‹ Perles et parures (volume 2)Chapitre 12 sur 16 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Née du désir de plaire, un des sentiments les plus impérieux dont Dieu ait doté le cœur humain , la mode devait nécessairement acquérir une grande puissance.

Cessons donc de nous étonner qu'elle soil devenue la reine du monde.

« C'est la mode, dit le spirituel auteur du Code de la toilette, qui dispense à son gré les réputations, la fortune, l'esprit, les honneurs, V honneur même!

«G'estelle qui, sous vingt noms différents comme ses caprices, crée, détruit, élève ou renverse les empires et les coiffures, les constitutions et la coupe des habits. »

Longtemps avant ce professeur de gai savoir, Montaigne écrivait :

« La mode est, pour le Français, une manie qui luitourneboule l'entendement, et il n'y a si fin entre nous qui ne se laisse embabouiner par elle, et esblouir, tant les yeux internes que les externes insensiblement. »

Sans doute la mode a ses travers , ses ridicules : il en est d'elle, en cela, comme de toutes les institutions humaines ; mais il est juste de reconnaître que s'il lui arrive de commettre quelque méprise , elle en fait elle-même prompte justice.

La mode d'ailleurs ne fait pas les mœurs, elle s'y conforme; r'est ainsi qu'elle fut théâtrale sous Louis XIV, licencieuse sous /a régence, économiste sous Turgot , extravagante sous le directoire, passive sous l'empire, frondeuse sous la restauration , stationnante sous Louis-Philippe, puis quelque peu républicaine , et voilà qu'elle se fait socialiste

Elle a marché , elle marchera , c'est la condition de sa toute puissance.

C'est à Paris que la mode a établi le siège de son empire ; c'est de là que son pouvoir rayonne sur toute l'étendue du globe.

Pour ne parler que de l'Europe, ne voyons-nous pas les Anglais

nous enlever âttnuëllëtrieÉit nos bailleurs, nos couturières , nos rtlOdistës par centaines?

De l'autre côté du Rhin, si la domination de la mode s'établit plus lentement, elle n'en est que plus solide; là, il y a vingt ans, régnaient encore l'antique panier, la poudre, l'aile de pigeon, le soulier à talon rouge : de tout cela, il ne reste plus vestige.

Vienne et Berlin se sont soumises; la Pologne, cette nationalité si vivace, accueille avec enthousiasme les modes françaises, et le tzar lui-même, si orgueilleux et si puissant, n'a pu empêcher cette irrésistible conquérante de franchir les frontières de son empire et d'aller audacieusement s'établir au sein de sa cour.

Sans doute, à une si grande distance, il se produit une certaine confusion dans l'exécution des arrêts de la souveraine ; il n'est pas rare, par exemple, de voir de grandes dames entourées de femmes de chambre vêtues à la française et pieds nus, et plus d'un élégant de Saint-Pétersbourg et de Moscou a pour valets de pied de malheureux serfs dont le corps huileux est emprisonné dans une peau de mouton ; mais ce contraste lui-même sert à constater le triomphe de la conquérante.

En Espagne, en Italie, à Rome, à Naples, à Florence, à Milan, la mode règne et gouverne. Et ce n'est pas d'aujourd'hui que date cette domination ; car certains historiens italiens se plaignent amèrement de ce que, depuis le passage de Charles VIII, on affectait, chez eux, de s'habiller à la française, et de faire venir de France tout ce qui servait à la parure.

"20h LES PARURES.

De son côté, mylord Bolingbroke rapporte que, du temps de Colbert, les colifichets, les folies et les frivolités du luxe français coûtaient à l'Angleterre plus de six cent mille livres sterling par an.

La mode c'est le progrès.

Cette vérité incontestable n'a pas empêché un philosophe de mauvaise humeur (de quoi les philosophes ne s'avisent-ils pas!) d'écrire :

« La femme a commencé à s'habiller avec une simple feuille de figuier : elle allait au plus pressé ; elle a fini par porter des robes à queue.

« On songe à se parer bien plus qu'à se vêtir.

« La toilette estdevenue un art. Elle devraitrentrerdansl'esthétique, et avoir pour but de se modeler sur la belle délinéation du corps; de n'être que l'enveloppe extérieure de ses formes, d'en suivre les contours avec souplesse , et de laisser à la liberté des mouvements toute leur grâce native.

« Mais à voir ce que la fantaisie en a fait, on dirait qu'elle tâche autant que possible de sortir, non seulement des conditions du beau, mais encore de celles du naturel et du sens commun.

«L'homme (etpar là j'entends l'homme et la femme, selon cette figure de rhétorique qui veut que la plus belle moitié du genre humain soit sous-entendue quand on nomme lapins laide) semble,

dans la manière de se vêtir, mettre de l'acharnement à se déformer ou à se rendre ridicule à plaisir.

« On dirait que les deux sexes, prenant en pitié les proportions naturelles du corps dessinées par l'éternel architecte , veulent tailler leurs membres sur un nouveau patron.

« Chacun cherche à occuper plus de place ou moins de place que la nature ne lui en a accord»'-.

« Chez le sauvage on remarque dé jà le besoin d'agrandir sa figure au moyen de coiffures élevées; chez l'homme civilisé, l'altération des formes devient une science d'une application assidue.

Croyant obéir au goût, et n'obéissant en réalité [qu'aux plus monstrueux caprices, on comprime, on rapetisse d'un côté ; on distend, on renfle, on boursouffle de l'autre; on met des éminences où il y a des enfoncements; où il y a le plein on veut faire le vide. On remonte une chose, on en redresse une autre ; enfin on semble s'étudier à ne rien laisser à sa place. »

0 philosophe! est-ce ainsi que vous marchez à la découverte de la vérité?

Si la femme, comme vous le dites, après s'être habillée de feuilles de figuier, a porté des robes à queue, n'est-ce pas là un progrès incontestable ?

Au lieu de dire qu'on songe à se parer bien plus qu'à se vêtir, ne serait-il pas juste de reconnaître qu'on songea à se vêtir bien longtemps avant de songer à se parer? Et puis, honnête pessimiste,

la parure, la mode, sont affaires de goût, et, en celte matière , les philosophes sont essentiellement incompétents.

Une histoire de la mode, écrite avec l'intention de nous initier aux causes de leurs nombreuses variations , serait certainement l'histoire la plus intéressante de la société ; mais ce serait une œuvre immense dont notre imagination s'effraie.

Afin d'en diminuer l'étendue et d'en conserver l'intérêt, nous avons cru devoir prendre pour point de départ le règne de Louis XIV, tout en nous réservant le droit de faire des excursions rétrospectives dans les siècles antérieurs.

Certes, Mesdames, nous ne nous dissimulons pas les difficultés de la nouvelle tâche qui nous est imposée ; mais il n'est ni obstacles, ni dangers que nous ne soyons disposés à affronter pour vous plaire ; et, fort de nos bonnes intentions, nous entrons en matière avec une parfaite quiétude , convaincu que , à défaut d'autre mérite, il nous sera tenu compte de l'intention.

Louis XIV avait la passion de la magnificence à un trop haut degré pour demeurer indifférent aux modes de son temps.

Sans doute, il regretta les modes si gracieuses, si élégantes du moyen âge; mais déjà, lors de son avènement, une révolution complète s'était opérée dans l'art de l'habillement et de la parure.

Contre ce fait accompli, le grand roi eut le bon esprit de ne pas guerroyer ; il ne se retrancha pas non plus dans une indifférence dangereuse.

N'ayant rien à espérer de la résistance, il se mit courageusement à la tête du mouvement, afin de le diriger, et Dieu sait combien ce fut pour lui rude besogne !

Les diverses modifications apportées à la coiffure pendant les deux tiers de son long règne lui donnèrent à elles seules plus d'inquiétudes, lui causèrent plus d'insomnie que ne le firent certaines des grandes batailles livrées par ses généraux de l'autre côté du Rhin, alors que sa grandeur l'attachait au rivage.

Sous Henri IV, les femmes avaient porté les cheveux en pyramides ; puis les coiffures s'étaient abaissées sous Louis XI If : Anne d'Autriche donna alors le modèle des coiffures dites cà la Ninon, qui durèrent jusque sous Louis XIV.

Tout-à-coup, vers 1650, un mouvement radical se produit : les toupets se montent, les houpes menacent le ciel ; la coiffure des femmes s'élève cà une hauteur prodigieuse , en même temps que les perruques des hommes atteignent à la fois une ampleur extravagante et un prix excessif.

Cette exagération n'était pas chose nouvelle : n'avait-on pas vu, dans l'antiquité, les dames romaines sacrifier leurs belles chevelures noires, pour se parer d'horribles perruques de cheveux roux qu'on faisait venir à grands frais du fond de la Germanie?

Ce luxe de chevelure avait été porté si loin dans l'ancienne Rome, qu'au dire des historiens, la femme de Marc-Aurèle parut en public, dans l'espace de dix-neuf ans, avec trois cents coiifures différentes.

Mais si cela n'était pas neuf, c'était ruineux, et le grand roi ne voulait pas que ses sujets se ruinassent, pensant probablement qu'il suffirait bien seul à cette besogne.

C'est de là que date cette fameuse diplomatie des perruques, dont l'influence, après deux siècles, se fait encore sentir.

Louis XIV s'indigne d'abord en se sentant débordé, puis il se jette dans le champ des négociations ; il fait du machiavélisme.

Appelant à lui les perruquiers, il les constitue en corporation, et afin de ranger de son côté ces hommes de tête, qu'il considère comme de puissants auxiliaires, il leur accorde de nombreux privilèges et leur donne le pas sur les chirurgiens.

Ces derniers conservèrent le droit de raser en concurrence avec les premiers ; mais il leur fut défendu de toucher à la perruque.

Malheureusement, dans cette guerre des toupets, les perruquiers n'étaient que des officiers inférieurs, obéissant à l'autorité féminine, et le grand monarque en fut encore pour ses frais : les perruques grossirent, les toupets grandirent, et, pour les grandir encore, on y ajouta des rubans de toutes couleurs et des dentelles de toutes sortes.

Le roi était furieux, dit Dangeau dans ses mémoires, car malgré ses efforts, volontés et remontrances, les coiffures ne baissaient point.

La situation était énormément tendue, comme on dit dans le

patois politique de notre temps; une explosion semblait imminente : le roi songeait à nu coup d'État; les hommes et les femmes à la mode se préparaient à la résistance.

Tout-à-coup arrive à la cour, vers le milieu de 1699, une jeune et charmante Anglaise portant une coiffure basse qui ajoutait à la grâce, à la fraîcheur de son joli visage.

11 n'en fallut pas davantage pour apaiser le vent de la sédition : les coiffures s'affaissèrent comme par enchantement ; l'arc se détendit, et le calme se rétabli!.

Mais Louis XIV ne fut pas moins blessé de cette soumission qu'il ne l'avait été de la désobéissance, ainsi que le prouve ce passage des Mémoires de la princesse palatine.

« J'avoue, dit le puissant monarque, que je suis piqué, quand je vois qu'avec mon autorité de roi, en ce pays-ci, j'ai eu beau crier contre les coiffures trop hautes, pas une personne n'a eu la moindre envie d'avoir la complaisance, pour moi, de les baisser.

« On voit arriver une inconnue, une guenille d'Angleterre, avec une petite coiffure basse, tout d'un coup les princesses vont d'une extrémité à l'autre. »

Une guenille d'Angleterre!

C'est par cette épithète que le grand roi récompense la jeune étrangère de la victoire qu'elle lui fait remporter. Il est donc

bien vrai que les rois, dans la prospérité, ne sont que d'illustres ingrats !

Cet événement est un exemple de plus des grands effets que peuvent produire les plus petites causes.

11 est néanmoins certain que beaucoup de modes ont dû leur origine à des événements importants.

Telle fut, par exemple, l'origine de la couleur jaune-Isabelle, qui eut une si longue vogue et qui est encore en faveur de nos jours.

Isabelle, fille de Philippe II, et femme de l'archiduc Albert, apprenant que son mari venait de mettre le siège devant Ostende, fit vœu de ne pas changer de chemise que cette ville ne fût prise.

C'était peu prudent, ainsi que l'événement le prouva : le siège dura trois ans !

La chronique ne dit point dans quel état se trouvait la chemise de la princesse lorsque la ville capitula ; mais il était permis d'en deviner la couleur, et la mode adopta le jaune blanchâtre, qui fut appelé jaune-Isabelle.

C'était un hommage à l'amour conjugal.

A l'exception de la coiffure, le costume demeura à peu près stationnaire sous Louis XIV.

Les hommes portaient l'habit, la veste, la culotte courte, les

bas relovés sur le genou , les souliers à boucles , la canne et l'épée.

A la fin de ce long règne , les jeunes gens étaient habillés comme l'avaient été et comme l'étaient leurs pères, et Louis XV, qui n'avait que cinq ans lors de la mort de son aïeul, était déjà soumis à toute la rigueur de la mode ; il portait la culotte courte, la canne et l'épée ; on ne lui faisait même pas grâce de la perruque , dont on affublait sans pitié sa jeune tête.

Toutefois, Mesdames, ne vous hâtez pas de crier à la barbarie, ne voyez-vous pas de nos jours de pauvres enfants emprisonnés dans un uniforme d'artilleur, le front serré d'un schako maussade, et traînant, comme une chaîne d'esclave, un grand sabre de fer blanc qui les fait pleurer en leur battant les jambes ?

Qui de vous n'a pas, encore enfant, été soumise à la terrible torture du corset ?

Les femmes, vers la fin de ce règne, cessèrent de porter le masque de velours noir, qu'on appelait un loup; mais elles le remplacèrent par le rouge et les mouches dont elles firent bientôt un usage immodéré.

Elles commencèrent aussi à faire usage du blanc, du bleu, pour simuler les veines et faire croire à la transparence de la peau, du noir pour se teindre les sourcils et les cils.

Ce fut alors aussi qu'elles mirent à la mode les chaussures ar-

mées de talons de trois pouces de haut, qui faisaient de la marche un exercice des plus périlleux, et qu'elles inventèrent ces ridicules et incommodes paniers qui les obligeaient à se présenter de côté pour entrer dans un appartement par une porte ouverte à deux battants.

L'art de la bijouterie ayant fait de véritables progrès sous le grand roi, on vit bientôt reprendre faveur au collier, cette charmante parure dont on peut dire que le goût est inné chez l'espèce humaine.

En effet, l'usage du collier se retrouve chez tous les peuples, quel que soit le degré de civilisation qu'ils aient atteint.

Vous aurez donc ici, Mesdames, à nous pardonner une de ces excursions épisodiques et, en partie, rétrospectives, que nous vous avons annoncées plus haut, et dont l'érudition nous semble devoir concourir à sauvegarder notre dignité d'historien.

Lors de la découverte de l'Amérique, les naturels des diverses contrées de cette vaste partie du monde portaient des colliers faits de coquillages ou de petites graines rouges très dures.

Sur notre vieux continent, on porte, depuis quatre mille ans, des colliers d'or, d'argent, de diamants, de perles, de pierres précieuses de toutes sortes.

Le collier était déjà en grande faveur au temps des patriarches.

Un peu plus tard, sans cesser d'être un objet de parure pour les femmes, il devint une marque de distinction pour les hommes;

on en para môme les statues des dieux et des déesses ; l'histoire nous apprend que la déesse Isis en avait un orné de pierres précieuses, et on lit, dans une inscription de Gruter que Symphorus de Riez, en Provence, et sa femme Pocris, offrirent à Esculape, entre autres choses, un collier composé de petits serpents en or.

Celui que portait la belle Lais, plus remarquable encore, était, au rapport d'Aristenète, composé de pierres précieuses, dont les plus belles étaient arrangées de manière à former les lettres dont se compose le nom de cette beauté célèbre.

Le collier fut aussi, dans l'antiquité, la récompense du courage militaire.

Celui que l'on donnait aux soldats romains comme une marque d'honneur et une récompense de leur valeur s'appelait torques, et ce fut pour avoir enlevé un collier à un soldat gaulois que Manlius reçut le surnom de Torquatus.

Au temps de la décadence romaine, alors que les ténèbres de la barbarie commençaient à s'étendre comme un voile funèbre sur la civilisation, et que les arts s'éteignaient, les plus belles, les plus délicieuses parures des femmes furent les premières atteintes par cette sorte de retour vers l'état sauvage : on avait toujours de l'or, des pierreries ; mais les ouvrages qu'on en faisait n'étaient plus que de grossières ébauches; l'art de la bijouterie n'existait plus, et ce fut bien lentement qu'au temps de la renaissance, le

21 h LES PARURES.

génie de Benvenuto Cellini et de quelques autres l'arrachèrent au néant.

