroles ni moi non plus. Ce soulier n'a aucune valeur, étanl dépareillé;

10° Une double corne en corail, que M. Shéridan nous a dil être excellente pour conjurer le mauvais œil, et qu'il porte toujours sur lui, a-l-il ajouté, quand il va dans les maisons de jeu et les jours de première représentation de ses belles comédies, que mon premier garçon ni moi n'avons Jamais vues. Cette double corne étant un objet de sorcellerie, nous l'avons fait mettre par sir Richard lui-même dans une triple enveloppe de papier, et avons placé le tout dans notre Bible, afin d'éviter tout malheur.

11'' M. Richard Shéridan a tiré ensuite du gousset droit de sa culotte un jeu de caries qu'il nous a pareillement remis pour lui être rendu après ivresse et que nous lui avons rendu. Ce jeu, qui n'est pas neuf, mais qui est complet sous tous les autres rapports, porte sur chaque carie des réflexions de M. Shéridan, que nous avons dû transcrire, et qu€ voici :

ROI DE TRÈFLE. — Infâme drôle qui m'a fait perdre cent guinées le premier janvier de l'année dernière. C'est indigne d'un roi, d'un roi de trèfle surtout !

ROI DE COEUR. — Brigaud blond qui me poursuit depuis dix. ans de sa haine et de son mépris, que je lui rends bien. Je n'ai jamais gagné une seule fois avec ce misérable entre les mains. Brulus, tu as donc voulu épargner celui-là !

ROI DE PIQUE. — Bon, affijble, doux, père du peuple comme Louis XII. C'esl le Henri IV des caries. Que de fois je l'ai relourné ! Que ne le dois-je pas, ô roi de pique !

ROI DE CARREAU. — Roi douleux, fanlasque, ambitieux comme Cliarles-Quini, mais aussi peu sur que lui. Ne faire aucun fond sur le roi de carreau.

DAME DE COEUR. — Elle dauic de cœur! d'un cœur de ligre, oui! C'esl la plus insigne Phryné qui ail jamais paru ; on sali que, faligué d'êlre toujours déçu par elle au jeu qui porte son nom, lord Rowley s'est servi d'un^ dame île cœur comme bourre de la charge du pistolet avec lequel il s'est brûlé la cervelle. Fausse et cruelle comme le cœur humain ! C'esl un grand philosophe qui lui aura donné ce nom, un grand joueur ironique !

DAME DE PIQUE. — îudigne de porter le nom de son mari le roi de pique, qui esl si loyal^ si bienveillanl, que j'ai toujours trouvé favorable. C'esl la dame de pique qui m'a fait perdre mon premier billet de cent livres. Voilà ce qui ne s'oublie jamais. Premier amour, première perle au jeu. Ineffaçable.

DAME DE TRÈFLE. — Raca î

DAME DE CARREAv. — Coquetle, inégale, fanlasque, chan-

géante, mais je l'aime, j'en suis fou ! Elle me fait gagner aujourd'hui, elle me fail perdre demain. Elle me cajole, elle m'égrallgne, mais aufondjen'aipas le droit de dire : La dame de carreau m'a Iralii.Ce n'est pas elle qui prendrait le nom bucolique et menteur de dame de trèfle ou le nom hypocrite de dame de cœur. Elle ferait aimer son sexe, si la dame de cœur et la dame de trèfle n'en étaient pas.

AS DE COEUR. — Haine à mort à Tas de cœur ! c'est le fils de cette infâme reine de cœur qui n'a jamais fait gagner un sou à un honnête homme. L'as de cœur est de son digne sang. Oui, haine à mort à l'as de cœur !

AS DE TRÈFLE. — Voilà uu as doux, tendre, affectueux, compalissant, ami sur dans le malheur, appui dans l'indigence. L'as de trèfle ne m'a jamais couvert d'or, mais que de fois il m'a fail souper! [-ongs jours à l'as de trèfle!

AS DE CARREAU. — Il m'est impossible de voir un as de carreau sans éprouver le verlige. Pourquoi?... Tu demandes pourquoi, Sliéridanî que ne demandes-tu aussi pourquoi tu détestes la fièvre maligne et les serpents à sonnettes.

AS DE PIQUE. — Je le regarde comme un père. C'est un as de pique qui m'a fait gagner cinq cents livres dans une prison pour dettes, d'où j'ai pu sortir. Saint Vincent de

Paul des as, j'ai donc raison de le chérir comme un père! Tu es l'ami des prisonniers, comme madame Frey ei lord Howard. Sois béni comme eux !

DIX DE TRÈFLE. — Je lui dois loul un poëme de reconnaissance, el je le lui ferai.

DIX DE coEi'R. — Je lui dois un coup d'épée dans lo ventre, et je le lui donnerai.

DIX DE PIQUE. — A toi pour la vie!

DIX DE CARREAU. — C'cst un cliicn.

riEUF DE TRÈFLE. — COfifUSion î

KECF DE CARREAU. — Détcstalion î

?(EUF DE PIQUE. — Abominalion !

.>EUF DE COEUR. — Exécratiou î

HUIT DE PIQUE. "\ Tous Ics qualrc Irès-dë-

II uiT DE TRÈFLE. f voués , Irès -ofllcicux ,

HUIT DE COEUR. [ UD peu Lêlcs, Hiais de

HUIT DE CARREAU. ) bonnc Compagnie.

SEPT DE COEUR. — Brigand!

SEPT DE PIQUE. — iNc jamais sortir sans un sept de pique quand on va jouer un vendredi.

SEPT DE TRÈFLE. — Je n'en (lirai pas autant du sepl de trèfle; je n'en dirai rien... j'en dirais trop.

SEPT DE c\RREAu. — Làche !

vAiET j)E piQDB. — Ne le prenez jamais à votre service.

VALET DE TRÈFLE. — MellCZ-VOUS aU SiCU, si VOUS IC

pouvez. Quel valet de l'ancien temps! Toutes les fois que je l'appelle, soil au piquet, soil à l'écarté, soit au dix-neuf, jeux que je pratique, il accourt et me fiiil gagner. Le valet de trèfle, a dit lord Lovât, ce grand joueur, suivrait son maître à fécliafaud.

VALET DE CARREAU. — Infâme valet! plat valet! Impossjble de se rattacher, soil par les gages, soil par l<\s bons procédés.

VALET DE COEUR. — Regardez ce valet avec attention. îl ressemble à Pill! Il a sa bouche, son œil vert, ses jambes arquées. Si jamais je deviens ministre, j'envoie Pitt et tous les valets de cœur à Botany-Bay.

Enfin le conslable lut celle dernière insertion au livre de dépôl du cabarelier Slephenson :

12» Un pelil cahier écrit très- fin, Irès-fin, qui ne nous a paru avoir aucune valeur sérieuse à mon premier garçon et à moi.

« Cel iiiveulaire ayanl élé dressé, j'ai iiivilé M. Shéri- » (Jan el son domestique à le signer, ce qu'ils onl fail ausa sitôt l'un el l'autre, el mon premier garçon el moi avons » signé également après eux.

