Pestalozzi et l'éducation élémentaire
En inscrivant le nom de Pestalozzi, après ceux de Rousseau et de M. Herbert Spencer, dans la lisle des grands éducateurs, nous rendons un juste hommage à un homme de cœur, à un homme d'action, excellent entre tous, qui n'est pas assez connu en France, que l'on a parfois décrié, dénigré, alors que peut-être ailleurs il était exalté avec excès, mais qui, impartialement jugé, mérite une des premières places dans le livre d'or de l'histoire de V éducation.
N'est-ce point de lui que l'Anglais André Bell, qui pourtant n'appréciait pas ses méthodes d'instruction, a dit qu'U était un « homme de bienveillance, d'enthousiasme et de génie » '.' N'est-ce point lui que l'Allemand Dieaterweg saluait comme le « père de l'école du peuple» '.'
Pestalozzi a été le continuateur direct de Rousseau. J.-P. Richler, dans sa Levana, écrivait en 1806: « El maintenant Pestalozzi continue parmi le peuple l'œuvre de Rousseau». Mais tandis que l'auteur de l'Emile n'a en qu'un élève, et encore un élève imaginaire, Pestalozzi a élevé des milliers d'enfants : il a d'ailleurs formé des maîtres non moins qu'instruit des élèves. Il a exercé sur l'éducation de sontemps une extraordinaire influence, qui s'est maintenue pendant tout le cours du siècle, passé. En 1861, la Société des instituteurs communaux de Berlin n'hésitait pas à faire celte déclaration: « Nous sommes convaincus que les résultats heureux jusqu'à présent obtenus ilans nos écoles malgré les règlements officiels, — les fameux Reglllative de 185 ■.
sont dus en grande partie au corps des instituteurs qui ont été formés selon les principes de Pestalozzi.»
Peslalozzi est certainement et sans contestation possible le créateur, par l'idée, sinon par le fait, de l'école nouvelle, le promoteur de la pédagogie moderne. lia rêvé, il a voulu l'école universelle, l'école gratuite, laïque, accessible à tous les enfants, riches ou pauvres, comme l'Église ou le Temple est ouvert aux hommes de toute condition. Et pour préparer l'accomplissement de son rêve, il a dévoué, sacrifié son existence. Il n'a vécu que pour les autres. H a passé sa vie h se dépouiller, à se ruiner, à s'épuiser, corps et âme, au service de l'humanité, de l'humanité souffrante et pauvre. C'est aux humbles et aux petits surtout qu'il a dédié les sentiments de son cœur et les efforts de son activité, passionné pour les droits et la liberté du peuple, pour la vertu et le bonheur du peuple.
En choisissant le sous-titre de zetle élude, nous aurions donc pu tout aussi bien écrire Pestalozzi, et l' éducalion populaire. Mais ce n'est pourtant pas au peupleseul qu'il s'adressait ; et dans sa pensée il ne devait y avoir qu'une même éducation, une instruction commune, pour les enfants, /ils de bourgeois, fils d'ouvriers ou de paysans. De même, si l'on considère un des principes essentiels de sa méthode, il n'aurait pas été inexact de dire : Pestalozzi, et l'éducation intuitive, puisqu'il est le véritable initiateur des « Leçons de choses». Si nous avons préféré définir autrement le caractère de son (puvre, c'est que l'intuition, quelque importance qu'il lui attribue, n'est cependant que le point de départ de son système d'enseignement. .Xous pensons avoir mieux répondu à sa pensée, en même temps que nous nous conformons à son propre langage, en lui attribuant pour domaine spécial V n éducation élémentaire », celle qui vise la première initiation de l'enfant à la science et à la vertu. V « éducation élémentaire », tel est bien le but constant de l'infatigable activité de Pestalozzi. Il n'a travaillé, quand il a pu agir selon son inspiration, et quand les circonstances
ne lui ont pas imposé un rôle dont il ne voulait pas, il n'a travaillé que pour l'enfance. Il n'a excellé que dans l'art d'élever les tout petits à la vie intellectuelle et morale. « Ce qui dans mes aspirations, disait-il, m'appartient en propre, date des premiers élans de ma jeunesse pour le peuple et pour l'enfance. » Dans son dernier ouvrage, le Chant du Cygne, il consacre deux cents pages a une analyse développée de l'idée de t'Elementarbildung. Dans le discours qu'il préparait, quelque temps avant sa mort, pour la. Société Helvétique qui l'avait proclamé son Président, c'est avec insistance qu'il revenait encore sur ce cjui constitue l'idée de V « éducation élémentaire ».