Les femmes souffrirent particulièrement de cette léthargie des arts; les colliers, grossièrement ouvragés, déchiraient leurs blanches épaules , et cette parure leur était devenue insupportable à ce point qu'il fallait un ordre exprès du roi pour que la belle Agnès Sorel consentît à porter le collier de diamants qu'elle devait à la munificence de son royal amant, et qu'elle appelait son carcan.

Sorti vainqueur de ces rudes épreuves , le collier ne cessa de voir grandir sa vogue ; il devint même une puissance , puissance terrible, qui porta à la monarchie un coup mortel.

Ce fut de la fameuse affaire du collier de la reine, en 1787, que sortirent les premières étincelles de la révolution : si l'infortunée Marie-Antoinette eût désiré moins ardemment le collier de deux millions que le roi lui avait refusé, et au prix duquel le cardinal de Rohan crut pouvoir obtenir ses faveurs, les Parisiens n'eussent probablement jamais songé à attaquer la Bastille.

Désir de femme est un feu qui dévore ; Désir de reine est bien plus vif encore!

L'expiation, toute terrible qu'elle fut, s'oublia promptement, et le collier, malgré cette terrible catastrophe, est demeuré en possession de la faveur des femmes jolies, de celles qui l'ont été, et de celles qui croient l'être.

De tout temps, dit l'auteur du Code de la loi/elle, on a beaucoup aime les bijoux en France.

Les diamants, même avant le temps où Louis de Bruges essaya de les tailler, étaient considérés comme la plus précieuse parure, quoique l'on ignorât complètement l'art de les monter.

La belle et infortunée Marie Stuart ayant apporté en France de très beaux diamants taillés, la mode en devint aussitôt générale à la cour; mais elle passa avec la jeune reine , et soit inconstance, soit rareté, soit plutôt respect pour un douloureux souvenir, les diverses tentatives que l'on avait faites pour en remettre l'usage en vogue n'avaient pu réussir.

Dès les premiers temps du règne de Louis XIV, les diamants reparurent.

Le fastueux monarque en parsema ses habits; la reine en couvrit sa ceinture, les épaulettes de sa robe, l'agrafe de son manteau.

Dès lors la richesse et la beauté employèrent le diamant en cent galantes façons: on en orna les bracelets, les bagues....

Un mot sur ces deux parures qui nous paraissent mériter une mention particulière.

L'usage du bracelet remonte à la plus haute antiquité ; les Grecs, les Romains le considéraient à la fois comme un signe d'honneur et une marque d'esclavage , destinés à rappeler sans cesse à la femme qui s'en parait qu'elle devait être la gardienne et l'esclave de l'honneur de la famille.

Les hommes qui avaient d'abord dédaigné cette parure l'adoptèrent plus tard avec enthousiasme, et l'on voit, dans la vie de Maximin, successeur d'Alexandre Sévère, écrite par l'historien latin Capitolinus, que cet empereur, dont la taille était de plus de huit pieds, avait des doigts si gros qu'il se servait des bracelets de sa femme en guise d'anneaux.

Le bracelet devint alors l'emblème de la force, et l'on en vit bientôt à tous les bras : en or, en argent, en ivoire, pour les personnes d'un rang élevé; en cuivre et en fer, pour les gens du peuple et les esclaves.

Pour tous cela voulait dire honneur et dévouement, et les porteurs de fer et de cuivre n'étaient pas les moins fidèles à cette devise.

On donnait alors des bracelets aux gens de guerre, non comme récompense de leur valeur, ainsi que l'ont dit à tort tant d'historiens , mais comme une distinction acquise par la haute sagesse à laquelle leur courage savait se subordonner.

Les jeunes filles ne portaient des bracelets qu'après avoir été fiancées; cette parure était, pour elles, un signe de douce renonciation à la liberté dont elles avaient joui jusque-là, et qu'elles sacrifiaient dès-lors aux ineffables joies de la famille.

En France, ce n'est que sous le règne de Charles VII que les femmes adoptèrent l'usage des bracelets en même temps que celui des pendants d'oreilles et des colliers; ils devinrent alors, et ils

demeurèrent jusqu'à nos jours une des parures les plus aimées de la beaulé.

On porte aujourd'hui le bracelet à l'extrémité inférieure du

bras, et ses formes sont aussi variées que les matières dont on le compose.

Tantôt l'or, les perles, les diamants, ou d'autres pierres précieuses y brillent du plus vif éclat ; tantôt ce sont des camées non moins précieux. Souvent ils sont ornés de portraits ou de peintures gracieuses et du plus haut prix ; quelquefois ils se composent d'une simple mèche de cheveux.

Mais de quelque matière qu'il soit composé , quelque forme que lui donne la mode , le bracelet sera toujours une des pièces les plus importantes de la toilette d'une jolie femme.

L'histoire de la bague ou de l'anneau diffère peu de celle du bracelet ; leur origine est aussi ancienne : gages d'amour, symboles d'alliance, aujourd'hui, comme aux temps les plus reculés, la bague ou l'anneau sont en quelque sorte le complément indispensable des belles mains.

C'est une monnaie courante fort en usage dans les affaires de cœur, mais sur la valeur de laquelle il est toujours imprudent de compter, tant elle est variable ; et puis les faux monnayeurs sont si audacieux. . . !

Revenons au règne de Louis XV.

On voit que si la forme des vêtements changeait peu, la magni-

ficcnce n'y perdait rien , et que le génie féminin n'en était pas moins actif.

L'art de se peindre le visage fut poussé à un point incroyable; non seulement il fut réputé indécent pour une femme de sortir sans rouge , mais il fallut que les traits naturels devinssent méconnaissables.

Les mouches en taffetas gommé dont on avait d'abord été sobre, se multiplièrent à l'infini; la manière de les découper, de les placer sur le visage, devint un art précieux ; on donna à ces mouches des noms selon le point du visage qu'elles occupaient, et la forme qu'elles avaient; celle qu'on plaçait au milieu du front, et qui était ordinairement découpée en étoile, s'appela la majestueuse ; celle du coin de l'œil fut nommée la passionnée; le nom d'effrontée fut donné à celle du nez , et celui de coquette à celle qu'on plaçait sur la lèvre supérieure.

Toutes les autres s'appelaient assassines, et lorsqu'elles cachaient quelques boutons, rougeur, tache de rousseur, etc. , on les nommait rccélcuses.

Un abbé de ruelles disait à une grande dame :

« D'honneur ! votre passionnée est divine; la coquette me ravit, V effrontée m'encourage; mais la majestueuse m'impose, »

Une dame de haut pavage ne sortait point sans sa boîte à mouches, sorte de bonbonnière remplie de petits morceaux de taffetas gommé, et garnie d'un petit miroir qui permettait de rajuster ou

de remplacer à tout instant les mouches, naturellement exposées à une foule d'accidents, ou bien d'en changer la disposition selon les événements ; car ces mouches étaient, dans certains cas, de véritables signes télégraphiques à l'aide desquels on pouvait entretenir une correspondance réglée.

Mais si l'on se cachait le visage avec tant de soin, en revanche on se découvrait les épaules avec un laisser aller tout-à-fait épicurien : les robes n'eurent presque plus de corsage ; les manches lesplus longues ne durent pas dépasser le coude, et les talonsdes souliers atteignirent jusqu'à quatre pouces.

Faut-il donc s'étonner que les chutes fussent si fréquentes en ce temps-là?...

Heureusement l'ampleur des paniers permettait de dissimuler bien des accidents.

C'est aussi à cette époque que les femmes commencèrent à porter de longues cannes de jonc à pomme d'or ou d'ivoire ; mais les faux pas et les entorses n'en furent pas moins nombreux.

L'ampleur des perruques continua à diminuer , et l'on supprima les boutonnières des habits, ce qui était très rationnel, puisqu'on ne les boutonnait point; mais comme on ne s'avise jamais de tout, on laissa subsister les boutons qui étaient devenus doublement inutiles.

Quant à la culotte, elle était toujours excessivement courte, ce qui obligeait à la relever de temps en temps, attendu le défaut

de bretelles, instrument d'invention toute moderne; mais cela se faisait avec grâce dans le beau monde, et puis la veste, qui tenait lieu de notre gilet actuel, était d'une telle longueur, qu'elle garantissait suffisamment de toute espèce de nudité.

Telle était la situation, lorsque Louis XV atteignit sa majorité.

Au faste de Louis XIV avaient succédé les mœurs et les modes décolletées de la régence; maintenant le règne de la frivolité , du caprice, commençait.

Le jeune roi, libre de ses actions, s'élance avec ardeur dans le champ du plaisir : il se soucie peu de tenir les rênes de l'Etat ; mais il veut tenir celles de la mode; c'est en cela que se manifeste sa puissance.

Désormais le vaisseau de l'Etat flotte sur un océan de dentelles, de rubans, de paillettes ; pilote habile sur cette mer de colifichets, le roi veille attentivement à la manœuvre ; rien ne lui échappe , et les ordres qu'il donne témoignent de sa haute capacité ; c'est ainsi qu'il écrivait au maréchal de Richelieu :

« Nous vous transmettons, monsieur le maréchal, notre décision royale sur l'affaire des parasols; la chose, mûrement examinée, il nous a paru qu'une exclusion complète serait trop rigoureuse; en conséquence, nous voulons que les dames et les duchesses en puissent avoir à la procession. »

Que d'autres gagnent des batailles et donnent des lois au

monde; le roi de France réglemente l'usage des parasols , et cela suffit à sa gloire.

Louis XIV guerroyait contre les coiffes; Louis XV accorde droit de cité aux parasols. . . .

Oui, riez sceptiques dédaigneux, détracteurs nés des bonnes et douces choses; riez, accablez d'épigrammes les hommes d'élite de ce temps ; tous vos sarcasmes et vos dédains ne pourront faire que les règnes de ces deux rois n'aient été les plus longs, les plus heureux et les plus splcndides de notre histoire, ce qui prouve surtout , avant tout , contre tout , que ces deux princes avaient, au degré le plus élevé, l'esprit de leur temps.

A la distance où nous en sommes , il est difficile d'apprécier convenablement ces faits ; mais en voyant ces puissants, monarques descendre des hautes régions de la politique pour réglementer les modes, il est permis de croire que sous cette apparente futilité se cachait une pensée profonde : Alcibiade faisant couper la queue à son chien n'accomplissait-il pas, en cela, un acte de haute politique?

On a dit clu règne de Louis XV qu'il fut l'époque de la décadence du goût, et c'est là une assertion fort contestable.

« C'est l'époque, dit un spirituel écrivain auquel nous avons fait quelques emprunts, c'est l'époque de Pompadour, dont le nom est devenu une sorte d'épithète caractéristique de la grâce mignarde, des jolis riens , des pompons et des colifichets ; c'est le temps des Vanloo, des Coypel, des Natoires, des Parrocel,

des Boucher, des Watteau; c'est l'époque de la décadence du goût dans les arts. »

Nous ne saurions approuver ce dédain superbe : depuis ces maîtres, nous avons fait autrement ; avons-nous fait mieux? On répond oui; pour être franc, il faut dire peut-être, car enfin cette école subsiste.

Le costume des hommes ne subit pas de modifications importantes, sous le règne de Louis XV.

Les perruques, ainsi que nous l'avons dit, avaient diminué d'ampleur, et elles allèrent toujours en s' amoindrissant; néanmoins les perruques à trois marteaux firent une longue et courageuse résistance : défendant le terrain pied à pied, et n'étant plus soutenues que par quelques fortes têtes de la haute aristocratie, elles se réfugièrent dans la bourgeoisie, et jusque parmi les artisans.

Les hommes à la mode adoptèrent alors les perruques à cadenellcs , dont la partie pendante se divisait en deux portions qu'on nouait avec un ruban en été , et qu'on dénouait en hiver ; les hommes d'épée portèrent la perruque à la brigadière terminée par deux boucles en crin en tire-bouchon, nouées ensemble avec un ruban noir.

Après avoir inventé toutes sortes de choses pour déguiser la couleur du visage, on songea à cacher la couleur des cheveux, et l'usage de la poudre fut généralement adopté ; il ne suffit plus que les perruques fussent frisées et pommadées, il fallut qu'elles fus-

sent poudrées à frimats, de sorte que la tête d'un homme ou d'une femme ainsi accommodée avait l'air d'être couverte de flocons de neige.

Enfin, les chevelures artificielles furent entièrement rejetées, excepté par les chauves ; mais la poudre ne perdit pas de sa vogue, et le goût de la frisure devint général, de sorte qu'un homme comme il faut ne pouvait se dispenser de consacrer chaque jour deux heures au moins à l'édification de sa coiffure.

Pendant deux heures on lui passait toutes sortes de fers chauds dans les cheveux, soit pour les accommoder à X1 oiseau royal, soit pour les friser en fer à cheval, ou les relever à la grecque.

Les cheveux frisés et pommadés, le patient se cachait le visage dans un large cornet de papier pour ne pas être asphyxié par le nuage de poudre ambrée qui tourbillonnait sur sa tête.

C'était un véritable supplice, et pourtant nul ne songeait à faire de l'opposition à cette tyrannie de la plus absolue des souveraines.

Vers 1770, on commença à porter en tresses ou en queue les cheveux qu'on avait jusque-là laissé flotter sur les épaules ; puis on les porta retroussés avec un nœud en catogan; en 1773, on les enferma dans une sorte de bourse qui se jouait sur le collet de l'habit.

Ces bourses se nommaient aussi crapaud et sac à charbon, selon qu'elles étaient plus ou moins grandes.

La cravate n'était toujours qu'un morceau de mousseline taillé d'une manière peu gracieuse, et qui s'agrafait derrière le cou; mais l'élégance des jabots et des manchettes s'accrut considérablement : les grands seigneurs n'en portaient qu'en dentelles des plus riches et d'un prix fabuleux.

Vers le milieu de ce règne, l'habit à la française commença à être porté par les hommes de toutes conditions; ces habits étaient en drap de soie, en velours, en drap noir, en camelot ou en droguet.

Ceux de velours de soie étaient souvent garnis de paillettes, enrichis de galons d'or plus ou moins larges et abondants.

Avec l'habit à la française, il fallait nécessairement porter l'épée, qu'on attachait à la ceinture, de telle sorte qu'elle relevait la basque de l'habit, et que la pointe semblait menacer le ciel.

Un peu plus tard, on commença à porter la redingote et le pantalon ; mais seulement le matin, cà la campagne; c'était le plus grand négligé, et l'on disait d'un homme ainsi vêtu qu'il était en chenille.

Les femmes avaient également adopté la poudre , et jamais leur coiffure, même alors que Louis XIV s'efforçait de mettre des bornes à ses envahissements, ne s'était élevée à une telle hauteur.

Arrière les perruques, les tempes, les bichons frisés, que les perruquiers en renom ont jusqu'ici fournis aux femmes élégantes!

Arrière les perruquiers eux-mêmes!

L'art qui prend son essor peut-il s'accommoder de cette triviale dénomination ?

Voici venir les coiffeurs qui, par droit de conquête, s'emparent de toutes les têtes féminines, matière première de l'art qu'ils professent.

Ces nouveaux conquérants, tous jeunes, agréables, bien tournés, sont proinptement admis à tous les mystères do la toilette des grandes dames...

Les perruquiers furieux jurent de faire respecter leurs droits; mais les coiffeurs gagnent le procès que la corporation jalouse leur a intenté.

Nous sommes en 1769; l'orgueil des vainqueurs n'a plus de bornes : ils instituent une académie de coiffure, et s'intitulent académ iciens- coiffeurs.

L'académie française à son tour s'indigne d'une telle irrévérence; ces quarante immortels, chargés de peigner la langue et d'épiler le vocabulaire, fonctions dont ils s'acquittent assez mal, ne peuvent souffrir que des gens faisant métier d'orner l'extérieur des têtes, prennent la même qualité qu'eux, grands hommes, ayant mission d'en orner l'intérieur, et un nouveau procès est intenté aux coiffeurs.

Ah! si l'on avait jugé les parties selon leurs œuvres, quelle défaite eussent essuyée les savants !

226 LES PARURKS.

Mais les perruques étaient encore en majorité au palais; cette ligue des perruques et des savants, dont nous ressentons aujourd'hui même les funestes effets, était alors dans toute sa force.

Les coiffeurs perdirent leur procès, et ils cessèrent d'être académiciens; pour s'en venger, ils se firent hommes de lettres, et cette même année 1769 vit paraître un gros livre in-/i°, intitulé : Y Art delà coiffure des dames françaises; l'exemplaire se vendait deux louis, et la première édition en fut épuisée en trois mois.

Les coiffeurs en réputation alors étaient les célèbres Legros et Dangé; tous deux avaient maison montée, chevaux, voitures.

Ils ne pouvaient suffire à leur riche clientèle, et ils étaient euxmêmes plus riches que beaucoup des grandes dames qu'ils consentaient à coiffer.

C'est alors aussi qu'apparut l'illustre Léonard, coiffeur de Marie-Antoinette, encore dauphine, et à laquelle il demeura attaché lorsqu'elle ceignit la couronne.