» J'ai immédialemenl, après ce dépôt légalement con- » staté, fait servir à 31. Siiéridan huit bouteilles de vin y> de Bordeaux, de différents crus, une bouteille d'eau- » de-vie, trois flacons de curaçao, six bouteilles de vin » de Champagne el une grillade à laquelle je déclare sur » l'honneur qu'il n'a presque pas louché \.. »

— Pardon, M. le conslable, interrompit Shéridan à cel endroit du procès-verbal el d'une voix encore fort embarrassée, pardon ! mais puisque je n"ai pas mis un seul instant en doute... je dis un seul instant... la bonne foi de M. Slephenson que je regarde comme un père... quand il m'a rendu chez lui ces divers objets classés el numérotés avec l'ordre profond... précieux... parfait... qui le caractérise... oui. qui le dislingue de tous lescabareliers,

L''usagc de se griser de celte manière féroce, solilaire et légale, existe encore dans quelques liautos classes de la sociélc anglaise. C'est ordinairement après une journée d'orgie que les jeunes gens (on est très longtemj)S jeune en Angleterre) se rendent dans des établissements appelés Âll 'sfinished, c'est-à-dire tout est fini! ou c'est la fin des fins, où ils achèvent de s'enivrer après avoir donne leur adresse et fait eniegistrer sur un livre ce qu'ils ont d'argent et de bijoux sur eux, pour que le tout leur soit rapporté après l'ivresse.

d'où vient qu'en sa présence vous venez de nouveau me lire un assommant procès-verbal qu'il m'a déjà lu luimême? quelle est la raison... je. vous le demande au nom du vieux Priam!... quelle est la raison de celte seconde lecture? qui donc l'a demandée? Je ne l'ai pas demandée... il ne l'a pas demandée... non! Ai-je dit à quelqu'un : J'ai déposé ce malin chez M. Stephenson... que je vénère comme mon second père... car je le vénère, Stephenson, le sais-tu ? comme un second père... quoique lu sois bien gras et vérilablement trop gras pour être mon père... ai-je dit? qu'ai-je dit?... ah! voici, ai-je dit : J'ai déposé chez M. Slephenson... le cabaretier de Govent-Garden, cent mille livres sterling? Non! je n'ai pascela! — Le collier degrosdiamants noirs de la Begum, qui pèse quarante-trois livres? — Non ! je n'ai pas dit cela ! Ai-je dit encore, las d'imposteurs, que j'aie déposé chez Slephenson le soleil de rubis, de topazes et de perlfs iines que le roi de Perse porte au-dessus de son trône? Non! je n'ai pas dil cela! Alors, ciel et enfer, que me voulez-vous? que me demandez- vous? que venez- vous faire ici?.

Pour toute réponse le conslable, après s'être mouché, reprit ainsi :

a Après avoir bu pendant huit heures consécutives, .') dans la slalle où il s'était placé à cet effet, les vins el » les liqueurs fortes qu'il s'était fait apporter par nous

^ et noire premier garçon, sir Richard Shéridan a cédé à » i'aclion ordiniiire des spiritueux, el sans qu'il en soil » résulté autre chose pour lui, Dieu en soil loué! qu'une » légère et simple écorehure au menton, aux tempes el à » l'extrémilé du nez, il est descendu a,u niveau du parquet » de notre établissement honoré de sa présence. Nous » avons dû le laisser dans cette altitude naturelle el lia- » biluelle jusqu'à onze heures, moment de la nuit où ledit » honorable sir Richard Shéridan, ayant entr'ouverl fai- » blemenl les yeux, a demandé, évidemment par erreur, B si on lui accordait la parole pour répondre au très- » honorable ministre de Sa Majesté Georges IIF, Wil- )> iiam Pitl; nous avons pensé qu'il commençait à rc- , » prendre ses sens, et dès lors nous l'avons mis sur son » séant avec loul le respect dû à son éloquence; lui avons » lavé, à plusieurs reprises, le visage el les mains, et prié » de reconnaître les objets déposés par lui entre nos » mains avant d'entrer en ivresse. »

— Slephenson ! interrompit une seconde fois Shéridan, dont Its yeux s'emplissaient de larmes et la bouche de sanglots, cher Slephenson î me diras-tu pourquoi, te vénérant comme un père, comme un aïeul, si tu l'aimes mieux, et cela au fond m'est parfaitement indifTérent, ô Slephenson ! me diras-tu pourquoi, sans l'y avoir provoqué, lu viens m'arrêler ainsi au milieu de la nuit pour ni'assassiiier dune lecture...

Ici Shéridan fui bruyamment interrompu lui-même par des applaudisseoienls qui relenlissaienl dans la salie des communes et arrivaient jusqu'à lui.

— Qui donc applaudil-on, s'écria-t-il, quand je ne suis pas à l'assemblée? Qui donc a parlé?... Dieu me damne! se reprit-il, et il tendit l'oreille, c'est William Pin! c'est William Pillqui a parlé! Quelle place, quelle récompense aura-t-il donnée pour cela?

ElShéridan, dont l'ivresse s'éteignait dans cette boufft'e d'amour-propre, écoula attentivement contre la cloison qui séparait le passage des Pas-Perdus où il se trouvait en ce momentetla salle de la chambre des communes; il entendit alors une voix qui disait dans celte enceinte : ff Attendez! attendez ! attendez! Shéridan viendra el il » vous renversera sur l'arène, colosse d'impuissance el » de vanilé ! — Il ne viendra pas ! — Il ne viendra pas ! » répondail-on d'un aulre point de la salle. — Je vous » dis qu'il viendra ! » s'écria Shéridan les veines du cou gonflées. Et il s'élança comme un taureau furieux échappé de l'écurie. Mais Slephenson le retint... L'officier de la police municipale, le conslable n'osa pas s'opposer au mouvement de Shéridan.

Mais Slephenson seul suffisait à cette besogne, Slephenson fort comme un cabarelier anglais, c'est-à-dire comme un alhlète grec ou un gladiateur romain.

— Encore un mot! dit-il à Shéridan, encore un mol!

— C'est à Pitl que je veux dire un mol! place I place!

— Encore un mol seulement, clier monsieur Sliéridan !

— Non! pas la moitié d'un !... Je vais foudroyer Pitl! c'est un faux Jupiter!

— C'est précisément pour cela que je vous retiens, admirable monsieur Sliéridan.

Sliéridan en se débattant :

— C'est pour cela?... comment, c'est pour cela?... vous êtes donc du parti de la cour?...

— Je suis le cabarelier Stephenson. Je suis du parti de la soif, voilà mon parti.

El toujours en cherchant à se dégager, Shéridan de crier :

— Un guel-apens! Ah! vous voulez m'empêcher de répondre à mes ennemis! Ah! vous voulez m'empêcher de parler... On veut m'empêcher de parler !

— Au contraire ! monsieur Shéridan , au contraire, on veut que vous parliez... mais...

— Lâchez-moi! alors! làchez-moi! bandit que vous êtes!

Stephenson, sans rien lâcher :

— N'avez-vous rien oublié chez moi? demanda-l-il à Shéridan exaspéré.

— Rien... mais laissez-moi, ou, sinon...

— Rien? demanda le cabarelier tenace.

— Lâchez-moi, ou je crie vengeance!

D'une voix grave et d'un Ion de grande aulorilé, l'am-

bassadeur do France jugea alors à propos de se mettre de la partie.

— Vous n'avez pas le droit, intervint M. de la Luzerne, de vous opposer ainsi que vous le faites à la liberté d'un membre de la chambre des communes qui se rend à son poste pour y exprimer son opinion, pour y prononcer un discours destiné peut-êire...

