LA PLAINE ET L'ACROPOLE DE PERGAME
Bergama, elle apparaît telle que la décrit Strabon, « une montagne en forme de cône, se terminant en un sommet aigu » L'aspect change tout à fait, si on la regarde de la vallée du Sélinus, près du rocher à silhouette bizarre que les Turcs appellent « Mérak Tasch , « la pierre de la tristesse ». Vue de ce côté, c’està-dire par sa face ouest, elle a la forme d’une croupe allongée, descendant en pente douce vers la plaine du Caïque, et s'abaissant au nord par une dépression plus brusque. Elle offre ainsi à l'œil tout le développement de sa crête, couronnée de vieilles murailles déchiquetées, et les pentes nues de son flanc occidental, qui plongent dans la vallée du Sélinus.
Mieux qu'une longue description, notre vue de l'Acropole à vol d'oiseau en fera comprendre la structure (pi. III). Le plateau supérieur dessine un rectangle irrégulier, qui s'infléchit en arc de cercle de l’est à l'ouest, autour d'une cavité naturelle creusée dans le flanc de la colline. Il mesure environ 280 mètres dans sa longueur, du nord au sud, et 120 dans sa plus faible largeur. Cette aire de 35. 000 mètres carrés est inclinée vers le sud, avec une pente de 20 mètres. Au pied de ce plateau, toujours dans la direction de la plaine, le terrain s’abaisse graduellement. La nature avait en quelque sorte tracé d'avance, avec une netteté surprenante, le dessin des quatre terrasses où s’étageaient, comme sur de larges échelons, les monuments des Attalides. Au sommet, la haute Acropole, divisée elle-même en deux terrasses, l'une occupée par les ruines d un temple romain, le Trajaneum, l'autre toute couverte des débris des édifices qui ornaient le sanctuaire d'Athéna Polias. Plus bas,
I . Ltm Si ff-poSiXosioiç to opo; sl;â;eï*v xopu»/|v àiroXïjYov. Strabon, XIII, 4, 1.
une nouvelle terrasse où s'élève encore le soubassement du grand autel de Zeus et d'Athéna; plus bas encore, l'enceinte inférieure de l’agora. Sur le flanc ouest de la colline, s’arrondit le théâtre grec, au-dessus d’une terrasse longue et droite, qui forme comme la corde d'un arc de cercle. Tel est, dans ses grandes lignes, l’aspect d'ensemble que présente aujourd'hui l’Acropole de Pergame.
Entourée sur trois côtés d’une ceinture de montagnes, dominant la vallée du Caïque, l'Acropole est placée dans un cadre admirable. Rien de varié comme les aspects que l’on découvre, en suivant la route, antique en partie, qui, au delà des rues grimpantes du quartier grec et de la petite église de Haghios Théodoros, monte aux terrasses supérieures. Le chemin contourne d’abord le flanc oriental de la colline, qui descend vers le Kétios. On voit à ses pieds la petite rivière. Elle coule en torrent1 dans la gorge profonde du Keslel Déré, resserrée entre les escarpements de l’Acropole et les pentes raides, hérissées de rocs de trachyte, qui dévalent de la montagne d'Haghios Elias. Par l’échancrure de l'étroite vallée, on aperçoit un horizon de montagnes, le cône verdoyant de l'Amdjaly Tépé, et les sommets lointains de la chaîne qui court vers le nord.
Après de longs circuits, le chemin débouche au pied des terrasses. Traversons le champ de fouilles pour prendre notre poste d'observation sur la plus haute terrasse, près d'une brèche ouverte au nord dans le mur d'enceinte. De ce côté, le massif de l’Acropole projette vers le nord un éperon d’environ i5o mètres de longueur. C'est une sorte d'esplanade triangulaire, à l'extrémité de laquelle quelques ruines informes marquent l’emplacement d'un temple romain, dédié à Julie, fille d'Auguste. Les gens du pays appellent ce petit plateau « le jardin de la Reine » (to [A-axrSè T7)ç Pacî).i<7(;aç) , jardin sauvage, couvert d'herbes et de broussailles, parmi lesquelles pointe le rocher. Le rebord occidental du plateau forme un angle obtus avec la face nord-est de l’Acropole. Là, le terrain se dérobe brusquement, et plonge presque à pic au pied d'un mur antique. Si familiarisé que l’on soit avec le pittoresque de l’Asie Mineure, on reste frappé de la beauté sévère et presque romantique du site. Couronnant une pente profonde, le mur grec développe sur un large front ses assises solides, posées en retrait les unes sur les autres, envahies au printemps par une végétation luxuriante de giroflées sauvages, dont les fleurs jaunes dessinent en lignes éclatantes les joints et les saillies régulières des pierres. On a l’impression très nette que, de ce côté, l'Acropole avait l'aspect d'une puissante forteresse, protégée à la fois par ses murailles et par des escarpements inaccessibles. Du haut du mur antique, on découvre un paysage d'une incomparable grandeur. Le regard embrasse librement un vaste cercle de montagnes, depuis la pointe de l'Yilandji Tépé et le dôme arrondi du Yelly-Gedik, jusqu'aux plus lointains chaînons du Madaras-Dagh.
. Strabon appelle très justement le Kétios « yjiixippCioet zotb'uiov », XIII, i, 70.