Quel talent prodigieux !

Avec quel art cet habile homme savait alterner les mèches de la chevelure avec les plis brisés de la gaze !

On raconte qu'il employa un jour quatorze aunes de gaze sur la tête d'une dame de la cour, sans que la légèreté de l'édifice en souffrît.

Les coiffures continuent à s'élever, les coiffeurs grandissent; des coiffures dites d'apparat on passe à celle de la comète, qui est promptement remplacée par la qu'esaco et le pouf au sentiment.

Le pouf devait ce premier nom à la quantité d'objets divers qu'on faisait entrer dans sa composition, et on l'appelait au sentiment parce qu'on y faisait figurer, dit un historien, tout ce que la dame affectionnait.

On peut s'en faire une idée par cette description d'un pouf au sentiment élevé sur la tête de la duchesse de Chartres.

« Au fond était une femme assise sur un fauteuil et tenant un nourrisson, ce qui désignait le duc de Valois (depuis le roi Louis-Philippe) , et sa nourrice.

« A la droite était un perroquet becquetant une cerise, oiseau précieux à la princesse.

« A gauche, un petit nègre, image de celui qu'elle aimait beaucoup.

« Le surplus était chargé d'une touffe de cheveux du duc de Chartres, son mari, du duc de Penthièvre, son père, du duc d'Orléans, son beau-père, etc. »

Il y avait aussi les pouf à In reine, à fa Junon, les coiffures en parc anglais, en parterre galant, en moulin à vent, et mille autres non moins prodigieuses.

Louis XVI monte sur le trône , et Marie-Antoinette devient

reine de France sans cesser d'être reine de la mode ; mademoiselle Berlin, sa marchande de modes en titre, passe à l'état de premier ministre, et on l'entend dire à ses demoiselles de magasin:

« Présentez donc à Madame des échantillons de mon dernier travail avec Sa Majesté. »

L'atelier de cette artiste donnait sur la rue Saint-Honoré, dit le chroniqueur auquel nous devons la plus grande partie des éléments de cette histoire.

Le jour où la reine fit son entrée à Paris, mademoiselle Bertin était sur son balcon, avec ses trente ouvrières.

La reine lui fit en passant un signe de protection, auquel la modiste répondit par une profonde révérence; le roi lui fit un geste gracieux : nouvelle révérence.

Les courtisans, singeant le maître, s'inclinèrent aussi en passant : nouvelles salutations de sa part : elle en eut un relief merveilleux, et la faveur dont elle jouissait s'accrut, ce qui ne l'empêcha pas de faire bientôt une faillite énorme.

Dès ce moment, la mode se jette dans les excentricités les plus incroyables.

Un jour, en 1775, Marie-Antoinette entre chez Louis XVI, vêtue d'une robe de taffetas de couleur brune.

— C'est couleur de puce, dit le roi en riant.

* Le mot fait fureur ; toutes les dames veulent avoir du taffetas

puce ; les hommes suivent le mouvement ; les fabricants n'y peuvent suffire.

Bientôt, renchérissant sur cette folie, on divise et l'on subdivise les nuances : il y a la nuance jeune puce, vieille puce, ventre de puce, dos de puce, cuisse de puce, puce effrayée, puce endormie , puce agitée, etc.

Il sembait que cette mode dût durer éternellement, tant l'engouement était grand ; mais voilà qu'après moins de trois mois, la reine s'étant fait apporter des satins par ses marchands, elle en choisit de couleur gris cendré.

Le comte de Provence, depuis Louis XVIII, fait remarquer que cette couleur est celle des cheveux de la reine.

C'en est fait de toutes les nuances de puces; leur règne fait place au gris cendré, et en moins de quinze jours, le prix des étoffes de cette couleur augmente de moitié.

Dès ce moment, les couleurs et les formes varient presque chaque jour, et prennent les noms les plus bizarres ; on passe des robes de satin, couleur de soupir étouffé, aux couleurs de candeur parfaite, de doux sourire, de désir marqué, de plainte indiscrète, de composition honnête, etc.

Les bonnets à la conquête assurée sont garnis de plumes volages, de rubans, soupir de Vénus ou œil abattu.

Les robes, dit notre chroniqueur émérite, se font à la fran-

2oO LES PARURES.

çaise, ouvertes par devant, pour laisser apercevoir le jupon d'étoffe pareille.

On leur donne par derrière deux aunes d'ampleur, auxquelles on ajoute, de chaque côté, une pointe par en bas.

A. droite et à gauche du jupon est pratiquée une ouverture pour la poche.

Le dos de la robe est plissé à plis plats ; les manches, ne s'avançant que jusqu'au coude, sont assujéties par de petits morceaux de plomb.

De ces manches plombét-s partent de longues manchettes pendantes de dentelle, qui recouvrent en partie le bras.

Les garnitures, les volants et les falbalas varient à l'infini.

Si c'est une robe de cour, on lui donne, comme du temps de Louis XIV, une queue d'une longueur démesurée.

Cela est ridicule ; mais cela se fait de par la mode et de par l'étiquette; le moyen de s'y soustraire?

11 faut savoir porter cette entrave avec grâce.

D'ailleurs, il y a un certain coup de talon pour rejeter adroitement sa queue en arrière, qui est du meilleur effet.

C'est un apanage de l'aristocratie : cela vous distingue des petites gens.

La robe de cour, beaucoup trop longue par en bas, est, en revanche, extrêmement échancrée par en haut.

HISTONIE DE LA MODK. 2,'V1

A cette époque les robes étaient si décolletées, et les épaules et la gorge si découvertes, que personne, à cet égard, n'avait plus le droit d'être jaloux des privilégiés du boudoir.

La lévite est un emprunt fait , pour le nom plus que pour la chose, à l'antique tribu chargée à Jérusalem de garder l'arche sainte.

Faite d'abord comme une robe de chambre d'homme, elle montait jusqu'au cou et se portait volante pour le négligé.

La première modification qu'on lui fit subir fut de mettre par dessus une ceinture pour la serrer sur le corps.

Bientôt on échancra le tour de la gorge, on descendit le collet, et l'on marqua la taille avec des plis ; mais, comme ces plis avaient pour résultat de la grossir, on coupa le corsage, on le fit juste, et l'on y joignit le reste de la robe plissé sur les hanches.

Les manches, qui descendaient d'abordjusqu'au poignet, furent rétrécies, ornées de parements, et remontèrent jusqu'au dessus du coude.

Ainsi transformée de manière à la rendre méconnaissable, la robe des femmes de la tribu de Lévi devint un objet de parure des femmes du xvme siècle.

Cependant la commodité de la lévite, dans sa première forme, pour le voyage ou la chambre, la fit reprendre de nouveau sous le nom de quinzevine.

3â2 LES PARURES.

Cette robe, qui se serre avec utie coulisse, fut imitée, avec quelque différence, dans la robe en chemise, à la mode dix ans plus tard.

La polonaise, qui avait été fort à la mode sous Louis XV, ouverte par devant, s'élargit à droite et à gauche sur les hanches, après avoir pris la taille avec assez de grâce ; elle se porte très courte, et tombe à six pouces au-dessus du jupon ; elle se relève de chaque côté avec une ganse, qui embrasse une certaine portion de la robe et va se fixer au jupon.

Cette robe, à plis larges et librement jetés, est restée longtemps en vogue.

L'anglaise ne diffère de la polonaise qu'en ce que les trois coutures du dos se rapprochent davantage par le bas, et finissent en serrant toujours plus, comme un fourreau.

La robe turque, plus compliquée encore, est une polonaise par le dos, et traîne d'un tiers de sa longueur. C'est une robe de parure.

C'est encore à cette époque que les peignoirs, jusque-là exclusivement consacrés à la toilette, sont mis au nombre des déshabillés galants ; que l'on adopte les corps , affreuses machines qui compriment le corps au point de faire d'une jolie femme une sorte de statue, et qui est bientôt remplacée par le corset, en même temps qu'aux paniers, dont nous avons parlé plus haut, succèdent les bouffantes, faites d'une toile de crin ayant une demi-aune de large, et que l'on emploie, en outre, pour soutenir et enfler les

HISTOIRE 1)K LA modi:. 233

robes, une toile fortement gommée appelée la criarde, à cause du bruit qu'elle taisait au moindre froissement.

Un mot sur les chaussures.

Il y en avait de plusieurs sortes : les galoches, les mules mignonnes, les sabols chinois, et les talons rouges de toutes les hauteurs; mais rien n'était merveilleux comme les souliers de bal qui, longs et étroits, resplendissaient d'or et de pierreries; ces broderies étincelantes s'appelaient coups perfides sur le devant; celles de derrière se nommaient venez-y-voir.

Pendant un an , on ne porte plus de diamants qu'aux pieds : les plaintes des joailliers arrivent jusqu'à la reine, qui se laisse aisément attendrir, et les pierreries, si ridiculement dédaignées, reprennent leur rang dans la toilette des grands, et recommencent à briller du plus vif éclat sur les beaux fronts et les blanches épaules.

Pendant six ans, à dater de l'avènement de Louis XVI, les coiffures des femmes continuèrent à monter; elles atteignirent une élévation telle, que le visage d'une femme de moyenne taille paraissait être placé au milieu du corps.

Le 17 février 1776, la reine, se rendant à un bal donné par la duchesse d'Orléans, portait un panache si élevé, qu'il fallut le lui enlever pour qu'elle pût entrer dans sa voiture, et le lui remettre * quand elle en sortit.

Malheureusement toutes les coiffures de ce genre ne pouvaient

se désarticuler ainsi, et la plupart des grandes clames étaient obligées de se mettre à genoux dans leur voiture, ou de se tenir constamment la tête hors de la portière. C'était un supplice horrible; mais le courage féminin est capable de tout braver quand il s'agit d'être à la mode.

En 1777, Marie-Antoinette envoya à l'impératrice Marie-Thérèse, sa mère, son portrait avec une coiffure de ce genre.

L'impératrice le lui renvoya en lui mandant qu'on s'était sûrement trompé, et qu'on lui avait envoyé le portrait d'une comédienne au lieu de celui de la reine de France.

La leçon fut perdue, et les hautes coiffures demeurèrent en faveur jusqu'en 17S0, époque à laquelle la reine perdit ses cheveux à la suite d'une couche laborieuse.

La révolution amenée par cet accident fut aussi rapide que complète ; on ne porta plus qu'un chignon plat terminé par une boule, que l'on appela coiffure à l'enfant.

C'est alors que l'on vit paraître les bonnets au bandeau d'amour, aux grandes prétentions, à la carmélite, au lever de la reine, à la prêtresse de Vénus, à la novice de Cythère, et mille autres non moins extraordinaires par la forme et par la dénomination.

Les coiffures pyramidales avaient disparu depuis quelque temps, lorsque les bonnets et les chapeaux prirent tout-à-coup une ampleur prodigieuse ; alors se produisirent les chapeaux-

bonnettes, dont les bords tombaient comme de larges auvents autour de la tête ; le chapeau à bateau renversé, le chapeau Tarare, les chapeaux à la caisse d'escompte, c'est-à-dire sans fonds, et les chapeaux de feutre de laine légers, qui avaient jusqu'à sept pouces de bord ; puis, faisant un emprunt aux infidèles, quelques grandes dames adoptèrent le turban, et parvinrent à le mettre à la mode ; mais cette fantaisie passa vite.

On y revint pourtant dix-huit ans plus tard, à l'occasion du retour d'Egypte de Bonaparte.

Le général avait parmi les personnes de sa suite quelques Mameluks, coiffés de riches turbans ; les élégantes de cette époque adoptèrent aussitôt cette coiffure : les plus hardies n'en retranchèrent pas même le croissant, et Paris, peuplé de belles infidèles, eut bientôt l'air d'un vaste sérail.

Pendant ce temps , que devenaient les costumes d'hommes?

L'habit à la française avait subi quelques modifications : après y avoir mis des agrafes pour remplacer les boutonnières, on supprima les unes et les autres; l'habit ne ferma plus, et il fut dégagé par devant de manière à découvrir entièrement les cuisses.

La veste commence à être remplacée par le gilet, mais seulement en négligé.

On porte aussi en négligé le volant, espèce de pardessus sans doublure, et la houppelande, comme pardessus d'hiver.

L'habit noir, dont nous faisons aujourd'hui tant de cas, était

alors fort dédaigné ; on employait pour les habits le taffetas, le satin, le velours, le bouracan, la calemande, et plusieurs autres étoffes de toutes couleurs, unies ou mélangées.

C'est seulement en 1787 que l'habit noir, avec la culotte et les bas de soie noirs, commencent à se montrer dans les salons.

Pour monter à cheval, on porte des culottes de peau collantes, gilet blanc, bottes anglaises luisantes.

L'épée, avec l'habit à la française, était toujours de rigueur; mais, pour les neuf dixièmes de ceux qui la portaient, c'était uniquement un meuble de parade.

On en peut dire autant du chapeau tricorne, que l'on portait sous le bras afin de ne pas déranger l'économie de la coiffure.

Vers 1785 parurent le chapeau hollandais et le chapeau angloaméricain, à forme haute et cylindrique.

Alors, dit notre malin chroniqueur, on s'avisa d'une idée lumineuse et simple, comme le sont toujours les traits de génie : on reconnut que les chapeaux étaient faits pour être portés sur la tête et non sous le bras.

Le chapeau devint une vérité ! Le tricorne seul continua à jouir du privilège de son inutilité les jours de grandes visites; mais, comme par compensation, les bagues, les bijoux, les inutilités de toutes sortes se montrèrent avec une profusion sans exemple.

HISTOIRE Dlî LA MODE. 2,'>7

Jusque-là, on s'était contenté d'une montre ; maintenant on en porte deux, ornées chacune d'une longue chaîne tombant sur la cuisse.

Le maréchal de Richelieu qui, malgré ses soixante-treize ans, était demeuré l'adorateur le plus fervent de la mode, fut le premier propagateur de cette fantaisie ; mais, tout en sacrifiant à l'inconstante déesse, il était demeuré homme d'esprit.

Un jour , une duchesse qui lui faisait visite fit tomber sur le. parquet, en jouant de l'éventail, les deux montres que le maréchal venait de déposer sur la cheminée.

Comme elle se confondait en excuses :

« Consolez-vous, belle dame, lui dit ce vétéran de la galanterie, je ne les ai jamais vues aller si bien ensemble. »

En 1786, une confusion des plus singulières tend à s'établir entre les costumes des deux sexes : les femmes portent des vestes, des gilets, des jabots, des chemises semblables à ceux des hommes; elles s'entourent le cou d'une cravate, mettent deux montres à leur ceinture, avec chaînes et breloques; elles portent des cannes à pomme d'or, et font arranger en queues, cadenetteset catogans, leurs cheveux, sur lesquels elles posent résolument des chapeaux de feutre, en même temps qu'elles endossent des redingotes de drap.

De leur côté, les hommes portent des douillettes, des effilés à leurs gilets , et des boucles d'oreilles, et ils adoptèrent même les manchons qui étaient alors dans toute leur vogue.

23(S LKS PARURES.

L'origine des manchons est toute septentrionale ; cette parure est une imitation française et peu heureuse des modes moscovites et polonaises.

Chose étrange cependant! le manchon, depuis plus d'un siècle, n'ajamais été entièrement abandonné chez nous : on l'a pris, quitté pour le reprendre, le quitter et le reprendre encore.

11 y a cinquante ans, les manchons les plus volumineux étaient réputés les plus beaux, et une jolie femme affublée de cette monstrueuse fourrure avait l'air de porter un ours dans ses bras.

Depuis dix ou douze ans, les manchons se portent plus petits ; mais leur forme n'a point changé , et la mode qui a délaissé , depuis cette époque , tant de charmantes choses, n'a pas cessé de leur être favorable.

Quelle peut être la cause de cette faveur si persistante?

En y pensant beaucoup, nous nous sommes mis en tête que les manchons sont beaucoup moins bêtes qu'ils n'en ont l'air, et qu'ils pourraient bien recéler dans leurs profondeurs une foule de petits mystères épistolaires et autres, mis ainsi à l'abri des mains indiscrètes, et à ces causes nous sommes tentés de les absoudre, la discrétion étant la première qualité d'un confident.

Bientôt les femmes, reprenant possession de leur domaine, se coiffent à la veuve du Malabar, puis elles adoptent successivement les justes à ta provençale, les capots à la béarnaise, les coiffes à la picarde, les habits à la languedocienne.

Puis tout à coup 1rs grandes toilettes disparaissent ; on ne porte plus que des négliges, des demi-négligés, des déshabillés, des pierrots, des redingotes, des robes en chemise, et enfin le caraco, dernier échelon dans cette marche descendante.

Nous voici arrivés à 1789.

Ici commence, pour la mode, un interrègne de dix ans; — de .Marie-Antoinette à la future impératrice Joséphine.