— Mais le voilà , son discours! dit le cabarelier Steplienson en montrant le petit cahier de papier intercalé dans les plis du portefeuille déposé le matin même par Shéridan avec d'autres objets au moment -de son entrée au cabaret. Le voilà!

— Comment! le voilà? dit Shéridan stupéfait et cherchant à compuendre.

Le petit cahier lui fut remis entre les mains.

— En effet, ajouta-l-il en le parcourant, mes notes, ces notes sans lesquelles je ne puis rien répondre aux allégations du ministre et de ses adhérents...

El il parcourut avec un contentement réel ce résumé mnémonique d'un immense travail oratoire, fils délicats, visibles pour lui seul, d'un labyrinthe d'idées, d'images, d'expressions. Il murmurait eji déchiffrant au vol ces notes :

— Affaires des Indes... Warren Ilastings, ses infâmes exactions, ses mille dilapidations... Les dire... Tortures, présents reçus], corruption , révoltes, abominations... Châtiment... Exemple donné au monde... Apoilrophes à

In manière antique... vide Cicéron, vide Démoslliènes... raillerie, exclamalioii, invocation, prosopopée... conclusion, résultats... Égaler Burke, balancer Fox, écraser Pin... Soulever d'admiration la chambre entière... être nommé un des trois commissaires auprès de la chambre (les lords... Oui, ce sont bien njes notes.

Ces précieuses notes parcourues, Shéridan tendit une main cordiale au cabarelier, et celui-ci lui dit :

— Ne fallail-il pas, monsieur Shéridan, que je fisse constater par l'officier de justice ce que vous aviez laissé chez moi pour vous faire reconnaître également ce que vous aviez oublié? J'ai vu qu'il s'agissait de Warreii Ilastings... de Pitl... des Indes... dans ces notes. Si je ne les eusse pas rendues, quels reproches ne mérileraispas?

— Oui, Stephenson, merci, grand cabarelier... El vous, merci aussi, monsieur, dit Shéridan en s'adressanl à M. de la Luzerne, merci |)our avoir pris la défense de mes droits, que vous avez crus en danger dans ce conllil enlre M. Stephenson et moi...

— J'ai à vous parler après la séance, si vous le voulez bien, dit alors M. de la Luzerne, qui ajouta : — Ambassadeur de France près la cour d'Angleterre.

— A vous, monsieur, dans l'instant. Je vais écraser Pilt, el je reviens. Vous pcrmeltez?

Et, après avoir passé la main sur son front comme pour chasser les derniers nuages de l'ivresse dans ses

- liO —

beaux cheveux, Shéridan dil à riiuissior accouru aux derniers débals du grand orateur avec le cabarelier :

— Ouvrez el annoncez M. Shéridan.

L'huissier obéil; il ouvrit un des baltanls de la double porte el cria :

— Monsieur Shéridan !

La salle entière fui émue, car c'élail la dernière niinulc d'une attente prolongée au delà de toutes les espérances des amis de l'orateur annoncé.

Shéridan, déchirant les notes que lui avait remises le cabarelier Slephenson el lui en jelanl en ri.int les morceaux à la figure, comme pour prouver à hii-niÙMie et aux autres qu'il n'avait besoin que de son génie au moment du danger, Shéridan, libre d'esprit, l'œil clair, la bouche fraîche, le bras étendu, dit ;

« Messieurs!... »

Il n'enlre pas dans les conditions d'inlérèt de ce récil de rappeler les mouvements d'éloquence auxquels se livra Shéridan pour parvenir à se faire nommer, quoique tardivement venu, un des trois commissaires destinés à soutenir devant la chambre des lords l'accusation portée contre Warren Haslings. Il nous suffit de dire que son discours fut digne de sa réputation : l'élonnemenl qu'il produisit fui d'autant plus extraordinaire, que chacun s'aperçut aisément de la situation d'esprit dont il sortait à peine en prenant la parole. On admira avec effroi cette faculté rare et divine d'un homme qui, échappé depuis

— loi —

quelques minutes seuleinenl de l'agonie, des torpeurs et des bégayements de l'ivresse, osait répliquer ù des discours qu'il n'avait pas entendus, à des opinions exprimées pendant son absence, et se prenait, pour ainsi dire, corps à corps avec des adversaires déjà retirés de la lice quand il y entrait.

Voici, du reste, en quels termes s'exprime sur cette séance Thomas Moore, dans ses mémoires sur Shéridan, premier volume, page 349 :

« M. Burke présenta une motion tendante à ce que )) Warren Haslingsfùl décrété d'accusation. Shéridan fut « nommé l'un des directeurs de cette accusation désignés » pour prouver les charges énoncées dans le décret que » la chambre venait d'adopter.

» Le 5 du mois suivant il se rendit donc à Westmin- » ster-Hall * pour soutenir raccusalion qu'il avait dévc- » loppée avec un talent si admirable dans la chambre des 1) communes.

» Il faut avouer, continue Thomas Moore, que se voir D appelé une seconde fois à déployer son éloquence sur » un sujet dont tous les faits et leurs conséquence étaient » restés les mêmes était nue épreuve extraordinairenient « critique, même pour le génie le plus fertile : aussi » disait-on que Fox, désespérant de voir son ami s'élever

* Lien où la cliaml^re des lordi (icnl ses séaiirr.s lorsqu''cUc' est consliliicc en cour de justice.

» une seconde fois à la hauteur de la première, fui d'avis » qu'il fallail, sauf quelques légers cliangemenls, répéter » le même discours. Mais un pareil plan, quoique sou- » riant à l'indolence de Shéridan, ressemblait trop à un )• aveu que les ressources de l'orateur avaient été épui- » sées, pour être adopté par un homme qui comptait si » justement sur la puissance de sa raison cl la fécondité » de son imaginatlan. En conséquence, il eut la gloire » d'ouvrir dans le même champ une nouvelle source d'é- D loquence. Pendant quatre jours consécutifs, il répandit » l'enchantement parmi une assemblée composée des » hommes les plus illustres du pays. Burke, après avoir )> entendu ce discours, dit : « Toutes les diverses bran- )) ches de l'art oratoire, toutes les sortes d'éloquence D connues dans les temps anciens ou modernes, celles du « barreau, du sénal ou de la chaire, n'ont jamais rien » produit d'égal à ce qu'on vient d'entendre dans West- » minster-Hall. Ce discours réunit toutes les beautés » propres à chacun de ces genres, et je suis persuadé qu'il » a produit sur l'esprit des illustres membres de celte » cour une impression trop forte pour èlre effacée.

» Par une sorte de compensation pour la perle du dis- » cours prononcé dans la chambre des communes, ce » second chef d'œuvre d'éloquence sur le même sujet » nous a été conservé. On l'a rédige sur les notes sténo- » graphiques de M. Gurney, cl la copie, qui, après être » demeurée quelque temps en la possession du duc de

« Norfolk, avail élé resliliiée à Shéridan, se trouve auy> jourd'hui enlre mes mains. »

Quand le moment sera venu de parler encore du procès de Warren Hasiings dont un des incidents se lie au récit de ces aventures, nous rappellerons ce mémorable discours et nous en citerons les plus beaux passages, particulièrement ceux qui louchent à l'histoire des princesses d'Oude, à l'Indienne recueillie par Sbéridan au bord de la Tamise, la nuit où il ne se noya que dans le vin.

