Perraud, statuaire, et son oeuvre. Souvenirs intimes
A la mort de Perraud, je fis, pour la Sentinelle du Jura, deux articles biographiques, qui parurent plus tard en brochure.
J'en envoyai à presque tous les amis et admirateurs du grand artiste , les priant de n'en prendre que le côté curieux et de me pardonner le style peu littéraire, n'étant pas écrivain moimême.
Je reçus la lettre suivante de Champfleury : « La fenêtre que vous avez ouverte sur la vie de Perraud, les luttes de l'homme avec la nécessité, ses lettres, me le montrent tout à coup sous un jour qui n'est pas celui de l'Institut. L'homme est bien de vos montagnes et son récit de la conversation qu'il eut avec Courbet témoigne un esprit du correct, mais à qui la vitalité ne fait pas peur.
« Votre brochure, cher Monsieur, nous apprend plus sur l'artiste, que dix éloges académiques et elle m'intéressait tellement que je
tournais les feuilles à regret, sachant que j'arriverais trop tôt à la fin. »
Plus de soixante lettres qui m'arrivèrent, toutes dans le même ordre d'idées me firent croire que j'avais touché juste. Je réédite cette brochure en volume, en donnant beaucoup plus de détails et des nouvelles lettres de Perraud.
J'espère ainsi intéresser le lecteur, en faisant encore mieux connaître cet homme de cœur et de grand talent, qui est une des gloires de la France.
Je me suis rappelé ce qu'il m'écrivait au sujet d'une petite biographie que j'avais faite de lui en 1869, pour la Sentinelle du Jura, au moment où le jury lui décernait la médaille d'honneur à l'Exposition universelle. Voici sa lettre :
« Mais est-ce donc moi qui vous ai raconté ces enfantillages, ou les avez-vous recueillis à Salins ? comme qu'il en soit, ça m'a fait rire de les lire en lettres moulées, comme on dit là-bas. Je veux même, quoique indigne, vous faire mon sincère compliment de la façon dont vous avez dit cette petite légende, avec un naturel char-
mant. Puisque vous avez du talent dans ce genre, et que vous ne serez jamais occupé du souci de gagner votre pain, je vous engage bien à profiter de tout ce qui se présentera à vous pour le cultiver, vous vous procurerez par là de vives jouissances, ne le feriez-vous que comme dilettanti.
« Les faiseurs de biographies qui n'y voient souvent pas plus loin que leur nez, sont à peu de choses près de la même farine. Ils ont pour défaut de faire des sujets dont ils s'occupent, une spécialité si idiote, qu'ils se ressemblent à peu près tous, comme des pruniers faits tout exprès pour porter des prunes. De ceux-ci, il y en a assurément, c'est le plus grand nombre, aussi sont-ils faciles à reconnaître à leur marque de fabrique. »
Le lecteur verra que j'ai fait tout mon possible pour lui montrer Perraud sous son côté vrai, comme il désirait être connu.
Salins, mars 1877.