La mode, pendant ces terribles années, avait bien encore quelques intrépides partisans qui ne s'effrayaient ni du canon d'alarme, ni des massacres, et que la guillotine et la disette ne pouvaient intimider; mais elle n'avait plus de souveraine, et à sa grandeur passée succédait une décadence rapide qui semblait ne devoir s'arrêter qu'au néant, lorsqu'au sortir de la terreur apparaît une femme, une créole charmante qui ramasse avec bonheur le sceptre abandonné , en attendant le jour prochain où la gloire de l'homme dont elle doit partager la destinée la fasse asseoir sur le trône de France qu'il s'apprête à relever.

Secondée par ia belle madame ïallien, son amie , la douce et jolie créole parvient à donner à la mode une nouvelle impulsion : toutes deux tentent avec succès de rajeunir les costumes de l'ancienne Grèce; vêtues de courtes robes de gaze ou de mousseline transparente, retenues sous le sein par d'élégantes ceintures , le front couronné de fleurs, des anneaux d'or du plus riche travail aux orteils de chaque pied, on les vit paraître au jardin des Tuileries, où les accueillit l'admiration générale.

Ce fut , pour la mode, le commencement de la renaissance.

La ceinture, si longtemps dédaignée, cette parure en quelque sorte divine, qui se retrouve dans toutes les mythologies, et dont le nom est inséparable de celui de Vénus, la ceinture recouvre toutes ses prérogatives qu'elle avait perdues dans une lutte fâcheuse.

Ecoutez, Mesdames, ce qui était advenu autrefois à cette pauvre innocente.

C'était au commencement du quinzième siècle ; les femmes de haut parage portaient des robes à collet renversé, dont la longue queue , relevée en plis ondoyants, se rattachait à la ceinture.

Les bourgeoises ne tardèrent pas à adopter cette mode qui se répandit bientôt dans toutes les classes.

Indignées de n'avoir plus rien qui les distinguât des autres filles d'Eve , les grandes dames eurent alors recours à l'autorité des lois; elles crièrent, cabalèrent, intriguèrent tant et si bien, que le parlement de Paris crut devoir intervenir.

On discuta longuement : bon nombre de jeunes conseillers tenaient pour la liberté illimitée en matière de robes et de ceintures ; mais les vieux mirent en avant la morale, fort étonnée sans doute qu'on l'invoquât à ce propos.

Ils dirent les dangers du luxe , et soutinrent la nécessité de raccourcir les robes et d'interdire les ceintures par respect pour les mœurs; or, sous le beau ciel de notre France, les choses les

HISTOIRE DE LA MODE. 2/ll

plus bizarres étant celles qui, de tout temps, ont eu le plus de chances de succès, l'opinion des vieux prévalut, et le parlement, par arrêt du 12 mai L/riO, « fit défenses expresses aux femmes « folles de leur corps, de porter la robe à collet renversé, la « queue , les boutonnières et la ceinture dorée. »

Les pauvres persécutées se soumirent d'abord, mais pour la forme seulement : au bout de quelque temps,, les queues si cruellement mutilées reparurent peu à peu, et les ceintures si brutalement dénouées se rajustèrent, ce qui donna lieu à ce mot devenu proverbe : Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée.

Dès lors les ceintures furent perdues de réputation, et si on ne les abandonna pas entièrement, elles furent presque constamment négligées.

N'est-ce pas là un effrayant exemple de la fragilité des choses humaines ?. . .

Les couronnes de fleurs, réhabilitées en même temps que les ceintures, étaient aussi une réminiscence de l'antiquité : les Grecs et les Romains aimaient passionnément les couronnes de fleurs ; quiconque se serait présenté au cirque, à l'académie , au théâtre, etc., sans couronne, eût passé pour un fou.

Pour les gens chauves , la couronne remplaçait la perruque ; aussi tous les philosophes s'en paraient ; Socrate, lui-même, ne manqua jamais de ceindre son front de fleurs, et, à l'âge de

quatre-vingts ans, Anacréon se parait d'une couronne de roses.

César, chauve à trente ans, dut à la couronne l'avantage de cacher cet inconvénient aux beautés de Rome.

Alcibiade changeait de couronne trois fois par jour.

Sophocle faisait répéter une tragédie , lorsqu'il apprit la mort d'Euripide, exilé ; aussitôt il jeta sa couronne, en signe de deuil, tous les acteurs l'imitèrent, et la répétition ne fut pas continuée.

Au milieu d'une fête qu'elle donnait à l'élite de la jeunesse, la célèbre Aspasie apprend que la belle Cléagône, sa rivale, vient d'expirer : le sourire disparaît de ses lèvres ; ses yeux s'emplissent de larmes ; elle arrache sa couronne, la foule aux pieds ; tous ses convives en font autant, et la fête est abandonnée.

Le couronnement des rosières , chez nous , n'est aussi qu'une imitation de certains usages de l'antiquité; à l'exemple des Grecs nous avons fait de la couronne la récompense des qualités les plus diverses et les plus opposées.

Les empereurs romains de la famille de César ne portèrent qu'une couronne de laurier ; ce fut Héliogabale qui , le premier, porta une couronne enrichie de perles.

Les papes adoptèrent la tiare formée d'une triple couronne, pour indiquer qu'ils réunissaient la puissance ecclésiastique à la puissance impériale.

HISTOIRE DH LA MODE. w2/|3

Au moyen-âge, les empereurs portaient (rois couronnes; une d'argent, à Aix-la-Chapelle, comme rois d'Allemagne; une de fer, à Milan, comme rois de Lombardie; une d'or, à Home, comme empereurs.

Les rois de la première race , en France , portèrent des couronnes de quatre sortes : la première était un diadème de perles fait en forme de bandeau, avec des bandelettes qui pendaient derrière la tète ; la seconde était semblable à celle des empereurs au moyen-âge; la troisième avait la forme d'un mortier comme celui que portèrent ensuite les présidents aux parlements; la quatrième était en forme de chapeau pyramidal qui finissait par une pointe surmontée d'une grosse perle.

Les rois de la seconde race avaient la tête ceinte d'un double rang de perles ou d'une couronne de laurier.

La couronne des rois de la troisième race était un cercle d'or enrichi de pierreries et rehaussé de fleurs de lis.

François Ier est le premier qui adopta la couronne fermée au sommet, pour ne le céder en rien à Charles-Quint.

Vers le xe siècle, le blason s'empara de la couronne primitive ; il copia les fleurs, qui devinrent des fleurons.

Le moyen-âge vit naître les couronnes princières, les couronnes ducales , celles de marquis, de comte, de baron.

Ces couronnes étaient en or ; leurs fleurons étaient des perles ou des diamants, et cela a duré jusqu'à nos jours.

Aujourd'hui , ces riches couronnes passent de mode ; rois et diadèmes s'en vont en même temps ; mais l'empire de la beauté subsiste , et les couronnes de fleurs sont de tous les régimes, les fleurs elles-mêmes devant être jusqu'à la fin des siècles la plus riche et la plus délicieuse parure des femmes douées de grâces et de beauté. . . .

Mais hélas! la mode n'a pas respecté ces filles du soleil, et voilà qu'à ces suaves divinités elle substitue de grossières idoles.

C'est toujours des fleurs que les femmes mettent dans leurs cheveux, sur leurs chapeaux , à leur corsage, depuis le commencement de ce siècle, mais ce sont des fleurs de toile, de peau, de papier; des fleurs sans vie, sans parfum, insensibles à l'haleine du printemps !....

Les parterres sont déserts, les bouquetières sont abandonnées; c'est dans les sombres et poudreux ateliers des fabricants de fleurs artificielles que les plus grandes dames achètent leurs guirlandes et leurs bouquets ; c'est là, oh profanation! que se fabrique la couronne virginale de la jeune mariée !

La fraude est partout.

Au nom du ciel, Mesdames, revenez au vrai ; nous y gagnerons tous.

Sans doute les fleurs artificielles ont atteint une grande perfection : la rose entr' ouverte à demi cachée dans vos cheveux

est vraiment ravissante; ce camellia rend plus admirable encore l'éclatante blancheur de votre gorge; mais cela ne s'effeuille point...

On vit aussi reparaître, au commencement de ce siècle la féronnière, fantaisie charmante d'une beauté célèbrequi lui donna son nom.

La féronnière est un diminutif du diadème comme la couronne en est l'extension ; il n'est pas de parure qui convienne mieux à un beau front : c'est un de ces rares caprices de jolie femme qui n'ont rien à redouter du temps.

Enfin c'est encore de cette époque que date la fanchon, simple et gracieuse parure qui dut son origine et sa vogue à la fantaisie d'une charmante montagnarde savoisienne , qui avait quitté sa chaumière pour chercher fortune en courant le monde.

Vers 1800, alors que la France commençait à se remettre des terribles commotions qui l'avaient si violemment agitée pendant douze ans, on vit paraître, sur les promenades de Paris, une joueuse de vielle, dont le costume montagnard semblait rehausser encore l'incontestable beauté.

Elle se nommait Fanchon, et se faisait surtout remarquer par la gracieuse simplicité de sa coiffure, consistant en un petit fichu, posé transversalement sur le sommet de la tête , et noué par les pointes, sous le menton.

Bientôt il ne fut plus question que de Fanchon la vielleuse; elle

2/l6 LES PARURliS.

faisait des recettes prodigieuses : les parvenus lui jetaient de petits écus ; les lions d'alors , qu'on appelait muscadins , payaient avec de l'or chacun de ses sourires.

Les journalistes la vantèrent, les poètes la chantèrent, les auteurs dramatiques la mirent en vaudeville, et Paris, après cinquante ans , n'a pas encore oublié cette romance où respire une délicieuse naïveté :

Aux montagnes de la Savoie Je naquis de pauvres parenls ; Voilà qu'à Paris l'on m'envoie , Car nous étions beaucoup d'enfants.

Je n'apportais, hélas! en France , Que mes chansons, quinze ans, ma vielle et l'espérance.

Les femmes ne portèrent plus rien qui ne fût à la Fanchon', elles adoptèrent surtout cette gentille coiffure qui devait rester comme un type de simplicité charmante , et qui a gardé le nom de sa créatrice.

Fanchon, un instant souveraine du monde élégant, ne se laissa pas éblouir par cette fortune passagère : économe et sage, elle mit à profit la prodigieuse faveur qu'elle devait au caprice , et lorsque son étoile commença à pâlir, elle regagna son village , Saint-Pierre-d'Albigny, près de Chambéry, où elle se maria avec l'homme de son choix , l'élu de son cœur , que les princes de la jeunesse dorée n'avaient pu lui faire oublier.

Fanchon est aujourd'hui une bonne vieille qui, d'une voix che-

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vrotante, berce ses arrière-petits-enfaiits avec ses chansons d'autrefois; mais son souvenir est resté parmi nous : pour immortaliser le nom de cette jolie fille, il n'a fallu qu'un colifichet.

Revenons àla jolie créole : quatre ans après ces promenades aux Tuileries, dont nous avons parlé, elle était impératrice.

Toutefois, la nouvelle souveraine ne régna pas de la façon qu'avait régné Marie-Antoinette ; à cette heure, le royaume n'était plus en quenouille; la grâce de la femme disparaissait devant la majesté et la gloire du mari.

Les caprices devaient se subordonner à la volonté du maître, et ce maître n'était rien moins qu'un homme de boudoir ; il le prouva bientôt en faisant arrêter et jeter en prison mademoiselle Despeaux , marchande de modes de Joséphine , sous le prétexte qu'elle le ruinait, lui maître de l'Europe, et qu'elle ruinait les femmes de ses généraux.

Ce coup d'Etat eut un grand retentissement ; mais la mode en souffrit peu, et il est à peu près certain que l'impératrice et les dames de la cour n'en dépensèrent par la suite ni plus ni moins. La nouvelle souveraine joignait à la passion de la toilette le goût le plus délicat; elle avait au plus haut degré le sentiment des nuances :

— « Je suis malade aujourd'hui , disait-elle un jour à ses femmes ; donnez-moi un chapeau qui sente la petite santé. »

Il y a tout un livre dans ce mot.

Il faut bien le dire pourtant, les modes de 1808 à 1 810 furent, en général, peu gracieuses : soit que les chagrins domestiques que la souveraine commençait à ressentir, opérassent une fâcheuse réaction sur son goût, naguère si délicat ; soit que ses facultés fussent absorbées par les préoccupations politiques, la mode, pendant ces deux années, sembla rétrograder, et il en fut à peu près de même pendant les deux années suivantes.

Peut-être aussi cela venait-il de la prospérité de la splendeur même de cette époque : la France, enivrée de gloire, se prenait à avoir des fantaisies d'enfant gâté. Et puis, enfin, nous devons reconnaître la justesse de cette observation due à notre spirituel chroniqueur : « Ce n'est pas la beauté poétique, "pittoresque du costume, sa simplicité noble, ou bien sa richesse ou sa dignité qu'aime la Parisienne ; ce qu'elle aime, c'est le cliiiron ! Elle s'y complaît, elle le caresse, elle l'étudié, elle le travaille, elle en vit, elle en rêve, elle l'aime à la folie; elle aime le chiffon pour les autres, pour elle-même, pour le chiffon lui-même. Otez le chiffon de ce monde, et vous anéantissez en partie l'inquiète et incessante activité de son esprit.

Ce n'est pas son affaire à elle de se draper magnifiquement dans une pièce d'étoffe : elle n'y entend rien, elle n'est pas une vestale. D'ailleurs y a-t-il rien de plus bête qu'un morceau d'étoffe uni ? C'est bien la peine d'avoir fait tant de conquêtes industrielles, d'avoir opéré toutes les merveilles de la civilisation, pour rétrograder jusqu'au péplum ou à la chlamyde de Pénélope!

HISTOIRE DE l-A MODE. 2/j9

La Parisienne prend une étoffe pour 'a soumettre aux mille exigences de son imagination capricieuse, pour la froncer, la plisser, la tuyauter, la bouillonner, la friser, la rucher, la taillader, la découper, l'effiler, la broder, la festonner, la falbalaecr, l'enjoliver, la chiffonner, en un mot, de cent, de mille, de dix mille nianières différentes,

C'est chose merveilleuse de voir ce qu'elle crée d'adorables inutilités à l'aide de la gaze, de la blonde, de la dentelle, du ruban, des plumes et des fleurs! Radieuse au milieu de ce tourbillon vertigineux de chiffonnages, qui disparaissent et se renou vellent sans cesse autour d'elle, elle illumine des fausses lueurs de son goût le monde civilisé quia la bonhomie d'attendre dévotieusement ses oracles.

Et comment ne croirait-elle pas à l'infaillibilité de son goût, quand elle voit une si universelle soumission à ses caprices devenus des lois? Non seulement ses inventions les plus bizarres

sont adoptées, mais encore il suffît qu'elle emprunte aux autres une mode, qu'elle la signe, pour ainsi dire, pour qu'on l'accepte en lui en faisant honneur.

En présence de cette suprématie, comment osons-nous, téméraire contradicteur, venir infirmer la réputation de son goût exquis ? Eh quoi ! c'est au milieu de Paris môme que nous osons émettre ces paradoxes sacrilèges ! Une simple remarque générale suffira cependant pour les justifier. A toutes les époques, la Parisienne s'est attribué le mérite du bon goût dans l'art de la toi—

lette ; que sa robe fût en pavillon de cloche ou en fourreau d'épée, qu'elle eût sur sa tète un pouf au sentiment, un chapeau à la Paméla ou un bibi. Et le monde de continuer d'adorer ou d'imiter ! Or, à travers les évolutions de modes si opposées , et pour citer un fait des plus concluants, à travers les variations extrêmes de la taille qu'elle s'est amusée (sous sa seule responsabilité et Dieu en étant fort innocent) à faire voyager depuis l'extrémité inférieure du buse de son corset jusqu'à l'extrémité supérieure, et à faire redescendre d'autant , il est peut-être permis de soupçonner que souvent elle n'était pas dans le vrai , et que , par conséquent, son goût était parfois douteux, parfois même détestable, et à ce sujet on n'a qu'à s'en rapporter aux impressions générales.

N'est-ce pas une chose prodigieuse que la rapidité avec laquelle les modes , non pas de plusieurs années antérieures , mais seulement de l'année précédente , paraissent surannées , et combien les formes et les coupes des vêtements les plus élégants, au bout de quelque temps, paraissent ridicules ! Chacun trouve alors les meilleures raisons du monde pour critiquer ce qui lui plaisait précédemment, pour renier ce qu'il avait adoré. Les dames ont à cet égard un inépuisable talent, une imperturbable logique pour trouver sur l'heure même le fort et le faible des choses , et se mettre la conscience en repos avec les plus pauvres raisons du monde. Ainsi lorsqu'en 1810 , après plusieurs années de vogue des spencers, les dames adoptèrent l'usage des redingotes de drap, une femme, pour démontrer à son mari les avan-

tagcs de ce nouveau vêtement, ne manquait pas de lui dire : Le temps est si mauvais et les rues sont si sales ! si vous sortez à pied, votre robe est à l'instant perdue, tandis qu'avec une redingote de drap vous courez tout le jour, vous rentrez , et après quelques coups de vergette, vous êtes aussi présentable qu'en partant.