C'est après le frémissement de son discours et tandis qu'on allait choisir, par un dernier vote, le nom du troisième commissaire, que Shéridan, pour avoir l'air de laisser toute liberté d'action à ses amis et à ses collègues, sortit un instant de la chambre, et se dirigea, la poitrine en feu, la cravate dénouée, les joues palpitantes, le front illuminé de l'auréole de la victoire, vers la longue salle des Pas-Perdus, où M. de la Luzerne l'avait précédé.

Après avoir félicité le brillant orateur sur son magnifique succès, l'ambassadeur de France lui dit :

— J'avais le projet, monsieur Shéridan, en venant si indiscrètement vous trouver ici, de vous parler d'une alTaire assez grave... mais je ne pensais pas, monsieur, que j'aurais choisi un jour où nul n'a le droit de troubler un triomphe par une confidence, môme d'une nature tout exceptionnelle, comme celle que je renonce aujourd'hui a vous faire.

— N'y renoncez pas, monsieur! s'écria Shéridan en essuyant la sueur de son front.

— Quoi! vous voudriez!... mais ce serait abuser... Shéridan ajouta :

— Je suis excessivement fatigué, il est vrai, mais je me reposerai d'un travail par un plaisir.

M. de la Luzerne s'inclina courtoisement.

— Puisque vous le permettez, monsieur... J'ai reçu de Versailles pour mission discrète, mais non pas politi(|ue, dit M. de la Luzerne, d'obtenir de Son Altesse Royale monseigneur le prince de Galles le payement déjà bien en retard d'un billet de 20,000 livres sterling souscrit par lui à une dame qui autrefois...

Sbéridan prit vivement les deux mains de M. de la Luzerne.

— De mislress Mary Robinson, n'est-ce pas, monsieur?

— Oui, monsieur, c'est le nom de la dame à laquelle plusieurs de mes amis de France s'intéressent beaucoup et me prient dB m'inléresser.

Aussitôt la noble et si expressive figure de l'orateur anglais se poétisa par la tristesse, par la rêverie, parle regret, par toutes ces belles et charmantes douleurs du passé qui viennent émouvoir et consoler de loin en loin toutes les âmes sérieuses qu'emportent et que dévorent les affaires publiques. Elles les refont jeunes, passionnées, mélancoliques, dans l'éclair d'un instant. C'est une perle qui roule à leurs pieds, c'est une fleur qui tombe sur leurs fronts desséchés dans le sentier sans ombre de l'ambition où ils sont engagés.

— Mon Dieu ! murmura Sliéridan après un long soupir, "n'avons-nous pas épuisé, elle et moi el tous nos amis, tous les moyens imaginables, possibles, humains, — s'il est permis de s'exprimer ainsi, — pour nous faire payer de ce fatal billet, qui est toute sa fortune, je le sais, à celle pauvre ]\fary? En apportez-vous un nouveau, monsieur? Je vous écoute, je vous regarde, montrez-le !

— l^lou intervention... si elle est nécessaire... et c'est ce que je ne voudrais pas tout de suite... mon intervention, voilà le seul moyen nouveau...

— Oui, votre intervention, sans doute... mais dans quelle mesure? avec quel caractère comptez-vous faire agir cette intervention?

— Je vous avoue, monsieur, que je ne me suis pas encore interrogé à cet égard aussi directement que vous venez de le faire... La chose est de soi si délicate... vous êles homme d'esprit... de génie... comme moi vous êtes homme public, vous comprenez mes réserves et mes appréhensions.

— Mais alors..., dit Shéridan.

— J'ai 1 ensé, en m'adressant à vous, que la réflexion vous aurait peut-être fourni depuis vos premières tentatives quelque expédient...

— Aucun, repartit Shéridan, quoique j'aie, comme vous le dites, beaucoup réfléchi... Vous savez, du reste, combien ces tentatives ont eu peu de résultats. Je

suis allé aussi loin, ah! croyez-lc, monsieur, que l'affeclion la plus vraie le commandail; mais l'impossible élail là... Qu'attendre d'un prince qui ne pense plus à celte ancienne passion et qui n'a pas même d'argent pour défrayer les nouvelles! Je me suis brouillé avec lui à cette occasion, chacun le sait. Tous rapports ont pendant quelque temps cessé entre lui et moi. Si un léger rapprochement s'est opéré, très-faible, très-incomplet, comme tous les rapprochements, je l'attribue un peu à l'habitude qua le prince de tenir à ses amis, par horreur des ligures nouvelles, beaucoup à la raison politique, qui me fait nécessaire... mais au fond, monsieur, je n'ai pas retrouvé mon ancienne faveur... d'ailleurs, l'eussé-je gardée, elle ne me suffirait pas aujourd'hui pour arrfver au but que vous vous proposez. Non! non! tout est fini! bien fini, je le crains, à l'égard de ce billet. Encore une fois, si vous possédez quelque argument personnel, employez-le, employez-le, — mais j'en doute... Quant à moi, j'ai vidé mon sac jusqu'au fond, où n'est pas même restée l'espérance... Ah! si vous m'apportiez un moyen imprévu à l'exécution duquel ma participation fût de quelque utilité... dans ce cas... oh î dans ce cas, pour prouver toujours à la chère mislress Robinson que je suis éternellement disposé à la servir, je me fâcherais de nouveau avec le prince de Galles, je recommencerais mes folies de zèle et de dévouement. Avez-vous. monsieur, ce moyen neuf, imprévu?

Sliéridan allendil une réponse.

— Non... si c'est absolument que vous parlez. Sliéridan fil un geste d'abandon.

— El puis-je parler d'une autre manière ? Les demi moyens, les petites finesses, les ouvertures oHicieuses... usé ! usé ! Elles achèveraient de me couler... sans profit pour personne. Pardon! dit Shéridan, attentif de plus en plus aux bruits des boules qui n'avaient cessé de tomber dans l'urne du scrutin depuis qu'il s'entretenait avec l'ambassadeur de France.

— Vous serez nommé, lui dit M. de la Luzerne, qui le vil si préoccupé de sa nomination.

— Le croyez-vous, monsieur?

— J'en suis presque sur.

— Presque!... vous voyez!... vous douiez.

— J'en suis sur, monsieur! dit l'ambassadeur, puisque vous voulez une certitude.

— Eh bien! moi, je ne le suis pas du tout! La chambre des communes, c'est le théâtre; le succès qui vous semble le plus certain est celui qui se réalise le moins souvent au théâtre. Mêmes illusions, mêmes déceptions.

Shéridan, après s'être frappé le front :

— Décidément, j'aime mieux le théâtre, dit-il. Voyez-vous, avec vingt fois, mille fois moins d'efforts qu'il n'en a fallu pour remuer ces gros fermiers et ces lourds négociants qui siègent là dedans, j'aurais eu

uli succès formidable à Drury-Lane. Oui, avec ce que j'ai dépensé d'énergie el de sensibilité dans ce discours , j'aurais chaufl'é un drame ou une comédie. et pendant trois heures j'aurais fait palpiter et pleurer deux mille personnes. Chaque acte aurait été un triomphe pour moi, et à la fin de la pièce, applaudi, appelé, couronné, je serais en ce moment au comble du bonheur rêvé par les poètes. Et puis demain j'aurais le même succès, si mon discours était une comédie; après-demain la même gloire; pendant trois mois je goûterais un plaisir égal à celui de la première soirée. Essayez de jouer un discours, le plus beau discours d'Isocrate ou de Burke, pendant trois mois, tous les jours à la même heure... Non, il n'y a que le théâtre pour celui qui a quelque chose dans le cœur et dans la tête. Le reste n'existe pas. D'ailleurs, je ne serai pas nommé commissaire près la chambre des lords, je vous le répèle, même après ce succès oratoire, qui pourtant...