Sa vraie gloire a été de n'aspirer qu'à un seul emploi dans le monde, celui de maître d'école. C'est dans l'école, dans l'école élémentaire, qu'il aurait voulu vivre toute sa vie. C'est près de l'école qu'il désirait dormir son dernier sommeil, «/e veux qu'on m'ensevelisse sous la gouttière de l'école; qu'on n'inscrive que mon nom sur la pierre </u. recouvrira mes cendres; et lorsque les gouttes du ciel l'auront usée et creusée à moitié, les hommes se montreront peut-être plus justes pour moi (/u'ils ne l'ont été pendant ma vie...»
L'appel que, du fond de ses souffrances, et de ses malheurs Peslalozzi adressait aux générations futures, pour réparer l'injustice de i/uelques-uns de ses contemporains, l'appela été entendu. Si la vie lui a été dure, la postérité lui est douce; et c'est pour contribuer à notre tour à l'hommage de reconnaissance et d'admiration qui lui est dû. que nous avons écrit ces quelques pages qui, dans leur brièveté, pré" sentent pourtant le tableau à peu près complet des péripéties dramali([ues de sa carrière, de sa vie héroïque et de son œuvre immortelle.
« C'est dans Herbart qu'il faut étudier Pestalozzi », a dit un auteur allemand, le Dr Mager; à la façon sans doute dont on étudie Socrate dans Platon. Si l'on veut suivre, en effet, dans leur développement philosophique, quelques-unes des conceptions de Pestalozzi, c'est peut-être à Herbart qu'on devra s'adresser. 11 avait visité Pestalozzi, en 1709, dans son école de Burgdorf; il l'avait vu à l'œuvre; et Ton ne saurai! nier qu'il se soit inspiré, sur certains points, des principes de la méthode pestalozzienne, donl il a parle avec laveur dans trois petits écrits, publiés dés 1802 et 1804 (1). Ce serai! pourtan! forcer les choses que vouloir établir de l'un à l'autre la filiation du maître au disciple, e! prétendre rapprocher étroitement deux esprits <|iii ne se ressemblaient guère, un théoricien profond et subtil, un éducateur sentimental et enthousiaste. Si Pestalozzi, avant de mourir, avait eu le temps de lire les
(i) Le plus importanl de cea huis opuscules esl intitulé Peslalozzi'a Idée einea .1 lu: des Anschauungsanterrichls und wissenschaftlich aasgefcihrt, Gœttingen, 1802.
œuvres de Herbart, — mais il nous apprend luimême qu'il n'avait pas ouvert un livre dans les cinquante dernières années de sa vie, — s'il avait pris eonnaissance de la Pédagogie générale^ qui date de 1800, il est probable qu'il se fût écrié, à peu près comme Socrate à propos de Platon: « Que de belles choses ce jeune homme imagine auxquelles je n'ai jamais song'é!.. »
C'est en lui-même, dans son caractère, dans sa vie et dans ses actes, que Pestalozzi mérite d'être étudié. S'il doit à Rousseau une partie de son inspiration, le grand instituteur suisse n'en est pas moins un initiateur, un novateur ; et, d'autre part, si sa doctrine est restée incomplète et confuse, elle n'en a pas moins sa valeur propre. Ajoutons qu'en la commentant, en essayant de l'interpréter, on l'a souvent défigurée. El en un sens, il est permis de retourner l'aphorisme que nous avons cité, et de dire : « Pour comprendre Herbart et les autres philosophes de l'éducation, il n'est pas inutile de connaître d'abord Pestalozzi ».