L'avantage sautait aux yeux; le mari était convaincu, le tailleur était appelé, et madame avait une redingote.

L'année suivante , autre raisonnement :

La redingote est un vêtement lourd et assommant , le drap se fane vite, se tache et se roussit; personne ne veut plus en porter; et d'ailleurs cela n'est pas convenable pour une femme honnête , cola a l'air trop cavalier. Et l'on revenait au spencer.

C'est cette frivolité de notre goût qui met obstacle chez nous I 'i formation d'un costume national caractéristique. Non-seulement nous répudions les costumes de nos pères, mais encore nous répudions le lendemain notre propre costume de la veille.

A cette frivolité se joint une faute originelle de goût. Notre goût est tourné vers la recherche coquette plutôt que vers la simplicité digne et sévère. Ainsi ce sont justement les Françaises, c'est-à-dire les femmes de la terre s' étant le plus assidûment occupées de toilettes, qui se sont montrées le moins aptes à inventer des costumes pittoresques dans le sens artistique du mot.

Ces charmantes femmes font l'éternel désespoir des peintres, et jamais le ciseau du statuaire ne consentirait à les admettre au fronton d'un monument. Allez donc inscrire dans le marbre un pouf ou un bibi, un caraco ou une robe à volants !

Qu'importe après tout à la Parisienne le dédain des Phidias? Ses artistes à elle, les vrais artistes selon son cœur, ne sont pas ceux qui manient l'ébauchoir et la brosse , mais ceux qui se servent des ciseaux et de l'aiguille : la couturière et la marchande de modes, voilà les génies qu'elle aime à consulter; ce sont là ses démons familiers qui la pousseraient a un changement perpétuel, si elle n'y était pas disposée d'elle-même.

Elle quittera le beau pour le laid sans scrupule, pour satisfaire l'inconstance de ses désirs ; elle aura sur sa cheminée des porcelaines de Saxe, des magots chinois ou des vases étrusques ; elle s'engouera tour à tour d'un petit nègre, d'un jockey ou d'un groom ; d'une guenon ou d'un bichon ; d'un carlin ou d'un king'scharles. Au commencement du xvnf siècle, elle se fatiguera des tapisseries héréditaires ou des indestructibles tentures de cuir gauffré et doré, de la tapisserie à petits points, du lampas et du velours brodé, et elle ne voudra plus voir dans ses appartements que des boiseries peintes en blanc et rehaussées d'or. Bientôt les tentures et les paravents chinois auront sa préférence ; puis, quand elle prendra la tunique d'Aepasie, elle fera tendre sa chambre à coucher en drap rouge à bordures noires copiées à Pompéï, et du style le plus sévère. Tantôt elle n'estimera que les meubles anguleux et à maigre profil ; tantôt les meubles chantournés et à

rinceaux arrondis auront seuls du prix à ses yeux. Aujourd'hui le bronze triste et sombre ; demain les dorures à profusion. Chaque artisan s'ingénie dans son genre à varier autour d'elle les séductions, spéculant à coup sûr sur son antique fragilité. »

Nos campagnes dans le nord de l'Europe avaient ramené le goût des fourrures fort négligées depuis longtemps ; une aventure de cour vint donner à ce genre de parure une vogue prodigieuse. Lors de l'entrevue des empereurs de France et de Russie, àTilsit, Alexandre avait fait présent à Napoléon d'une magnifique pelisse doublée en queue de martre. Quelques mois après Napoléon entre un matin chez sa sœur Pauline, vêtu de ce présent impérial qui fait l'admiration de la princesse.

— Que cela est beau ! quelle magnifique fourrure !

— Oh ! fit l'empereur, cela ne doit pas être bien rare.

— Tout ce qu'il y a de plus rare au monde ! pour en avoir de pareille, il faudrait envoyer tout exprès en Sibérie, c'est-à-dire qu'on ne l'aurait pas avant huit ou dix mois , et nous sommes au commencement de l'hiver !

— Eh bien ! ma chère Paillette , reprit Napoléon, puisque cela te plaît si fort , je te le laisse.

Et se dépouillant aussitôt de sa riche pelisse , il la posa sur un meuble, à la grande joie de la jolie Pauline qui témoigne à son frère la plus vive reconnaissance.

Le soir de ce même jour, un jeune colonel de hussards, nommé Jules de Canouville, était mystérieusement introduit chez la princesse.

Pauline avait le cœur tendre et l'humeur légère ; le colonel , qui était un des plus beaux hommes de l'armée , ne se piquait pas non plus d'une grande constance : il s'agissait ce soir-là, entre ces deux personnages, d'une explication qui devait décider d'une rupture complète ou d'un raccommodement. Que fut-il dit dans cette conférence? nul ne le sait; mais il est permis de croire que le jeune colonel fut très éloquent, et que s'il avait eu des torts, il sut se les faire pardonner, car en sortant de chez la princesse il était enveloppé dans la précieuse pelisse offerte et acceptée comme gage de réconciliation , et dont, le lendemain , il se fai sait faire sans scrupule un dolman et une doublure de chabraque.

A quelques jours de là, l'empereur, passant une revue, s'arrête devant un régiment de hussards; il fronce le sourcil, ses lèvres se serrent : le précieux dolman avait frappé son regard d'aigle.

— Colonel , dit-il de cette voix rude et brève que lui donnait la colère, ce dolman n'est pas d'ordonnance.

■ — Sire... j'ai cru... la différence étant si légère...

— Et vous avez mal fait de croire. Mes soldats ne doivent pas être commandés par des manequins de salon... Retirez-vous... le froid pourrait vous incommoder.

Le jeune colonel , qui était aussi brave que beau , se retira le désespoir dans le cœur. Quelque temps après , il se fit tuer à la tête de son régiment. Quant à la princesse Pauline, elle en fut quitte pour quelques jours d'exil à la Malmaison ; niais l'aventure fit du bruit; toutes les grandes dames voulurent avoir des fourrures semblables à celle de ce beau dolman , qui d'une affaire de cœur avait presque fait une affaire d'État. Dès ce moment, robes, toques , bonnets , tout se fait à la polonaise ; on ne voit que pelisses fourrées et witchouras : le renard et l'astracan, naguère si dédaignés , se vendent à des prix fabuleux ; la martre et la zibeline se montrent dans les plus riches salons ; quantà l'hermine, il faut être millionnaire pour pouvoir s'en procurer.

Cette vogue si grande dure peu , et pendant deux ans , les fourrures sont de nouveau délaissées; mais, en 1810, on y revient avec une ardeur nouvelle.

C'est enveloppées des fourrures les plus riches que les élégantes se montrent sur le bassin de la Villette, en traîneaux poussés par des patineurs en vestes rouges garnies d'astracan au collet et aux revers...

Oh ! l'heureuse et belle époque ! quelle élégante et joyeuse vie ! vie presque toute matérielle , il est vrai : on vise peu à l'esprit ; la littérature est en léthargie, et nul ne songe à l'en faire sortir ; c'est au plaisir que l'on consacre tout son temps. La foule se presse à tous les théâtres; les calembours de Brunet font fureur; tout Paris court au théâtre des Variétés pour y rire des tribula-

256 LES PAKUniiS.

tions de M, Dumollel ; les mélodrames de Guilbert Pixérécourt font verser des torrents de larmes ; chaque soir Franconi et ses écuyers font l'admiration de deux mille spectateurs dans leur salle de la rue Monthabor ; les romances le Point du jour, Partan t pour la Syrie, la Sentinelle, font retentir tous les échos... Paris est aujourd'hui plus bruyant ; sera-t-il jamais aussi joyeux? Oui lui rendra les ombrages de Tivoli, de Ruggiéri? Par quoi remplacera-t-il ce café du Jardin Turc, où trente garçons suffisaient à peine à servir les consommateurs. .. Alors les élégants déjeunaient au café Hardi, au café Riche, aujourd'hui ils y fument!

Si la première impératrice avait beaucoup fait pour la mode, en revanche, la seconde ne fit rien : raide , guindée , sans goût, toujours h cheval sur l'étiquette, Marie-Louise s'occupait si peu de sa toilette que, dans une circonstance importante , ce fut Napoléon qui dut lui faire faire sa robe.

11 s'agissait d'assister à un bal offert par la ville de Paris ; le matin du jour fixé pour cette fête, l'empereur apprend que l'impératrice n'a pas même songé à commander une robe qui fût digne de l'éclat de cette soirée.

Aussitôt il fait appeler le fameux modiste Leroy.

L'artiste , qui avait toujours habillé Joséphine, se défendit sur la brièveté du temps.

D'ailleurs il n'a pas encore eu l'honneur d'habiller la nouvelle impératrice.

« — Un corsage bien fait d'une de ses robes vous suffit-il? demande Napoléon.

— Oui , Sire , et je vais aller me mettre à l'œuvre.

— Vous ne vous en irez pas; l'impératrice n'aurait pas sa robe.

— Mais, Sire, il me faut mes demoiselles.

— Faites-les venir.

— Mes ateliers

— Il ne manque pas de tables ici. Installez-vous. »

L'atelier de couture est improvisé; les demoiselles arrivent et se partagent la besogne.

A cinq heures la robe fut essayée , et quatre heures après , Marie-Louise, en étant parée, entrait au bal de l'Hôtel-de-Ville.

Leroy fut nommé fournisseur de l'impératrice.

Mais voici venir la fameuse comète de 1811... Tailleurs, couturières, modistes, cordonniers, etc. , etc. , vite à la besogne ! Ne faUt-il pas que tout soit à la comète? les bottes et les chapeaux, les voitures et les habits, les rubans, les bijoux, les meubles, tout doit y passer.

L'année suivante on s'habille à la Deghen, nom d'un aéronaute allemand dont les ascensions font courir tout Paris. A

llO

quelques mois de là, des mineurs, engloutis au fond d'une mine de houille que l'eau a subitement envahie , sont sauvés par le dévoûment d'un brave ouvrier nommé Coffin ; aussitôt Dcghen est oublié, et c'est à la Coffin qu'il faut être vêtu. C'est alors aussi que les promenades et les salons sont envahis par le diable, espèce de joujou en buis qu'on lance en l'air après l'avoir fait rouler sur une corde fixée à deux baguettes. Et ce ne sont pas seulement les enfants qui se livrent à ce puéril exercice; hommes et femmes, jeunes et vieux font ronfler le diable ; c'est une rage, une frénésie : quiconque n'a pas un diable dans sa poche est réputé de mauvaise compagnie.

En même temps la mythologie est en grande faveur. « Une psyché, dit le chroniqueur déjà cité, n'est plus l'âme éprise et tourmentée par l'amour, c'est un miroir destiné à remplacer les anciennes toilettes, où les beautés ne pouvaient se voir qu'à moitié. Une élégante a une figure de Saturne sur la pendule de sa cheminée; une patrouille d'amours en biscuit, de chez Dagoty, dans son boudoir; les caporaux s'y donnent le mot d'ordre : aimer. Le dieu Morphée est figuré en bronze doré sur son lit et sur son somno, meuble qu'autrefois on cachait avec soin, et dont on fait parade alors. Elle porte des casques à la Minerve, des tuniques de Vénus, des fichus à l'Iris; il n'est pas jusqu'à son cordonnier qui ne décore les pantoufles qu'il lui vend du nom pompeux de sandales à la Psyché. Elle-même ne s'appelle ni Clémence, ni Joséphine, ni Marie ; elle a quelque nom mythologique ou romanesque : 'Euphrosine, Aglaé , Aglaure, Emma, Clara,

Évelina, Ida, Mina, Lodoïska, Palmyre ou Zoé. Cependant elle a moins de prétention que ses grand'mères n'en ont eu, et moins aussi que n'en auront ses filles. Elle n'est pas encore versée dans toutes les littératures étrangères. En fait de piano, elle joue du Boccherini ou tout au plus de Steibelt; en fait de romances, elle chante : Parlant pour la Syrie, le jeune et beau Dunois ; en fait de danse, elle ne vise plus à rivaliser avec les Terpsichore de l'Opéra.

Les femmes, pendant les quatre dernières années de l'empire, portent indifféremment des robes, des redingotes, des spencers, des guimpes, des cachemires, des plumes, des fleurs, des rubans. »

En 1813, elles se coiffent à la chinoise et elles adoptent des chapeaux d'une hauteur démesurée et dont la forme faisant, par derrière, une espèce de coude, ressemble à s'y méprendre à un tuyau de poêle nouvellement posé.

Les hommes, de leur côté, s'affublent de lourds carricks, en hiver ; en été , ils portent de larges habits gris , des pantalons étroits, fendus par en bas et tombant sur le soulier.

En 1785 avait paru le Cabinet des Modes, journal qui cessa de paraître après la prise de la Bastille; sous le Directoire parut le Journal des Modes, qui existe encore aujourd'hui. 1814 donne naissance à YAlmanach des Mo"es, et ce petit livre annonce à l'univers que mademoiselle Despeaux est toujours la modiste en renom, et que mademoiselle Bertin , la célèbre marchande de

modes de Marie-Antoinette, vient de mourir dans une de ses terres, aux environs de Paris.

Quoi qu'il en soit, pendant ces quatre dernières années (1810 à 1814), quelques falbalas de plus ou de moins, des fraises plus ou moins amples, des collets ôtés ou remis, sont les seules variations de la mode, qui, au fond, est à peu près restée la même. Aucune couleur n'est exclusivement en vogue, excepté le bleu Marie Louise, plus éclatant que le lapis, moins foncé que le barbeau, très peu éloigné du bleu turc. Avant 1810, le grand art consistait à se vêtir de couleurs disparates. Ainsi, l'on voyait une femme avec un chapeau rose, un châle rouge, une robe pistache et des souliers gris ; et ce costume, qui eût été autrefois le comble du ridicule; cette alliance de couleurs, qui eût paru monstrueuse, n'était pas même remarquée. Depuis 1811, au contraire, le chapeau, la douillette, les souliers, sont, autant que possible, de la même étoffe et de la même couleur; le châle seulement doit trancher sur le reste de la toilette.

Pendant cette période, les robes sont à taille excessivement courte, au point que la ceinture se place presque sous les aisselles ; la jupe, surchargée de falbalas, volants, broderies, etc., est si étroite, que la démarche en est gênée. Les coiffures de bal sont pyramidales ; l'ampleur des chapeaux est extravagante. On porte des fichus et des brodequins écossais, et des ombrelles de percale qui se vendent 25 francs, et que la plus humble grisette dédaignerait aujourd'hui.

Les lions de cette époque se nomment petits-maîtres, incroija-

bles; ils portent, pour monter à cheval, l'habit couleur crottin, la culotte de peau avec bottes à revers, et le chapeau en bateau. A la ville, ils s'afl'ublent du chapeau à la Robinson ; du pantalon de tricot, véritable maillot qui dessine outrageusement les formes, et les bottes à la husarde, taillées en cœur au-dessous du genou, et ornées de gros glands de soie. Le soulier est cependant toujours en faveur; mais il exige le pantalon moins étroit et très long, à la ceinture duquel se montre un charivari de breloques presque monstrueux.

« A tout prendre pourtant, dit notre chroniqueur, la Parisienne des dernières années de l'empire est une charmante créature à qui il ne manque, le plus souvent, qu'une coiffure de meilleur goût, et une ceinture placée à la ceinture au lieu d'être placée sous le sein. Elle a le pied petit et la jambe fine ; sa robe courte fait foi de sa coquetterie et de sa confiance à cet égard. Aussi, grâce à ses jupons courts et à l'étude approfondie de la danse qu'elle a faite il y a quelques années, voyez avec quelle grâce elle pose ses pieds à terre ; avec quelle souplesse, quel charmant balancement elle marche. Sous ce rapport, elle a une réputation universelle. Qu'est-ce que tout cela est devenu? C'est ce qu'on ne saurait deviner, aujourd'hui que les femmes glissent plutôt qu'elles ne marchent ; qu'elles traînent des robes de vestale sur l'asphalte de nos trottoirs, et qu'il est de bon ton de leur laisser balayer la poussière des rues. Dans les avantages des dames, il n'est pas plus question des jambes aujourd'hui que si elles n'existaient pas.

Combien les vieux amateurs de l'empire doivent nous prendre en pitié, nous leurs successeurs insouciants ou déshérités ! »

Enfin nous arrivons à la première restauration, qui jeta pendant quelque temps une si grande perturbation dans les modes.