— Je tiendrais volontiers un pari, dit M. de la Luzerne, pour vous convaincre, monsieur, de la certitude où je suis de votre nomination.

Proposer un pari à un Anglais î

— Il est tenu, monsieur! s'écria Shéridan; vous pariez, entendons-nous, que je serai nommé commissaire auprès de la chambre des lords, n'est-ce pas? Moi, je parie le contraire. Que parions- nous?

Après une courte réflexion l'ambassadeur répondit :

I — Si je gagne, vous"m'enverrez un exemplaire complet de vos œuvres richement relié, pour être remis par moi de votre part à S. M. Louis XVI, qui sera ûallé de

, votre attention.

I Pilt, on ne l'a pas oublié, avait expressément recommandé à M. de la Luzerne de tirer parti le plus possible de l'amour-propre du poète.

I — Monsieur! ne put que répondre Shéridan, louché

' de l'éloge.

— Si je perds, reprit M. de la Luzerne, vous me per- I mettrez de faire porter chez vous cinq cents bouteilles

de vin de Bordeaux qui sont depuis dix ans dans les caves de l'ambassade.

. Deux mains se rencontrèrent chaleureusement : le pari était tenu.

— Revenons à celte excellente mistress Mary Robinson. Qu« puis-je pour elle auprès du prince? demanda de nouveau Shdridan.

, Il était temps que M. de la Luzerne mît en avant le I moyen extrême, et d'ailleurs unique, conseillé par Pitl : I la séance de la chambre des communes marchait à

grands pas vers la clôture.

I —Vous savez peut-être, dit-il à son interlocuteur, que le prince de Galles touche le 9 de chaque mois les quarante mille livres sterling (1,000,000) qui représentent le douzième de sa liste civile ?

— Oui, monsieur, je le sais, répondit Shéridan un

— uo —

peu élonné que M. de la Luzerne fût au couraiU de celle particularité de la vie intérieure du prince, et se demandant ensuite où une pareille question allait conduire. Oui, monsieur, je le sais, et je sais aussi, ajoutat-il , combien il reste peu de débris de cette somme quand le prince a payé ses obligations personnelles. • — C'est aujourd'hui le 8, continua l'ambassadeur.

— Oui, monsieur, c'est aujourd'hui le 8. Mais, dans quel but, se demanda encore Shéridan, toute celte chronologie?...

— C'est de midi à deux heures, m"a-t-il été dit, que le prince reçoit d'ordinaire la somme dont nous venons déparier...

— Il me semble... je me suis trouvé quelquefois chez lui à cette heure-lù, et en effet... Mais permettez- moi de vous demander à mon tour, dit Shéridan, l'utilité que vous penser lirer delaconstatation etde la précision de ces faits...

— Je vous devrais sans doute cet éclaircissement, répondit M, de la Luzerne, si...

La phrase de l'ambassadeur resta suspendue, Shéridan s'étant éloigné pour entendre proclamer au milieu du silence qui se fil tout à coup dans la salle des communes le nom du troisième commissaire. Il avait couru, avait enlr'ouvert la porte de la salie et penché avidement l'oreille pour écouter. Les bougies placées de distance en distance et par rameaux éclairaient en pointes

de feu les bords circulaires de l'enceinte, et leur lueur mêlée au brouillard produit par l'haleine de cinq ou six cenls personnes colorait d'un rouge-feu la masse ambiante de l'atmosphère. Sur ce fond vaporeux se détachaient les ligures des représentants des communes; figures expressives et énergiquemenl caractérisées par le type de leurs comtés. L'attention élait dramatique, les altitudes théâtrales.

La question était grave et solennelle. Celte dernière nomination allait , selon le choix du commissaire, donner ou ôler une force au ministère Pill. Au milieu d'un de ces silences comme il s'en produit dans les cours d'assises au moment décisif de l'arrêt, l'orateur de la chambre laissa tomber ces mots : « A la majorilé de 83 voix, la chambre nomme avec qualité de son troisième commissaire auprès de la chambre des lords, pour ledit commissaire représenter la chambre des communes au procès de sir Warren HastingSy sir Richard Shéridan.

La chambre, après ces paroles, trembla sous les applaudissements.

Shéridan courut aussitôt, le visage pâle d'émotion, mais souriant de bonheur, vers M. de la Luzerne, et lui dit :

— J'ai perdu, monsieur l'ambassadeur.

— Les cinq cents bouteilles de vin de Bordeaux ne seront pas moins chez vous demain malin , répondit

PÉRÉGRINE, T. 2. iO

M. delà Luzerne, si vous voulez que j'aie réeliemeni gagné.

— Vous me permettrez, ajouta Shéridan en serrant de nouveau les mains de Tambassacleur, de vous porte? comme carte de visite l'exemplaire de mes œuvres avec dédicace à Sa Majesté le roi Louis XVL Mais achevons, se reprit-il, l'affaire du billet... C'est de midi à deux heures que les quarante mille livres sterling sont portées chez le prince de Galles, disiez- vous, du moins sont censées être portées chez le prince... Si souvent il n'arrive rien !

— Oui, c'est ce que je disais, affirma M. de la Luzerne. Pourriez-vous vous trouver à cette heure-là aujourd'hui chez le prince de Galles, car il est bien trop tard déjà pour dire demain?

-- Je n'ai pas de prétexte bien plausible pour nry trouver... et sans un prétexte... car ce n'est plus aujourd'hui comme autrefois... Pourtant, oui, j'en ai un..., se reprit Shéridan : ma nomination comme commissaire m'autorise à lui faire une visite... Mais vous ne me dites pas...

— Je poursuis, interrompit à dessein Tambassadeur de France. Vous vous trouverez donc chez lui aujourd'hui, à celle heure convenue?...

— Oui, j'y serai... je me ferai, s'il le faut, inviter à déjeuner par le prince, et ainsi je pourrai plus à mon aise m'entrelenir avec lui. Mais ensuite?

— lio —

— Vous amènerez ensuite, avec voire habileté ex- .'luise, la conversation sur mislress Mary Robiiison, cl vous lâcherez d'intéresser sa raison, sa justice, son amour-propre, et avant tout sa sensibilité au sort de celle jeune femme dont l'avenir el la profession sont si gravement compromis à cause de lui.

— Question délicate, murmura Shéridan, question fort délicate! car c'est cette même question ou à peu près qui nous a divisés, dans le temps, le prince et moi...

— Amenez-le alors à vous écouter, en donnant un autre tour à l'entretien. Vous savez mieux que moi...

— La muse m'inspirera, je l'espère, mais jusqu'ici, je l'avoue, je ne vois pas comment je trouverai ce tour... mais, toutefois, admettons un instant que je l'aie trouvé... que s'ensuivra-t-il?

— Voici; vous aurez gagné du temps jusqu'au moment où la personne chargée d'apporter à Carllon-House la pension du prince arrivera avec la somme...

— Je vous arrête encore, dit Shéridan. Yaura t-il une somme?