Michelet, dans Nos Fi/s, le salue comme un des évangélistes de la pédagogie moderne. Hébert Quick, dans ses Educational ReformersA déclare qu'il a été « le plus célèbre des réformateurs de l'éducation ». Karl Schmidt, dans sa Geschichte der Erziehung, l'appelle « le roi de la pédagogie, le prophète de l'éducation nouvelle ». Je ne crois pas que l'histoire de l'éducation puisse nous présenter une autre figure aussi originale, une physionomieaussi touchante, un pareil exemple dedévoucment passionné à l'éducation du peuple. Sa longue vie du quatre-vingts ans a été dominée par une
seule pensée, la régénération de l'humanité par l'instruction. « Je n'ai voulu toute ma vie, écrivait-il en 1801, et je ne veux encore aujourd'hui qu'une seule chose: le bien du peuple que j'aime, et dont je ressens la misère comme peu d'hommes la ressentent. » Lui-même a été misérable. Et son existence héroïque de souffrances, d'humiliations et de sacrifices, dépasse dans sa triste réalité tout ce qu'ont pu imaginer de nos jours les romanciers de l'école, quand ils ont raconté les infortunes de Jean Coste ou celles de V Institutrice de village.
Il n'a pas été simplement un pédagogue de cabinet, construisant tranquillement sur le papier des projets de réforme, sans prendre la peine de les appliquer. Il ne s'est pas contenté, comme Rousseau, d'une philanthropie platonique, qui ne se manifeste que par de belles paroles. Il est avant tout un homme d'action, un instituteur militant; et ce n'est pas sa faute s'il n'a pas été toute sa vie un simple maître d'école. Il ne s'est pas inquiété seulement du progrès de l'instruction pour l'instruction elle-même. Il a travaillé, il a a^i, il a souffert pour le bonheur des hommes. 11 a voulu préparer une humanité plus instruite, pour qu'elle fûl plus vertueuse <•( plus hcureu-i'. On le définirai! assez exactement, en disant qu'il a été un philanthrope de la pédagogie, et comme le saint Vincenl de Paul de l'éducation.
Pour se pendre compte toul de suite de l'action qu'a exercée un pédagogue, donl I»- professeur anglais Joseph Payne a pu dire qu' « il esl de tous les éducateurs celui donl l'influence a été la plus profonde et la plus pénétrante », il suffirai!
de parcourir l'énorme liste des ouvrages que des biographes ou des critiques attentifs ont composés sur sa vie et sur son œuvre. Rien qu'avec les livres pestalozziens on formerait une riche bibliothèque. L'Allemagne lui a consacré des centaines de volumes. En France, il est vrai, on a prononcé son nom plus souvent qu'on n'a étudié ses idées. Il ne faut pourtant pas oublier que, de son vivant déjà, pendant que Pichte, dans ses fameux Discours à la nation allemande, déclarait qu'il attendait de l'application des méthodes pestalozziennes le salut et la régénération de son pays, des voix françaises s'élevaient aussi en l'honneur de Pestalozzi. Mmc de Staël écrivait en 1810, dans son livre : De V Allemagne, que « l'école <le Pestalozzi était une des meilleures institutions du siècle » ; et quelques années auparavant, en 1807, Maine de Biran, alors sous-préfet de Bergerac, s'efforçait d'introduire et d'acclimater dans les écoles de la Dordogne la méthode nouvelle, dont il faisait le plus grand cas.
Vieille de cent ans, la renommée de Pestalozzi ne s'est pas obscurcie. Sa gloire rayonne surtout dans sa patrie, où il est l'objet d'une sorte de culte. Il semble mémo que ces dernières années aient vu comme une recrudescence, et une résurrection, dans les hommages qui lui sont rendus. C'est le 12 janvier 1846, le jour anniversaire de sa naissance, que ses compatriotes lui ont élevé à Birr, en Argovie, le premier monument de leur reconnaissance. Mais, depuis vingt ans, les témoignages d'admiration se sont multipliés : h Zurich, ;'i Yverdon, des statues lui ont été érigées; à Burg1-
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