En face du costume français de 1814, qui, à tout prendre, valait bien ceux qui lui ont succédé, vient se poser un autre costume français suranné, et tellement suranné, que les vieux émigrés qui le portent paraissent, aux générations du temps, plus ridicules et plus étranges que les Cosaques et les Tartares qui les ont ramenés.

La poudre, la queue, les ailes de pigeon, le rouge, la culotte , les souliers à boucles, l'épée portée horizontalement, les figures, les airs, les manières, tout cela est tel, que les Français ne peuvent reconnaître leurs compatriotes ni s'expliquer comment ont pu s'opérer de si étranges métamorphoses, qui leur rappellent les aventures de la Belle au bois dormant.

Ils ne sont pas tentés le moins du monde d'imiter ces antiquailles.

Pourtant, le blanc sied si bien ! le lis est une si jolie fleur !

Cette dernière devient l'élément essentiel de toutes les coiffures de femmes, et le panache blanc ombrage pendant plusieurs années les toques à la Henri IV, qui sont enfin détrônées par les chapeaux à la Paméla.

En 1815, ce sont les modes anglaises qui font invasion en France : la lutte s'établit entre les chapeaux démesurés des Parisiennes et les petites capotes des Anglaises ; entre les robes courtes et closes jusqu'au menton, venant de l'autre coté du détroit, et les robes ondoyantes qui s'accordent si bien avec la souplesse charmante de la démarche parisienne.

Cela dure deux ans, après lesquels les Parisiennes demeurent victorieuses sur toute la ligne.

Les Anglaises avaient aussi tenté d'acclimater chez nous leurs ridicules voiles verts, dont le reflet suffisait pour rendre hideux le plus charmant visage.

Le voile vert fut sifflé , et il repassa bien vite le détroit pour cacher sa défaite ; cependant son apparition avait suffi pour réveiller le goût de cette parure monastique : les voiles de dentelle, noire ou blanche, dédaignés depuis longtemps, reprirent faveur; mais la vivacité française ne pouvait s'accommoder longtemps de cette parure austère empruntée aux peuples de l'Orient, et sa faveur fut de courte durée.

Des voiles qui cachaient trop de choses, on passa aux voilettes, qui ne cachaient à peu près rien : c'était trop encore, et voiles et voilettes furent bientôt jetés aux orties par ces pénitentes pour rire.

L'écharpe parut alors, et fut bientôt dans toute sa splendeur; la vogue de cette parure du moyen-âge, exhumée avec bonheur, dura deux années entières.

'2C)k LES PARURES.

Les Anglaises avaient capitulé; elles reconnaissaient la suzeraineté des modes françaises : c'était le complément de la paix générale.

Mais voilà que cette paix faillit être compromise par la vogue toujours croissante des moustaches , des bottes et des éperons : c'est la moustache cirée, la botte éperonnée, que les commis-marchands aunent l'indienne et le calicot ; ils adoptent en même temps les chapeaux-bolivar, dont les bords sont si larges qu'il est impossible à ceux qui les portent de passer par une porte de largeur ordinaire sans se décoiffer.

A ces couvre-chefs monstres succèdent rapidement les Morillo . les lier garni , et presque en même temps (1821) surgissent les manteaux à la Quiroga, qui font trois fois le tour du corps.

Cela est cher, laid, lourd, excessivement incommode, mais c'était la mode; et alors, comme aujourd'hui, la mode était Yultima ratio.

Le manteau est incontestablement un des plus anciens, sinon le plus ancien des vêtements connus; il était en usage bien avant le déluge, et il a subi depuis bien des transformations.

Le manteau rouge pourpre est, depuis plus de trois mille ans, l'insigne de la souveraineté ; il fut la parure des Césars et celle de nos derniers rois.

Les gens du monde ne l'ont jamais non plus entièrement

abandonné; on l'a porté avec manches et sans manches; en carrick, en pelisse, avec ou sans collet; tantôt court, tantôt long.

A raison de si longs et si importants services, pardonnons à ce patriarche quelques excentricités, et n'oublions pas que, s'il s'est laissé mettre à la Quiroga, il a donné naissance à la mantille.

La mantille !

Qui dira tout l'effet produit sur une imagination quelque peu vive par le seul nom de cette parure?...

Mantille !

Ces trois syllabes ne portent-elles pas la pensée tout d'abord vers ces délicieuses filles de la Castille et de l'Andalousie?

Nesemble-t-il pas voir les ondulations voluptueuses de ces corps si souples, ces traits si bien accentués, ce teint légèrement bruni, et ces beaux yeux noirs lançant des éclairs à travers les longs cils qui les voilent à demi?...

Mantille ! cela ne dit-il pas amour, mystère , volupté?

Diminutif du manteau, la mantille a été en usage chez tous les peuples de l'Europe, mais partout elle a subi de graves altérations : en France, on en a fait le mante/et, le crispin, la visite; ailleurs , après l'avoir dénaturée , on l'a tout-à-fait abandonnée.

Les Espagnoles seules ont su la conserver dans toute sa pureté originelle ; elles en ont fait le vêtement national.

Certes nos Françaises sont charmantes sous leur mantelet en tulle ou en velours, selon la saison ; le crispin , petit mantelet sans collet et sans ouverture pour les bras, leur va à ravir, mais cela ne saurait être comparé à la mantille.

Don Pèdre de Castille , Prince brave et galant , Voit-il une mantille , Il s'élance à l'instant.

Voit-il un infidèle, Il court à lui soudain :

Il attrape la belle Et pend le Sarrazin.

Ces mauvais vers d'une vieille légende ne disent-ils pas toute la puissance de la mantille?

Ce don Pèdre, plus connu sous le nom de Pierre-le-Cruel, ne saurait voir une mantille sans s'élancer vers elle !...

C'est que la manière dont elle est portée suffit pour lui révéler tout ce qu'elle cache...

Il attrape la belle !. . .

Cela est significatif : sous la mantille, il a deviné une belle , et ce n'est pas lui qui est attrapé

Bien que le chroniqueur n'en dise rien , nous n'oserions pour-

IIISTOIUK DE LA MODIi. 2()7

tant affirmer qu'il n'y ail point de mantilles menteuses, se livrant aux pratiques d'une dissimulation profonde ; et peut-être était-ce lorsqu'il en trouvai! de cette nature que don Pèdre pendait les Sarrazins

Mais ce n'est, là qu'une conjecture à laquelle nous ne voulons pas nous arrêter: les douces illusions durent toujours trop peu.

Revenons au quiroga : tandis qu'il s'étalait avec toute l'arrogance d'un parvenu, la hotte achevait de détrôner le soulier, et le dégoûtant cirage à l'œuf «''tait enterré par le brillant cirage anglais de Hunt, que le vernis devait supplanter vingt ans plus tard.

La mode, pour les femmes, suit une marche plus rationnelle : les gracieuses pelisses succèdent aux manteaux féminins presque aussi lourds que les autres; les manchons reparaissent , l'éventail renaît; en môme temps commence à se montrer la pèlerine.

Celte dernière parure est mie réminiscence d'un autre siècle, qui ne peut guère se faire pardonner qu'à force de distinction; mais quelle est la femme qui n'a pas la prétention d'être éminemment distinguée?...

Voilà donc la pèlerine sur toutes les épaules : elle n'est , il est vrai, pour le plus grand nombre, qu'une lourde superfétation, qu'une parure de so^ur converse, pouvant, au moyen de quelques coquillages, convenir également aux pèlerins men-

diants ; mais, pour quelques-uns, la pèlerine n'est que le caprice d'une jolie femme qui veut laisser quelque chose à deviner.

Et puis cela remet en mémoire ces vers moyen-âge.

Pèlerine à longs plis Cache sa fine taille ; Un grand chapeau de paille Ombre son teint de lis.

Et voilà pourquoi, depuis cette époque, la pèlerine n'a jamais été entièrement abandonnée.

Que de choses dans le monde n'ont pas tant de raison d'être.

Les volants se multiplient au bas des robes ; la coiffure en cheveux redevient savante : c'est un édifice compliqué à la construction duquel sept peignes au moins sont employés.

Enfin les tailles s'allongent, et la ceinture, si longtemps placée sous le sein , reprend sa position normale ; mais le corset et le buse tiennent bon et donnent naissance aux corsages de robes dits à la Va/ière.

Un mot des voitures.

1818 vit paraître les tandem, attelés de deux chevaux à la suite l'un de l'autre ; puis vinrent la désobligeante, le tilbury, le cart iclc, trois sortes de cabriolets à capote fixe ou se repliant à volonté.

HISTOIRE DJi LA MODE. !>()<)

Le stanhope, le phaéton à quatre roues et le dronski apparurent ensuite.

La calèche et le coupé l'emportent sur tous et restent maîtres du terrain.

Nous venons de voir apparaître le cab, qui, nous le croyons, ne les détrônera pas.

La paix conclue entre les modes françaises et anglaises paraît se cimenter de plus en plus ; les deux souveraines se font chaque jour des emprunts réciproques. Les robes françaises sont en grande faveur à Londres ; nos bijoux, nos fleurs artificielles y sont bien accueillies ; en revanche nous donnons à nos petitsmaîtres les noms de dandys et fashionables ; nous appelons notre monde élégant fa fashion, tandis que les Anglais appellent le leur le monde de haut-ton , et nous recevons avec reconnaissance un traité sur l'art de mettre sa cravate que M. Émile Marco de Saint- Hilaire, l'ex page impérial, s'empresse de traduire en langage du temps de l'empire , ce qui n'empêche pas la traduction de se vendre à cent mille exemplaires. Il est vrai que c'est un véritable traité ex-professo où rien ne manque : la candeur du texte y est relevée par l'élégance des figures représentant toutes les configurations qui peuvent être données à la cravate , depuis celle dite en collier de cheval , jusqu'à celle appelée en oreilles de lièvre.

A cette même époque , on essaie de rajeunir toutes sortes de

vieilleries, et l'on voit reparaître les toques à la Marie Stuart, les robes à la Sévigné, les corsages à la Valière, et la coiffure à fa Galatée.

Les buses et les corsets se perfectionnent et sont adoptés par les élégants, qui deviennent raides comme des momies serrées, depuis trois mille ans, sous une quadruple couche de bandelettes. Certains corsets se vendent jusqu'à 150 francs; mais aussi quelle perfection ! on ne les lace qu'à l'aide d'un moulinet , et les plus remarquables pourraient remplacer avec avantage la presse hydraulique.

Le succès des corsages à la Valière encourage les tendances iétrogrades de quelques élégantes ; il se fait quelques excursions rétrospectives dans les modes du moyen-âge , et le romantisme qui commence à poindre encourage puissamment ces tentatives. En vain le classicisme essaie de se défendre en faisant la grosse voix , on sent que son trône chancelle et que son règne va finir : YAlmanach des modes, le Chansonnier des Grâces, qui paraissent encore attendent inutilement des lecteurs ; on passe à côté d'eux sans les ouvrir, pour aller acheter les Souvenirs des Ménestrels et Y Echo des Bardes.

Malheureusement la mode, comme tous les partis puissants, a ses enfants perdus auxquels l'exaltation fait toujours manquer le but en le dépassant; aussi vit-on bientôt surgir les preneurs du laid , du monstrueux , de l'horrible ; les couleurs de certaines

étoffes furent nommées couleur de crapaud, couleur de grenouille morte d'amour, couleur de lézard sentimental.

C'est la même folie qui avait fait inventer, quarante ans auparavant, les couleurs de puce agitée, de puce effrayée, etc.; mais elle est beaucoup moins gaie : bientôt elle sera hideuse. En 1825, un incendie terrible dévore un immense bazar élevé depuis quelques années sur le boulevart ; là se trouvait une ménagerie dans laquelle étaient des serpents boas, tous les reptiles les plus affreux de l'ancien et du nouveau monde ; ils sont atteints par le feu dans leurs cages de fer, et ils se tordent au milieu des flammes en faisant entendre des sifflements épouvantables ; huit jours après apparaissent des étoffes couleur serpent d'enfer, couleur monstre, et dix autres renchérissant de hideux sur les premières.

Cette dépravation passe promptement des modes dans les mœurs; des bruits étranges se répandent : on affirme que des légions de vampires, surgissant de la société atteinte d'une incurable corruption, se répandent chaque soir dans la capitale, et frappent d'une arme aiguë toutes les femmes douées de quelques charmes extérieurs, pour se repaître de leur sang. On donne à ces assassins le nom de piqueurs. En vain toute la police de Paris est mise à leurs trousses ; commissaires, officiers de paix, gendarmes, agents de toutes sortes sont sur les dents avant d'en avoir pu saisir un seul. Pourtant leur existence est constatée par leurs crimes : une foule de jolies femmes ont été piquées; mais

les vieilles et les laides prétendent qu'on ne pique personne, ce qui fait dire à un plaisant qu'elles sont piquées de ne pas l'être, et cela, comme tant d'autres choses, finit par des calembours et des chansons.

C'est alors que le vicomte d'Arlincourt apparaît sur l'horizon romantique; ses romans : le Solitaire, Elodie, le Renégat, Ipsiboe, obtiennent un succès prodigieux ; on en fait dix éditions en trois mois. Les frondeurs prétendent que l'honorable vicomte achetait lui-même les quatre cinquièmes de chaque édition de ses œuvres : nous avons acquis la certitude que cette accusation n'était point fondée; seulement, à l'imprimerie, on relevait les formes à chaque centaine de tirage pour y faire quelques changements , et chacjue centaine devenait ainsi une édition ; mais n'est-il pas déjà prodigieux qu'un roman se vende à mille exemplaires? Nous en appelons, sur ce point, à la conscience des romanciers d'aujourd'hui.

Tout se fait au solitaire, après l'apparition du roman de ce nom ; les couleurs, les chapeaux, les robes, les habits, les gants, et les mille riens qui constituent ce qu'on appelle les articles de Paris ; on met le solitaire en drame , en vaudeville , en opéra comique ; on en fait cent portraits de fantaisie ; on le chante sur tous les tons et dans toutes les langues... Hélas ! qui eût pu dire alors à son glorieux auteur que , moins de trente ans plus tard , cet admirable chef-d'œuvre serait presque entièrement ignoré?... Ainsi passent les gloires de ce monde , et les plus beaux génies n'ont qu'une immortalité relative.

Le vicomte d'Arlincourt était à l'apogée de sa gloire, lorsqu'une dame de très haut parage s'avisa de jeter dans le monde, par l'intermédiaire du fameux éditeur Ladvocat, un petit volume qu'elle a intitulé Ourika. La dame est riche, bien née; la plume de son secrétaire ne manque pas d'élégance, et son éditeur donne chaque semaine un grand dîner aux journalistes : comment ne pas aller aux nues avec tous ces éléments de succès? Aussi le roman à' Ourika ne s'arrète-t-il pas si près de la terre, et son auteur se laisse modestement porter au septième ciel. Le moyen , après cela, de se passer de robes et de chapeaux à l'ourika? Le noble vicomte est détrôné.

Pourtant cet engouement dure peu, et à peine même apparaîtil au faubourg Saint-Germain où la dévotion est toujours en grande faveur ; mais on peut parfaitement travailler à son salut sans négliger la toilette; c'est ce que comprennent parfaitement les dames du noble faubourg ; elles savent qu'en cette matière surtout il est avec le ciel des accommodements , et elles adoptent les corsages à la scapulaire, faits en tissus d'or et d'argent, afin de faire une sorte de compensation aux turbans à la juive et à la moabite,om. bonnets et aux fichus à la neige, créés par le succès de l'opéra de ce nom.

On porte dans le même temps des bonnets à la folle , pour le négligé, et, en grande toilette, on se coiffe de la toque à la véronèse, qui fut un des grands résultats du congrès de Véronne... Eh ! pourquoi la diplomatie ne paierait elle pas son tribut à la

mode alors que le trône, l'autel et le Chéâtre sont également mis à contribution par cette puissance qui ne connaît point de rivale?

Une comédie d'Alexandre Duval , la Fille d'honneur, obtient un grand succès au Théâtre-Français ; la célèbre mademoiselle Mars portait , dans cette pièce , une robe dont les volants étaient posés d'une certaine façon, dès lors on ne voit plus que des volants à la Fille d'honneur.

Tout-à-coup, au milieu de cette riche élégance, une sorte de réaction se manifeste ; quelques-unes des femmes le plus à la mode affectent une simplicité de parure des plus singulières. Adieu volants , broderies , fleurs et falbalas ; arrière les corsages plus ou moins savants et historiés , tout cela est remplacé par la blouse !