M. de la Luzerne n'osa pas, certes, prendre sur lui de répondre affirmativement à la question : Y auia-l-il une somme? — On sait que l'ayant prévue lui-même dans son entrevue avec l'ambassadeur de France, William Pin lui avait conseillé une réponse des plus évasives (jui soient au monde, une des plus banales. Pour-

— lU —

lanl, ii sentait qu'il n'en avait pas d'autre à renvoyer ù Sliéridiin, qui renouvela presque immédiatement celle même question si embarrassante et si mélancolique à la fois : Mais y ai'ra-l-ii une somme?

Force fut donc ù l'ambassadeur d'employer dans toute sa naïveté la réponse de William Pitl : « La Providence fera le reste. »

Shéridan secoua significalivemenl la tète; probablemenl il allait émettre quelque sombre réflexion; mais les r^résenlanls de la chambre des communes, ayant fini leur œuvre politique de la nuit, sortaient en foule par les vomiloires, et leurs flots tumultueux emportèrent les deux interlocuteurs et les derniers fils de leur tnlrelien.

Shéridan s'éloigna en répélanl : « La Providence fera le reste, » et il ajouta mentalement : « C'est trèsbien ! mais feral-elle venir de l'argent là où il n'y en a pas? »

Cet asire, qu'on appelait Krumiuell, moiilail de plus f'M plus vers son zéiiilli on s'éloignanl de la foule de ses iinilaleurs, désespérés de ne pouvoir le suivre que du regard. Un seul de ses émules jouissait de riioiineur de son intimité : c'était le prince de Galles, chez lequel il avait ses libres entrées à toute iicurc, comme un prince (lu sang auprès d'un roi. Sa suprême élégance lui faisait ce privilège, refusé à bien des liantes naissances. Carlton-IIouse n'avait pas de valets insolents pour lui et ses grands airs. Chose plus rare encore, étant comme

il r^'lail Tami du prince, il vivait en bonne intelligence avec la favorite. On sail, il esl vrai, que la favorite el lui avaient lié leur existence par plus dun secret, par plus d'une vengeance. C'est par Pérégrine, aujourd'hui miss Avenel, que Rrummell régnait sans partage dans les bonnes grâces du prince; c'est par Brummcl que miss Avenel n'élail plus Pérégrine, la fille de la taverne du Saumon galant. Il est triste de penser que les mauvaises actions créent plus de solidarités durables que les bonnes, et que deux ambitions qui se redoutent aient plus à compter Tune sur l'autre que deux intérêts honnêtes unis dans un même but.

Tout était joie et contentement dans un des beaux salons de Carlton-IIouse, avant l'heure où Shéridan avait promis de s'y rendre. Mais à quelle occupation, assez difficile à définir au premier coup d'œil, se livraient donc en ce moment le prince de Galles, en petite tenue du matin, miss Avenel, attentive et donnant parfois des conseils, et Beau-Drummell , dirigeant le travail qui se faisait sur une longue table de chêne, où l'on voyait se promener des ciseaux, des bandes de papier, de la craie, un compas et plusieurs pièces de drap de diverses couleurs? Élève docile el enthousiaste, l'héritier de la couronne d'Angleterre apprenait en c; moment de son auguste maître, neau-Brummell, l'art de dessiner et de tailler un habit. Oui, celui qui devait être un jour Georges IV suivait les leçons du tailleur in-

— ai —

spire qu'il avait choisi pour son favori et pour modèle. Son admiralion avail enfin obtenu du i,'rand Bruniniell le secret inlinie de son goût cl de son génie. Il avait vaincu, à force d'instances infatigables, la résistance devant laquelle, ainsi qu'on l'a vu, toute sa finesse avait d'abord échoué. Sauf le nœud, ce nœud à jamais mystérieux do la cravate, secret mort avec lui, Brummell livrait à son cher élève sea plus savantes inventions en matière de collet droit ou rabattu, d'entournures étroites ou franches, de plis, de doublures, de pans serrés ou floltanls, de corsages exacts ou à plis, de manches justes ou larges, de boulons d'acier, d'or ou de diamants. Pérugin initiait doctement Raphaël à la grande peinture de la toilette, ou plutôt Raphaël créait à ses côtés un autre Raphaël, ce qui ne s'était jamais vu.

— Voilà, avail dilDrummell, pour bienvenue, un dessin tracé d'après une fresque d'ilcrculanum. Il s'agit d'inventer un manteau de printemps d'après celui qui flotte sur les é|)aules de ce jeune conducteur de char, traîné par deux léopards.

. — Est-ce que vous voulez faire venir, grand Dieu! la mode en Angleterre, demanda miss Avenel, de se promener en phaéton traîné par des lé'opards ?

— Non, madame, je vous l'ai dit, je ne veux que transporter dans notre civilisation maussade et dans notre goût barbîire ce vètCFUcnt presque diaphane dont

nous manquons; le manteau du prinlemps; celui d'Iiiver est trop lourd... Mais voyez, je vous prie, quelle grâce cl quelle simplicité a celui-ci ! c'est la corolle renversée d'une fleur de lotus; admirez ces plis qui rayonnent cl s'appliquent en lonibanl aux formes et aux mouvements du buste. Voici les modifications que je me propose d'apporter à ce phénomène de l'art antique, afin de ne pas trop effaroucher d'abord les esprits timides.

Brummell avait déroulé alors un second dessin fait par lui, oîi il avait un peu rapproché la tournure de ce vêtement archaïque de la tradition moderne.

— C'est un chef-d'œuvre! s'était écrié le prince enthousiasmé.

— En vérité! c'est un chef-d'œuvre, avait répété miss Avenel, tout simplement pour être de l'avis de son auguste amant.

— Puisque ce manteau de printemps a votre glorieux suffrage, avait repris Brummell, faites-en un tout pareil, que vous porterez, prince, à votre promenade au parc.

— Ah! cher Brummell, c'est vous qui le premier... à l'inventeur toute sa gloire...

— Non, je prétends que ce soit vous, au contraire, mon noble prince, qui paraissiez le premier en public avec ce costume, qui, grâce à votre patronage, fera le tour du monde...

— Du monde élégant. .. ajouta miss Avenel.

— Eil-ce qu'il y en a (raiilre, m;uhiiij<j? dil Briiinincll. Voyez ce qu'on dil du célèbre capitaine Cook : Qu'il a fait le tour du monde, mais qu'il n'y est jamais entré ; cela veut dire, avec un grand sens, que le monde élégant, où il n'a jamais mis la proue de son vaisseau, est le seul qui vaille la peine d'èlre découvert. Mais à l'ouvrage! à l'ouvrage! Dessinez de voire côté sur ce drap la courbe pure de ce manteau, prince, tandis que moi, je vais lâcher de mon côté de reproduire le collet ; nous réunirons ensuite votre travail au mien, et nous verrons s'ils s'adaptent et forment l'ensemble harmonieux que nous offre cette image.

Et le prince, sur lequel miss Avcnel se pencha attentivement, et Beau-Brummell, à l'autre bout de la table, ne furent plus occupés qu'à dessiner des lignes diagonales et des lignes courbes sur un drap d'épreuve, s'excilanl d'émulation, cherchant à faire passer dans la réalité le modèle du manteau d'IIerculanum, baptisé par I3eau-Brummell du nom de manteau du printemps.

Puis ils eurent recours aux ciseaux, et l'œuvre s'avança dans le silence et la méditation. C'était un véritable atelier de tailleur du grand monde. Il ne manquait plus que l'enseigne aux lettres d'or placée sous la croisée, l'enseigne portant ces mots : Georges Brummell li le prince de Galles, tailleurs païen tés de la fasliion.

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Ce fui pendant ce Iravciil si sérieux que Beau-Bruminel crut saisir des signes d'intelligence entre le prince de Galles et miss Avenel: quand il fui sur le point d'être fini, il remarqua que ces gestes devenaient de plus en plus pressés : enfin, ils furent accompagnés de ces paroles, qui ne permirent plus aucun doute à Brummell.

Le prince disait à demi-voix à la favorite :

— Croyez-vous qu'il soit temps?

El elle de lui répondre avec le même mystère :

— Je le crois : le moment ne sera jamais meilleur.

— Brummell, dil alors le prince encouragé ù parler.

— Mon prince, que désirez-vous?

— Tantôt, vous avez parlé du capitaine Cook.

— Oui, qui a fait plusieurs fois le tour de monde et qui n'y est jamais entré.

— Il y a, vous l'admettez, Brummell, des navigateurs plus heureux?

— C'est hors de doute, mon prince, hors de doute!

— Des navigateurs qui entrent dans le monde et qui découvrent?

— C'est aussi ce que j'admets.

— Vous ne seriez donc pas élonné si un autre que vous, Brummell, un autre moins glorieux, eut, au profit du monde, fait comme vous une découverte?

— Non! certes! je ne serais pas étonné! je m'applaudirais, au contraire...

— Eh bien! applaïulissez-vous alors, dil miss Avencl, car notre prince vienl de niellre au jour une découverle qui n'atlend plus que voire approbalion pour s'élancer dans le monde et l'émerveiller.

— Won approbalion lui est acquise d'avance, madame.

— C'est précisément là ce que je ne veux pas, cher Brummell; je veux devoir votre suffrage à votre goût, à votre justice, et non à voU'e courtoisie.

— C'est aussi de cette façon-là, prince, que je l'entends.

— Il est temps de dire et de montrer à M. Brummell, intervint miss Avenel, votre grande découverte.

— Oh! grande! grande! murmura intérieurement l'amour-propre de Brummell : c'est ce que nous allons voir.

— xMon illustre maître, reprit le prince de Galles en allant de la table d'atelier à une armoire où se cachaient de riches porcelaines de Chine et de Saxe, des plats d'antique faïence historiée, des biscuits clairs et splendides de Sèvres, de la belle époque, cl ces mille et mille magnificences qui sont la plus éclatante prouve de la civilisalion, e(, par conséquent, de l'intelligence d'un peuple. — Mon illustre maître, le monde élégant vous est redevable de ces fameux nœuds de cravate, qui passeront avec votre nom à la postérité la plus reculée.

— En vérité, mon prince, dit Beau-Brummell, vous

fiiiles Irop avaiilageiise la pari de niérile qui me revient. .AJais ne parlons pas de moi, je vous prie, puisqu'il s'agil de vous, d'une découverle...

— Qui n'approchera jamais de la vôtre, cher Bruramell.

— De laquelle? s'informa Beau-Brummell par un cri parti de son immense orgueil.

— De la plus glorieuse de toutes.

— De laquelle? demanda une seconde fois le Beau, car il considérait ses découvertes comme plus glorieuses les unes que les autres.

— Je veux parler, répondit le prince, du monument plus durable que l'airain élevé par vos mains savantes à la cravate.

— Ah! il s'agit de mon nœud! dit Brummell avec un ton de fatuité qui signifiait: Ah! oui, du chef-d'œuvre des chefs d'œuvre.

— Oui, de ce nœud qu'Alexandre, désespéré non de pouvoir le défaire, mais de pouvoir le faire, eût déchiré comme il coupa celui qui défia son habileté.

— Chacun est libre de le faire, reprit le Beau avec une modestie dont personne ne fut dupe, pas même lui.

— Chacun est si peu libre de le faire que personne ne l'a fait jusqu'ici, mon cher Brummell.

— Pourtant, je ne me cache pas...

— Cher Brummell, il est avéré, reprit le prince do

Galles, que nu! au monde n'en a encore dérobé le secrel à vos doigts de magicien; el c'est pour tourner une difficulté qu'aucune adresse humaine n'a su vaincre, malgré tout ce qu'il vous plaira de dire, que j'ai moi-même, découragé comme tant d'autres, essayé de parveïiir à vous égaler en prenant une tout autre voie.

Brummell, un peu inquiet de ces préliminaires, bégaya :

— Je ne devine pas encore, mon prince, pourquoi vous vous faites si modeste, et le rôle que joue ici ma cravate...

— Je m'explique, excellent Brummell.

— Je vous écoute, mon prince.

— Afin d'échapper à la brillante servitude de votre despotisme.

— De mon despotisme! s'écria Brummell.

— Oui... c'est pour soriir des liens de cette ser\ilude, servitude où vous nous tenez malgré vous par le fait involontaire de votre génie, que j'ai imaginé, d'après l'une de vos meilleures cravates, des mieux réussies sous le crayon d'un peintre célèbre, d'en façonner une, type de plusieurs autres, qui se passerait de l'aide et du concours de nos doigts toujours si gauches et si inhabiles, comparés aux vôtres. Bref! j'ai fait copier une de vos cravates, et d'après elle j'ai fait copier la cravate à nœud fixe; une cravate, je le redis pour me faire mieux comprendre, une cravate exactement pareille à voscra-

— lui —

vates, mais qu'on achètera loulo faite, qu'il n'y aura plus qu'à boucler derrière la tête comme on boucle un liausse-col. Brummel! , me pardonnez-vous? — J"ai coulé eu bronze votre chef-d'œuvre. Je l'ai figé.

— Du reste, la voici, dit miss Avenel en courant elle-même prendre dans l'armoire aux antiques et aux porcelaines la nouvelle cravate à nœud fixe de l'invention de son amant, le prince de Galles, la voici !

Miss Avenel plaça alors sous les yeux de Beau-Bruminell le chef-d'œuvre du prince imité du chef-d'œuvre de son maître en élégance.

— Qu'en dLles-vouSj cher Brummell? demanda timidement le prince.

— C'est une idée heureuse..., balbutia Brummell, mais très-heureuse.

— Est-ce bien cela? est-ce bien la copie fidèle de votre cravate?

— Oh! oui, c'est bien cela, prince: c'est... ma cravate...

— La même ampleur?

— Oui... oui... la même ampleur.

— Le nœud est-il en tout semblable à votre nœud?

— Sans doute! sans doute!.. .

— Je veux delà franchise.

— C'est avec franchise aussi, mon prince, que je parle.

— Il me semble cependant que vous hésitez, Brummell.

— Que vouloz-vous? rétoiinemcnl ii'esl p.is loiijours aussi vif dans ses expressions que le niérile Tobjel qui nous élonne.

— Défaite que loul cela ! J'allends, je veux devons !a vérité, Bruniinell, rien que la vérité.

Bruniniell, d'un accent élrangié, reprit alors :

— 3Ies Ijésitalions, puisque vous les remarquez, disent assei haut, mon prince, l'embarras extrême où je suis devant ce produit de vos veilles.

— Vous lui trouvez donc beaucoup de défauts?

— Beaucoup, non, mais un seul, mon prince.