Cette façon de robe, admise à peine jusque-là dans le négligé, voit s'ouvrir devant elle les deux battants des plus riches salons : les blouses se montrent au boulevart de Gand , aux Tuileries, à l'Opéra; on ne sait où s'arrêtera cette révolution ou plutôt cette décadence. Heureusement le chœur de Robindes-Bois attire tout Paris dans les solitudes de l'Odéon ; c'en est assez pour arrêter le mouvement qui semblait annoncer un retour à la barbarie ; en vain les blouses obtiennent-elles les honneurs de la parodie au théâtre des Variétés ; elles ne sauraient résister au coup terrible que vient de leur porter la ronde de Freischutz ; le rude chasseur est vainqueur sur toute la ligne , et

des armées de couturières et de modistes ne suffisent pas à la confection des robes et des chapeaux à la Robin-des-Bois.

Mais hélas ! il est bien vrai que la gloire n'est que fumée : le fameux Mazurier se montre au théâtre de la Porte-Saint-Martin dans un rôle de singe ; le singe s'appelle Jocko, et ses grimaces suffisent pour faire oublier Robin des-Bois; on ne peut plus être convenablement habillé qu'à la Jocko.

La mort du roi Louis XVIIf, au mois de septembre 182'i , cause une sorte de temps d'arrêt dans le domaine de la mode ; tout le monde prend le deuil : les uns pour honorer la mémoire de l'illustre mort, les autres pour se donner l'air important ; ceuxci par devoir, ceux-là par fantaisie , et beaucoup par économie.

Mais les morts vont vite, dit la ballade allemande, et la France n'est pas d'humeur à pleurer longtemps le roi que lui ont imposé les baïonnettes étrangères. Avant la fin du deuxième mois, les élégants avaient secoué leur douleur, et l'espoir renaissait dans les magasins de modes et de nouveautés. C'est alors que surgissent les manches à gigol qui font fureur, malgré leur nom grossier et leur forme disgracieuse.

« Cette dénomination ridicule, dit l'historien que nous avons consulté avec le plus de fruit , aurait dû tenir les dames en garde contre le travers qui les portait à déformer si grossièrement leurs proportions naturelles. Le talent d'une couturière, à cette époque, consiste à faire les manches à une seule couture, très

justes du coude au poignet, et démesurément amples du haut. Malheur à vous, au spectacle , si vous avez entre vous et la scène un de ces malencontreux gigots , et que la daine ne soit pas assez charitable pour l'aplatir! Il intercepte complètement la vue. Joignez à cela les chapeaux en pèlerine à bords immenses... et alors, au fond de la loge, dont les beautés à grand étalage occupent le devant, vous devez, abrité comme vous l'êtes des émotions de la scène , maugréer un peu , quelque galant cavalier que vous puissiez être, contre les fantaisies parfois singulières du chef-d'oeuvre de la création. »

C'est alors aussi que les femmes eurent l'étrange fantaisie de parodier les formes de la Vénus Gallipyge , en plaçant par derrière, au bas de leur corset, un foulard ou un morceau d'étoffe bouffante mis à cheval sur un cordon ou passé dans le lacet ; « Et quoi qu'il pût leur en coûter, dit notre chroniqueur, elles ne craignirent pas de désigner cet appendice sous le nom de polisson. »

Mais cet embonpoint, improvisé chaque jour à l'heure de la toilette, était exposé à des déformations, malgré toutes les précautions pour ne pas l'affaisser contre le dossier des sièges, et pour le relever en rejetant les fronces en arrière quand elles se levaient. Les lingères et les marchandes de modes s'en emparèrent, entreprirent de le régulariser, et l'appelèrent une tournure.

Désormais la majeure partie des dames , pour mieux se cam-

HISTOIRE Dli LA MODE. 277

brer les reins, s'approvisionnèrent de tournures toutes faites, où ni la nature ni l'art n'avaient rien à voir.

C'est ainsi que de fantaisie en fantaisie, les femmes en viennent souvent à n'être plus que des poupées bizarrement construites....

Ce n'est pas nous , mesdames , qui disons cela ; mais nous comprenons la mauvaise humeur d'une victime de la fraude.

Hélas! que nous en avons vu de ces infortunés maudire le lendemain les nœuds qu'ils s'étaient trouvés si heureux de serrer la veille ! Que de regrets, que de douleurs, que de désespoirs n'ont pas eu d'autre cause que la perfide et dangereuse habilité d'une couturière, d'un coiffeur, d'un dentiste ou d'un marchand de cosmétiques! Nous en citerons un exemple, afin, non pas d'éclairer cette voie ténébreuse, cela est au-dessus des forces humaines ; mais pour en faire comprendre tous les dangers.

C'était au temps de ces manches fabuleuses dans chacune desquelles il entrait autant d'étoffe qu'il en fallait pour la jupe, et où les tournures jouaient un si énorme rôle.

Un jeune et charmant couple, du moins en apparence, venait de recevoir la bénédiction nuptiale. Tout s'était bien passé au banquet qui avait suivi, et le bal, ouvert depuis quelques instants, était dans toute sa splendeur.

Le marié était radieux, et la jeune mariée semblait très heureuse. Pourtant une certaine fatigue se décélait sur ses traits et

dans quelques-uns de ses mouvements. Gela fut remarqué, mais personne ne s'en inquiéta, car les gens expérimentés étaient là en majorité, et tous savaient qu'on guérit vite de la fatigue quand elle n'a d'autre cause que le plaisir.

A minuit, la mariée disparaît ; son mari, qui l'a suivie du regard, s'éclipse peu d'instants après : il arrive à la porte de la chambre à coucher, et déjà il s'apprête à frapper doucement. Mais au bruit qui se fait à l'intérieur, il s'arrête et prête une oreille attentive.

— Ah ! Madame, disait une voix qu'il reconnut pour être celle de la femme de chambre, est-ce donc ainsi que vous reconnaissez mes sarvices? Pouvez-vous oublier que c'est à moi que vous devez votre bonheur ?

— L'impertinente! répondit d'une voix aigre et stridente la nouvelle mariée. Osez-vous bien, malheureuse, tenir un pareil langage ? Je ne saurais mieux montrer le cas que je fais de vos services, qu'en vous chassant, et je vous chasse.

— Prenez garde, Madame, ne me poussez pas à bout, ou je parlerai Mais non, je n'aurai pas besoin de parler pour être

vengée. On ne portera pas toujours de ces larges manches qui dispensent d'avoir les épaules égales ; les corsets menteurs ont besoin pour être pris au sérieux d'une main habile que vous chercherez vainement quand je serai partie. . . .

— Ah ! la misérable! la scélérate ! criait la mariée on accom-

pagnant ces exclamations d'une espèce de sifflement aigu ; mon Dieu!.... elle me fera mourir....

— Ne grincez pas les dents, Madame, car vous savez que cela se casse aisément et coûte fort cher.

— Monstre infâme ! vous fairez-vous? Oh !... A. h !.,.

— Ces dernières exclamations furent suivies du bruit d'un corps tombant sur le parquet. Le marié , hors de lui , fait céder la porte d'un coup de genou; il s'élance et arrive près de la jeune femme qui se tord dans d'horribles convulsions. Déjà la femme de chambre avait coupé cordons et lacet; et d'un seul regard l'époux infortuné put se convaincre de toute l'étendue de son malheur : il avait épousé une bossue dont les plus belles dents, achetées chez Désirabode , gisaient brisées sur le parquet. Furieux , désespéré , il s'enfuit en jurant de ne revoir jamais celle qui l'a si horriblement trompé. Mais le divorce est impossible ; cette femme portera toujours légalement le nom qu'il lui a donné, et quelque part qu'il aille, il aura toujours à redouter l'application delà loi : Palerest quem uuptiœ démons Iront.

0 vous ! qui vous sentez le courage d'affronter de tels dangers, que ce terrible exemple vous fasse apporter dans cette grave affaire toute la prudence qu'elle exige : ne négligez rien pour obtenir les confidences de la camériste ; car de même qu'il n'est pas de grand homme pour son valet, il n'y a pas de femme irréprochable pour sa femme de chambre : cette fille possède les se-

280 LES FARURES.

crets du cœur de sa maîtresse comme ceux de sa toilette : elle a surpris les uns et elle confectionne les autres; elle sait au juste le compte de la tailleuse et de la modiste , la quantité de ouate qui entre dans le corsage , etc. , etc. , etc.

Écoutez encore ce que dit à ce sujet le judicieux écrivain que nous ne nous lassons pas de citer.

« Les stratagèmes de la coquetterie moderne ont été poussés aussi loin que possible. Les plus ingénieux mensonges ont été offerts en adoration au monde. Les cosmétiques , l'art du coiffeur, celui du dentiste , réalisent tous les jours les merveilles de la fontaine de Jouvence. Les couturières et les faiseuses de corsets ont élevé la baleine, la crinoline, la ouate et la piqûre jusqu'à la hauteur artistique de la plastique. Au moyen de toutes ces ressources et de ces supercheries, les disproportions d'âge, les inégalités entre la beauté et la laideur tendent tellement à s'effacer, en apparence du moins, que les femmes âgées finissent par se faire, à cet égard , assez d'illusion pour courir intrépidement les mêmes aventures que les jeunes. Dans les soirées , dans les bals , dans les concerts , dans les fêtes publiques , elles découvrent, ainsi qu'elles, leurs bras, leur poitrine , leurs épaules, avec une naïve confiance en elles-mêmes et une libéralité bienveillante digne de l'âge d'or. »

Que vous en semble ? n'y a-t-il pas là sujet à de graves méditations ?

« Pendant quelques années, à partir de 18*25, la coiffure affecta une surcharge maniérée et extravagante.

C'était à la fois, sur les côtés, une masse de boucles épaisses ; sur le haut de la tête quatre à cinq coques, des nattes, un diadème de tresses construit de la main du coiffeur; un peigne placé de travers, et des nœuds de ruban juchés au milieu de tout cela.

Comme le cuir chevelu ne pouvait pas porter une moisson de cheveux aussi abondante, il fallait en avoir d'emprunt.

Une femme modeste ne s'en tirait pas à moins de deux fausses queues et de deux paires d'anglaises, ou mèches pendantes qu'on fixait sur les côtés avec des peignes.

C'était le beau temps du commerce des cheveux.

Dans les foires de Normandie et de Bretagne principalement, où les marchands allaient s'approvisionner, souvent deux ou trois cents jeunes femmes cédaient leur chevelure pour un bonnet ou un tablier.

Dans les brillantes réunions où triomphaient nos beautés aristocratiques, l'ardent jeune homme qui eût donné son sang pour posséder une mèche de cheveux de la femme adorée , ne se doutait pas qu'il se mettait l'âme à l'envers pour les cheveux morts d'une fille de basse-cour des environs de Coutances et de Quimperlé. »

L'année 1825 est une de celles qui doivent occuper le plus de place dans les fastes de la mode.

Le sacre de Charles X , au mois de juin de cette année , excite l'imagination de tous les artistes qui s'occupent de luxe et de parure; les diamants, les bijoux de toutes sortes sont en grande faveur ; les tissus les plus transparents sont aussi les plus recherchés, ce qui s'accorde assez mal avec les tendances bigotes de la cour ; mais la mode vit de contrastes.

Les femmes ne sont plus habillées, elles sont enveloppées dans un nuage de gaze si léger, qu'il laisse voir tout ce qu'elles n'ont pas intérêt à laisser deviner : les bas à jour permettent d'admirer la transparence de la peau ; le mouchoir brodé et garni de valencienne, tiendrait dans un tuyau de plume, et se paie jusqu'à mille francs.

Les robes sont de plus en plus décolletées. Déjà, l'année précédente, la duchesse de Berry avait encouragé par son exemple cette tendance à ta vérité, au point de scandaliser le roi Louis XVIII, qui lui dit un soir en la voyant partir pour le bal : « Prenez garde, ma fille, votre robe va tomber.... Mais la leçon n'avait pas eu plus de succès que celle donnée par Marie-Thérèse à sa fille Marie -Antoinette, à propos de son extravagante coiffure.

Malgré la bigoterie qui fait chaque jour des progrès sous le nouveau règne, les corsages descendent de plus en plus, et la jupe se raccourcit ; les cagots s'en vengent en faisant rallonger les robes

des danseuses de l'Opéra, mais elles deviennent plus transparentes à mesure qu'elles s'allongent davantage, et le diable n'y perd rien.

Les culottes, les bas de soie blancs, les boucles d'or, l'habit à la française et l'épée ne se montrent plus qu'aux bals de la cour ; ailleurs le pantalon acquiert droit de cité , mais il est en même temps menacé d'une nouvelle invasion féminine.

Nous disons nouvelle, parce que déjà, dans les deux ou trois années précédentes, quelques dames des plus hardies avaient tenté d'accomplir cette usurpation : sous un prétexte d'hygiène, elles avaient mis le pantalon sous la robe, mais cela avait eu peu de succès.

Cette fois l'entreprise mieux conduite réussit complètement.

Il faut l'avouer, nous le méritions bien : nos dandys n'avaientrils pas usurpé le corset, le rouge et l'éventail?

Ce n'était qu'une juste représaille de ces honteux méfaits.

Pour se consoler de cet échec, les élégants mettent deux gilets l'un sur l'autre, et ils commencent à laisser pousser leurs moustaches, sans doute pour rappeler aux dames que :

Du côté de la barbe est la toute puissance ; mais ce proverbe en action reste sans effet.

Les dames, à cette même époque, se montrèrent tout-à-coup éprises des portraits en médaillon ; elles en ornaient leurs brace-

28/l LES PARURES.

lets, leurs agrafes, leurs ceintures; les portraits d'enfants étaient préférés : cela donnait à une jeune femme un air de mère de famille qui la rendait intéressante.

Ce ne sont pas seulement les théâtres , la littérature , la politique , les événements remarquables qui donnent alors de l'aliment à la mode ; les crimes les plus épouvantables sont aussi matières à parures.

Un scélérat , un monstre épouvantable , nommé Papavoine , égorge , dans le bois de Vincennes , deux enfants sous les yeux de leur mère. On croirait que le nom de cet exécrable assassin dût faire horreur à toutes les femmes , et particulièrement aux mères ; eh bien ! par une incroyable fantaisie de la mode , à partir de ce jour et pendant le reste de l'année , on n'habilla plus les enfants qu'à la Papavoine.

Les hommes , de leur côté , se procurèrent le modèle du chapeau que portait le meurtrier lors de la perpétration du crime, et les élégants se coiffèrent à la Papavoine.

Les dames, en 1826 , adoptent lecrispin, petit manteau sans collet et sans ouverture pour les manches, modification de la mantille, comme nous l'avons dit plus haut, et qui jusqu'alors n'avait appartenu qu'aux costumes de théâtre, ainsi que son nom l'indique.

C'est aussi à cette époque que la philanthropie devient une

vertu à la mode; tout le monde veut être philanthrope. Il estvi , i qu'à ce jeu on ne peut rien perdre, et qu'il paraît facile d'y ga * gner quelque chose.-

On pleure sur ces infortunés criminels qui peuplent les bagnes; on publie un Journal des prisons qui a presque un succès de vogue ; on imprime sur le système pénitentiaire de forts gros volumes que personne ne lit , mais que beaucoup de gens croient ne pouvoir se dispenser d'acheter, attendu qu'ils sont vendus au bénéfice de messieurs les voleurs et assassins.

Quelques années auparavant, on publiait tous les mauvais ouvrages au bénéfice des Grecs ; mais le Grec s'use, et on trouve convenable de le remplacer par le bandit.

C'était pousser bien loin l'excentricité ; pourtant on ne s'arrête pas en si beau chemin : les femmes portent des colliers en or bruni qu'on nomme galères , on voit serpenter sur les gilets des hommes de grosses chaînes qui portent l'agréable nom de forçats, et l'on pare les jeunes personnes d'une sorte de collier en velours qu'on appelle carcan.

En 1827 , le célèbre Talma meurt , et à cette occasion les femmes se parent de manchettes à la Talma.

Une tribu (TOsages est amenée des confins de l'Amérique à Paris ; on admire le teint cuivré de ces nouveaux hôtes de la France , et la couleur osage a une vogue de deux mois. * kl

A la même époque, le pacha d'Egypte envoie au roi de France une très belle girafe qu'on loge au Jardin-des-Plantes où l'on vient l'admirer de tous les points des quatre-vingt-six départements , et voilà cette illustre étrangère si bien à la mode , que les manches à gigot sont forcées de lui céder le terrain : on fait des manches à la girafe, qui sontbientôt remplacées elles-mêmes par les manches à l'imbécille, d'où l'on revient aux manches à gigot , faute de mieux ou faute de pire.

Les théâtres fournissent peu de chose à la mode pendant cette année, cependant on voit les pèlerines à la vieille créées par une actrice aimée.

Et puis les préoccupations politiques augmentent chaque jour: le ministère Villèle a perdu la majorité ; sa chute est imminente.

Les hommes ont abandonné le manteau ; ilsportentde longues et larges redingotes blanches en castorine ou en alpaga.

1828 voit naître les voitures omnibus attelées de trois chevaux; les Dames blanches, dont les cochers font de la musique en fouettant leurs chevaux, et les Tricycles montées sur trois roues.