— Dites-le-moi, et ma parole de prince que je ne m'en fâcherai pas. Dites, Brummell. D'ailleurs, si ma cravate à nœud fixen'a qu'un seul défaut...

— Mais il est grave, à mon avis, mon prince.

— Je le corrigerai.

— Dinicilement! difljcilemenl!

— Pourtant...

— C'est irrémédiable.

— Soit' Mais enfin que je sache...

— Oui, que nous sacliions..., répéta avec la même anxiété Lucy .\venel.

— Cette cravate, puisque vous m'autorisez à dire mon avis, n'est que le résultat mécanique d'un ou de plusieurs outils : le tour, les plis, le nœud, ont trcsl'ortainement de la netteté, mais ils n'ont que la netteté froide et morte d'une machine... Je ne nie pas davan-

— UJ6 —

tagc cerlaines autres bcaiilés d'exéculion, mais c'es toujours beau cl glacé comme la mort , tandis que ni. cravate, ma cravate que j'ai aimantée de mes doigis que j'ai réchaufTée de mon contact, que j'ai fait parti ciper à mon être, a la beauté irrégulière, mais émouvante, mais vraie de la vie...

— Ainsi, ma cravate, dit le prince en tremblant, ma cravate, dans voire opinion... ?

— Est un beau cadavre, répondit nellement Brummell, qui eut le courage de répondre ainsi, l'auteur en lui remportant à ce point sur le courtisan.

El la cravate à î^oeed fixe tomba des mains dépitées de miss Avenel sur la table.

— Ab! dil le prince de Galles, blêmi par le même désappointement, ma cravate n'est qu'un cadavre!

— Vous m'avez demandé la vérité.

— Vous êtes peut-être bien difUcile, dil miss Avenel, blessée comme si elle eût contribué pour moitié à la confection de la pauvre cravate à nœud fixe.

— Je croyais n'être que juste, ajouta Brummell dans la férocité de so/i amour-propre de Buck; puisqu'il en est ainsi, je reviens sur mon jugement. ..

— Allons donc! dil courtoisemenl le prince, mais le poignard dans le cœur; allons donc! c'est moi qui me serai trompé; ma cravate ne vaut rien.

— Je ne dis pas cela.' sYnia Brummell, nji : maisjo ne dis pas cela.

— Pourquoi le nier, Brumniell?

Kl le Beau en s'agilaul beaucoup :

— Parce que je ne l'ai pus dil, mon prince, parce que je ne le pense pas, parce que je rends justice à ce (ju'il y a de bien dans votre invention, que j'achèterais un million, si j'étais le prince de Galles au lieu d'être Drummell, mais que je jetterais immédiatement au feu ajirès lavoir achetée, parce que je suis Drummell,

— Pourquoi celte double exagération, Brummell? s'informa froidement le prince de Galles, qui ne revenait que très-lentement de son insuccès auprès de son maître en matière d'élégance.

— Il n'y a aucune exagération dans mon jugement, dit Beau-Brummell, aucune, permetlez-moi de vous le dire, j'y ajouterai même ceci : voyez si j'ai exagéré, je prévois que votre cravate à noeid fixe, tout imparfaite que je la trouve, etellc ne pouvait pas avoir unmoilleur sort, aura la vogue du facile,du maniéré et du faux ; si celle vogue mal acquise venail à durer, et je n'en jure rais pas, c'en est fait du simple, du vrai, du bi-au, |)our longtemps, peut-être pour toujours. Ce sera le tombeau de Télégaiice naturelle. Le dandy, le Buck, Vcxquisitc, le beau, seront dun coup égalés par le commis mariliand, par le ridicule clerc de procureur, par l'employé haïssable de toutes les administrations qui tous, avec une cravate achetée cinqschellings,se croiront aussi bien fMMvatés que vous, mon prince, que moi, que l'ApolJoi),

PÈRKORINK, T. i2. {[

— il)8 —

que l'Antinous! El ce qu'il y a de douloureux, c'est qu'ils auront queNjuc niisonj au fond, de le croire : vous aurez créé une ressemblance décevante. J'ai donc raison, convenez-en, mon noble prince, de dire qu'il faudrait acheter un million votre cravate à nœud fixe cl la condamner ensuite courageusement au feu.

A peine l^rummell avait-il aclievé son oraison renouvelée des Calilinaires, ou, pour mieux dire, sa cravatillinaire, que le prince, grand comme Tanlique, prit, sur la table où miss Avenel l'avait laissée tomber, la cravate de son invention, et, s'avançanl vers la cheminée, se disposa à en faire le sacrifice.

Brummell, tout à fait à la hauteur aussi de cette page de Ihisloire romaine, ne s'opposa nullement à ce mouvement grandiose du prince de Galles.

l^liss Avenel, moins Virginie et moins f^ucrèce, arrêta son royal amant par le bras et lui dit :

— Consentez au sacrifice de votre gloire, si vous en avez le courage héroïque; quant à moi, je ne veux pas en perdre le fruit. Je trouve votre invention admirable, charmante, et je la complète par une autre innovation qui aura peut-être l'approbation de M. Brummell. J'adopte la cravate à nœud fixe pour mes promenades à cheval du matin, et je suis sûre de rencontrer des imitatrices dans toutes les femmes.

Et miss Avenel, aux applaudissements de Beau- Brummell et du prince de Galles un peu consolé, passa

autour de son joli cou la cravalc à nœud fixe, el elle fut trouvée délicieusement originale avec celle étrange el nouvelle parure. Elle mit ses gants, sonna aussitôt el dit vivement au valet :

— 31on cheval! je vais à la promenade.

— Ainsi faite? dit le prince, surpris de cette résolulion, el il aurait pu dire de cette révolution.

— Oui! Vous verrez, monsieur lîrummell... vous entendrez bientôt le bruit formidable que cela va faire dans le monde.

Miss Avenel, après avoir embrassé le prince et secoué la main de Brummell, courut exécuter son projet.

L'Indienne aux conceptions fantasques ne se trompait pas... La mode anglaise et, peu après, la mode universelle adoj)lèrent chez les femmes la cravate à nœud fijcc pour les promenades à cheval du matin. Celle mode fil fureur. Au commencement de ce siècle, elle régnait encore, el elle était si fortement enchâssée dans les mœurs, que Carie Vernet, ce peintre médiocre, mais (îu el spiiiluel observateur des ridicules de son temps, a laissé deux dessins caractéristiques el qui, sous ce titre : VAwjlomanie, sont restés dans l'histoire des modes écrite par la gravure. Ils représentent, l'un un cavalier vêtu à l'anglaise d'une faron outrée, l'aulrc une amazone, dont le frais et gracieux menton se perd dans un tour de mousseline d'une gigantesque cravate à nœud fixe. L'ne cravate, un prince, un dessinateur célèbre :

— IG.l —

c'est de l'histoire. Elle n'est pas toujours aussi bien traitée.

Quoi qu'il en soit, la cravate à nœud fixe eut le sort picdit par BeauBrummell et la destinée que lui fit miss Avenel. Le prince de Galles se consola-t-il plus tard sur le trône de Guillaume le Conquérant de cette irréussite ou de celte réussite banale, qui le sait?

Shéridan se croisa sur le seuil avec miss Lucy Avene^, qui allait au galop de son cheval proclamer en plein parc l'invention du prince dé Galles.

FIN DU DEUXIEME VOLl'ME.

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