C'est aussi vers lafm de cette année que les Parisiennes inventent le boa, sorte de fourrure en forme de serpent qui s'enroule autour du cou et tombe sur les épaules ; le boa de médiocre dimension se nomme chat, et le plus petit s'appelle rat.

Le chat et le rat passent vite ; mais le boa a la vie plus dure;

il reste en faveur jusqu'en 183Zj , et les Anglaises, qui l*ont adopté un peu plus tard, le porlent jusqu'en 1836.

La mode reste presque stationnaire pendant l'année 1829 ; les chaînes et les bracelets en or sont remplacés par des bracelets et chaînes en argent h peu près de la môme sorte ; les manches à gigot deviennent de plus en plus amples, mais sans changer de formes; les tournures sont d'un volume scandaleux, et le visage d'une jolie femme est englouti dans les profondeurs d'un chapeau dont la passe ressemble à une capote de cabriolet.

Après la révolution de 1830, il y eut encore un temps d'arrêt dans les caprices de la mode ; les tendances républicaines l'effrayèrent; mais cela dura peu, et bien que les grandes dames boudassent la royauté bourgeoise, et que les émeutes, les insurrections qui se succédaient fissent trembler les beautés de l'aristocratie financière , les marchandes de modes restèrent sur la brèche et soutinrent bravement le choc.

Grâce à elles, les femmes renoncent enfin aux chapeaux à grandes passes adoptés dans les derniers temps de la restauration, pour prendre le chapeau bibi, gracieuse et coquette coiffure dont le succès est prodigieux.

Les hommes , de leur côté , adoptent le chapeau gris ; ils portent les cheveux à la Périnet Lec/erc et à la mal-content.

C'est en 183fr que les manches à gigot disparaissent tout à fait, après un règne d'un peu plus de dix ans.

Les énormes lire-bouchons que les femmes portent depuis plusieurs années font place aux bandeaux et aux nattes à la Berthe; mais, en 1837, les tire-bouchons et les anglaises reprennent faveur.

Les corsages des robes se font à la Berthe, et les manches à la Françoise de Foix.

Les élégantes portent à leur ceinture des châtelaines, sorte de crochet en or où les dames du moyen-âge suspendaient les clés de leurs meubles, et où les Parisiennes suspendent leurs clés de piano et de boîte à gants.

A partir de ce moment , les modes moyen-âge font fureur ; les vieilles dentelles se vendent à un prix fabuleux.

On voit quelques robes à queue ; les paniers et la poudre osent reparaître; mais cela ne dure qu'un instant pendant le carnaval.

Dès 1828, la lutte s'était établie entre les châles et les manteaux.

Le cachemire de l'Inde, quoique maladroitement altéré par les fabricants du cachemire travaillant d'après des dessins envoyés de Paris, conservait toujours son prestige et sa dignité , comme les choses véritablement hors ligne dont la supériorité n'étant pas seulement conventionnelle, doit nécessairement triompher du caprice.

Mais si le cachemire convient aux femmes grandes, il en-

gonce les petites; et puis il n'était plus de bon ton de se draper dans un cachemire; on le portait étendu sur les épaules, etpendant comme sur un porte-manteau ; cela suffit pour donner un instant l'avantage au manteau.

Après 1830 , le châle tartan fit tout-à-coup irruption dans le domaine de la mode ; mais ce fut une fantaisie qui passa rapidement : les petites bourgeoises elles-mêmes, qui l'avaient substitué au cachemire en bourre de soie, ne tardèrent pas à le dédaigner, et il tomba dans le domaine des cuisinières et des dames de la halle.

Le châle en crêpe de Chine qui déjà, à plusieurs reprises, était apparu à l'horizon , acquit tout-à-coup une grande faveur au commencement de l'été de 1838; le blanc à longs effilés était surtout en vogue, à cause de sa transparence et de la finesse de son tissu qui lui permet de se mouler sur la taille et de dessiner les formes.

I Ses ondulations avaient leur poésie , et trahissaient dans celle qui le portait un de ces caractères de femme qu'il ne faut pas laisser mourir sans confession.

Vint ensuite le châle tapis, dont la vogue dura deux ans. C'est alors aussi qu'apparut le burnous , manteau algérien détrôné un peu plus tard par le caban, et que, à l'écharpe en taffetas noir placée carrément sur les épaules, dont le règne fut court, succéda le mante/et, que l'on quitta pour le crispin et la visite, et que l'on reprit dix ans après.

Une récente innovation a cherché à nous apporter le mantelet cachemire; nous ne pouvons qu'applaudir à cette tentative; nous espérons avoir un jour des robes toutes tissées avec des dessins différents pour les différentes parties du corps.

Mais quoi qu'il arrive, nous osons prédire que le châle ne sera pas détrôné, et qu'il demeurera le complément des plus brillantes toilettes aussi bien que des plus modestes.

C'est que le châle se prête volontiers à toutes les exigences, et qu'il s'associe merveilleusement à toutes les formes, à tous les mouvements, à toutes les démarches, à tous les airs, à toutes les tournures.

11 ne faut qu'un peu de goût pour sentir quel châle convient à telle robe ou à telle autre, pour comprendre le contraste et l'affinité des couleurs et des étoffes.

Pourtant quelque facile qu'il soit d'éviter l'écueil, plus d'une femme d'esprit y a échoué : nous en citerons un exemple pris parmi beaucoup d'autres.

Une riche veuve, jeune, brillante et jolie, avait inspiré à une de nos célébrités artistiques une violente passion.

Elle-même était vivement éprise de l'homme qui l'adorait; mais à peine venait-elle de quitter le deuil, et les convenances ne permettaient pas qu'elle reçût les soins de l'artiste avec trop d'empressement.

Un soir pourtant, au sortir d'une fête où tous deux avaient assisté, le soupirant obtint l'insigne faveur de conduire la dame jusqu'à sa voiture ; puis, dans le trajet du salon à la cour, il devint si pressant, l'amour l'inspira si bien, que la jolie femme émue, vaincue, laisse son cœur imposer silence à sa raison, et permet au soupirant de l'accompagner jusqu'à son hôtel.

Qu'on juge de la joie dont l'heureux mortel se sentit transporté ! à peine pouvait-il se contenir; son cœur battait à lui briser la poitrine ; de ses yeux s'échappaient des étincelles électriques capables d'embraser le marbre, jamais il ne s'était senti si fort, et pourtant il lui fallaitse faire violence pour ne pas chanceler comme un homme ivre.

Enfin on arrive à la voiture, la portière s'ouvre, 4et comme il sent le bras de la dame frémir doucement sur le sien, il s'élance pour saisir la pelisse ou le cachemire qui, dans sa pensée, ne pouvait manquer de se trouver sur les coussins de la voiture; en effet, un tissu doux et moelleux lui tombe sous la main ; il s'empresse de le jeter sur les épaules de sa bien-aimée ; mais au même instant, il reconnaît qu'au lieu d'un cachemire il n'a saisi qu'un affreux, qu'un ignoble chàle de poil de lapin ! Un de ces châles dont les marchandes de la halle ne voulaient plus déjà depuis longtemps.

Le malheureux parvient à grand'peine à étouffer un cri d'indignation et de dégoût près de lui échapper ; mais ses forces sont épuisées par cet effort suprême ; sa tête tombe sur sa poi-

trine , et ne sachant ce qu'il fait, mais obéissant à ses nobles instincts , il s'éloigne comme un homme qui , frappé au cœur, cherche la place où il pourra mourir en paix.

Pourtant il n'en mourut pas ; seulement il alla se coucher, et le lendemain en se réveillant il se trouva complètement guéri de ce violent amour qu'il avait cru devoir être éternel.

Quant à la dame, bien qu'elle n'eût pas parfaitement compris la cause de cet accident , elle remplaça dès le lendemain son châle de poil de lapin par un riche cachemire ; mais le mal était sans remède , et cela ne put lui faire retrouver ce qu'elle avait perdu.

« Et pourtant, disait madame de Genlis à laquelle nous avons entendu raconter cette anecdote , et pourtant un châle de poil de lapin est une excellente chose, bien douce et bien chaude ; mais, mon Dieu ! l'amour s'effarouche de si peu ! »

Au commencement de 1838 , la mode se trouva à l'état de calme plat ou à peu près.

Ce n'est pas que les fabricants , les modistes et les couturières manquent d'activité , non plus que les tailleurs , les chapeliers et les chemisiers ; les étoffes abondent , au contraire , elles sont si nombreuses que leur nomenclature suffirait à remplir un volume ; mais il semble que cette trop grande quantité d'aliments soit pour la mode une cause de malaise : il y a pléthore.

Heureusement un événement littéraire vint rendre le mouvement et la vie à cette souveraine presque écrasée sous le poids de sa prospérité.

A force de dire que la tragédie était morte , les apôtres du romantisme avaient réellement achevé de la tuer, ce qui d'ailleurs n'était pas difficile, et n'avançait guère la fin de la moribonde.

Donc la tragédie était morte, bien morte et enterrée; c'était la ferme croyance de tout le monde, excepté de messieurs les comédiens du roi , qui , ayant acheté tant de leçons de déclamation, voulaient continuer à les revendre, et pour y parvenir essayaient de temps en temps de galvaniser un cadavre déjà refroidi. Car, pour ces gens-là, un artiste dramatique n'est pas un être de grand cœur et de haute intelligence, capable de sentir, d'apprécier et de peindre tous les mouvements de l'âme; c'est un automate, une sorte de clavier qui répète une leçon notée sans s'occuper du reste. Ils veulent absolument qu'il soit impossible de ne pas crier ici, soupirer là, s'attendrir à tel mot, se montrer calme à tel autre. . .

Les pauvres gens, malgré tous leurs efforts, voyaient le culte de leur Dieu s'amoindrir ; les élèves étaient de plus en plus rares ; mais voilà qu'un jour un de ces hardis novateurs, qui avait puissamment concouru à inaugurer la nouvelle école , s' ennuyant et cherchant quelque paradoxe à caresser pour ranimer sa verve ,

s'avise de jeter les yeux sur le Théâtre-Français, dont le public, depuis longtemps déjà respectait la profonde solitude.

Or il y avait alors dans le monde dramatique une pauvre jeune fille maigre, sèche, aux formes anguleuses, qui, n'ayant pu parvenir à jouer passablement le vaudeville sur une scène de troisième ordre, avait pris le parti de se vouer à Melpomène , et moyennant une certaine quantité de leçons de déclamation , elle s'était fait admettre au Théâtre-Français, où ses débuts s'étaient sagement faits incognito.

Notre écrivain, ayant besoin de se faire une affaire de plume pour s'entrenir la main, aperçut cette artiste un soir qu'il venait de s'éveiller dans sa loge au milieu d'une scène. «Bon! fît-il, voilà mon paradoxe trouvé. » Et le lendemain il écrivait dans son journal :

« 0 Welches! vous dites que l'art se meurt, que les véritables artistes manquent vous pleurez sur des ruines, et

vous ne voyez point la merveille que vous avez sous les yeux.

« Cessez donc de pleurer ; allez au Théâtre-Français entendre la divine Rachel dans les Horaces, et à moins que vous n'ayez le cœur ossifié, vous le sentirez battre aux imprécations de cette Camille divine. »

Il y avait quatre colonnes sur ce ton.

La spirituelle critique s'attendait à la controverse; c'était ce

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qu'il cherchait ; il ne la trouva point : on le prit au sérieux ; la foule se porta au théâtre depuis si longtemps abandonné. Moins de quinze jours après, la jeune actrice était définitivement placée au premier rang des divinités dramatiques, et comme la vogue s'appuyait cette fois sur le talent, elle dure encore.

On sent bien que la mode n'eut garde de négliger cet immense succès : on fabriqua en toute hâte des étoffes Rachel, des gazes, du crêpe Rachel, des chapeaux Rachel ; on eut des voitures Rachel, on monta à cheval à la Rachel.

Ce fut une véritable rage, une sorte d'adoration frénétique ; les dames du plus haut parage n'allaient au Théâtre-Français que pour admirer Rachel, et il n'en était pas une qui ne tînt à honneur de lui jeter son bouquet, bouquet souvent payé au poids de l'or, et qu'une même soirée voyait naître et mourir.

Nous avons bien eu les draps d'isly, les étoffes Mazagran, à propos des hauts faits de nos soldats en Afrique ; mais cela ne fit que passer, tandis qu'aujourd'hui même les modes Rachel ne sont pas encore entièrement abandonnées.

Cependant l'activité des fabricants ne se ralentit pas ; les artistes en nouveautés et en modes font des efforts prodigieux pour empêcher le mouvement , né d'un si heureux hasard , de se ralentir, et grâce à eux l'amour du luxe pénètre jusque dans les classes les plus infimes ; ce ne sont plus seulement les petites marchandes , les modestes bourgeoises qui se rangent sous les bannières de la mode ; mais encore les grisettes et jusqu'aux plus humbles ouvrières.

Il est vrai que le génie industriel aplanit singulièrement les voies devant elles : par lui les dentelles , le velours , le cachemire sont mis désormais à la portée de toutes les bourses ; sous des mains habiles , le coton , en véritable Protée , a pris toutes les formes; il s'est caché1 sous tous les masques; il est devenu velours , tulle , dentelle , il a singé la laine et la soie , et il a pénétré, jusque dans le mérinos que l'art du teinturier achève de transformer en cachemire.

Ce faux luxe ne put avoir que de déplorables résultats ; car on ne s'arrête point sur cette pente , et le clinquant qu'on acquiert à grand'peine ne fait qu'aviver le désir de posséder l'or pur. '

Et puis l'éclat de ces richesses menteuses est de si peu de durée ! et il est si difficile de renoncer à briller quand on a brillé un jour!...

N'empiétons pas sur le domaine du moraliste. Ce n'est pas que nous n'ayons suffisamment sondé les profondeurs du mal ; ses causes et ses conséquences nous sont connues ; mais nous n'y savons point de remède, et nous n'avons pas mission d'attrister les gens.

Les tentatives de ces pauvres filles d'Eve déshéritées, pour prendre quelque part à ce qu'elles regardent comme une des plus douces joiesde ce monde, excitenU'indignation des grandes dames: comment souffrir qu'une boutiquière soit vêtue, en apparence du moins , comme une duchesse ?. . .

Allons, ministres de la mode, c'est à vous qu'il appartient de

lever cette difficulté ; frappez vos fronts puissants afin qu'il en sorte de nouvelles merveilles...

Vivat! voici des turbans faits d'un nouveau tissu d'or, du foulard de Memphis, du gros de Tydaris et de Sidon. des points d'Arménie...

Mais cela est trop brillant , trop précieux pour être logé bourgeoisement : de même que la boutique s'était faite magasin , le magasin se fait salon ; les vitres sont remplacées par des glaces, les comptoirs ont fait place aux riches fauteuils', divans , causeuses ; le cabinet d'une couturière est plus somptueux que celui d'un ministre; et c'est dans un fantastique et délicieux boudoir que la marchande de modes reçoit ses clientes.

Les robes qui, en 1838, étaient déjà d'une ampleur extraordinaire, deviennent de jour en jour plus amples encore; il n'entre pas moins de quinze mètres d'étoffe dans la robe d'une riche bourgeoise ; celle d'une grande dame en exige dix-huit mètres. Les plis et les fronces de la jupe se multiplient à l'infini ; les sous-jupes en crinoline aidan^ une femme, en grande toilette, peut donner une juste idée de la célèbre mère Gigogne , et l'on est tenté de se demander ce qui va surgir de cette espèce de montgolfière qui semble près de s'envoler.

Mais pendant que les dames s'ingénient à pousser le luxe de la toilette jusqu'à ses extrêmes limites, le costume des hommes tournait de plus en plus au vulgaire et au trivial : les lions du jour s'ensevelissent dans des vareuses, des paletot s-sacs, et quelques*

uns cachent leur crinière sous d'ignobles feutres qui semblent avoir

été dérobés aux forts de la halle.

Hélas ! après ces derniers succès, nous n'avons plus à constater que la décadence du goût.

Dès 1831, les moustaches monstres étaient en grande faveur ; à cette époque aussi commencèrent à se montrer les barbes longues. En même temps la passion du tabac envahit toutes les classes : la France commence à n'être plus qu'une immense tabagie; les femmes elles-mêmes sont atteintes de cette épidémie, et l'on voit des cigarres déformer les plus jolies lèvres...

Désolation de la désolation !

Le mal augmente avec une rapidité effroyable ; l'élégance et la galanterie françaises sont en pleine décadence : la pipe et le paletot menacent de tout niveler, jusqu'à ce qu'enfin le paletot luimême soit frappé d'anathème par les blouses gauloises.

Mais déjà la réaction commence; une restauration est imminente. . .

Ne vous effrayez pas, citoyens! la prétendante ne veut pas violer votre constitution, et plus que vous, elle tient au suffrage universel.

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