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CHAPITRE X

l'institut D'YVERDON : DERNIÈRE PÉRIODE

Différend entre Pestalozzi et les époux Niederer. — Convention du 15 novembre 1813 entre Pestalozzi et M"' Niederer, relative à la cession de l'institut de jeunes filles : non-exécution de diverses clauses de cette convention. M"" Niederer réclame un règlement de comptes (mai 1817). Résumé de la correspondance échangée à ce sujet. — Révolution dans l'institut; Pestalozzi malade; Schmid l'installe aux BuUets (juilletaoût 1817). — Suite de la correspondance entre Pestalozzi et les époux Niederer. — Tentative faite par Jullien pour réaliser une nouvelle association entre Pestalozzi et Fellenberg; négociations et rupture (août-octobre 1817). — Fellenberg cherche à obtenir le renvoi de Schmid (décembre). — Succès considérable de la souscription aux œuvres de Pestalozzi. Retour de Gottlieb Pestalozzi à Yverdon. — Discours du 12 janvier 1818 : le produit de la souscription est affecté par Pestalozzi à une fondation perpétuelle. Appel conciliant à Niederer et à Kriisi; refus de ceux-ci et reprise des hostilités. Fellenberg, par contre, adopte une attitude pacifique. — Fondation de l'école de pauvres à Clindy (septembre 1818). Succès de ce nouvel établissement. Sympathies manifestées pour l'œuvre de Pestalozzi en Angleterre. — L'Anglais Greaves Ji Yverdon (1817-1822). Arrivée de Mayo (1819). — L'école de Clindy est réunie à l'institut d'Yverdon (juillet 1819). — Opuscule de Pestalozzi : Un mot sur l'état actuel de mes travaux pédagogiques et sur la nouvelle organisation de mon établissement (1820). — Pestalozzi demande à la municipalité d'Yverdon que la jouissance du château soit assurée à ses héritiers. Protestation signée par Niederer, Kriisi et Nâf (mars 1821). Procès intenté par Pestalozzi à la municipalité. Autre procès intenté

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par Schmid à Niederer, Krûsi et Nâf. Polémique dans la presse; brochure de Schmid : Wahrheit und Irrihum. Poursuites correctionnelles intentées à l'instigation de Niederer contre Schmid et Pestalozzi (1821-1822). — Opinions su?^ l'industrie , l'éducation et la politique (1822). — Lettres diverses de Pestalozzi à sa sœur. Pestalozzi fait construire à Neuhof un bâtiment destiné à recevoir une école de pauvres. Mariage de Gottlieb Pestalozzi (octobre 1822)» — Le gouvernement vaudois provoque une tentative de conciliation qui échoue (janviermars 1823). Schmid et Pestalozzi acquittés par le tribunal correctionnel (avril). Procès intenté par Pestalozzi à Niederer (juillet). Nouvelle intervention conciliatrice du gouvernement vaudois ; signature d'un traité de paix (31 décembre 1823). — Impossibilité reconnue de créer l'école de pauvres projetée; causes de l'impuissance de Pestalozzi ; sa déclaration publique (mars 1824). Les ennemis de Schmid obtiennent son expulsion du canton de Vaud (octobre). Jugement des arbitres dans le différend entre Pestalozzi et les époux Niederer (novembre 1824). — Pestalozzi se décide à fermer son institut et à quitter Yverdon. Il se retire à Neuhof (mars 1825).

Immédiatement après ce mémorable dimanche de Pentecôte où Niederer avait prononcé Fanathème sur la maison de Pestalozzi, M™^ Niederer fit une démarche pour obtenir que différents points en litige, relatifs aux relations entre l'institut des jeunes filles et Tinstitut des garçons, fussent réglés sans retard. Cette réclamation donna naissance à un long débat, qui tient dans l'histoire des dernières années de Pestalozzi une place considérable. L'odieux pamphlet de Biber, dont nous aurons à parler plus tard, est presque entièrement consacré à la discussion de cette question d'intérêt. Nous sommes obligé, malgré ce que ces détails ont de fastidieux et d'écœurant, de mettre sous les yeux du lecteur les pièces du procès, afin de lui permettre de se former un jugement.

La cession faite en 1813 à M"'' Kasthofer, devenue M™** Niederer, de. l'institut de jeunes filles avait eu lieu aux conditions suivantes : l'institut était remis à

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M"« Kasthofer franc de toute dette, Pestâlozzi gardant à sa charge les dettes existantes ; les leçons qui seraient données à l'institut de jeunes filles par les maîtres de rinstitut de garçons devaient faire l'objet d'une rétribution spéciale, due par M"« Kasthofer à Pestâlozzi; pour la jouissance du mobilier, qui appartenait à Pestâlozzi, M"*^ Kasthofer s'engageait à payer une redevance annuelle , et Pestâlozzi gardait le droit de reprendre, moyennant avertissement, les meubles dont il pourrait avoir besoin ; enfin, si le nombre des élèves de l'institut de jeunes filles venait à s'élever à plus de vingt , payant une pension moyenne de 25 louis , M"'' Kasthofer s'engageait à verser à Pestâlozzi un vingtième des pensions touchées, afin de l'indemniser ainsi des dépenses faites antérieurement par lui pour cet institut.

L'exécution de cette convention fut négligée sur divers points. Pestâlozzi prit à sa charge les dettes de l'institut des jeunes filles, il envoya, comme par le passé, les maitres de son institut y donner des leçons. Mais M"® Kasthofer n'effectua pas le payement des leçons données, que d'ailleurs Pestâlozzi ne lui réclama pas; quant au mobilier, elle n'avait pas voulu le prendre à loyer, et avait préféré l'acheter : par un acte du 22 février 1814, elle devint propriétaire des meubles qui lui avaient été remis; toutefois huit lits et deux pianos n'avaient pas été compris dans cette acquisition, ce qui devait donner lieu plus tard à des contestations.

Lorsque Schmid, en 1815, eut commencé les réformes qui devaient mettre fin aux embarras financiers de Pestâlozzi, il résolut de séparer nettement les intérêts économiques des deux instituts. Il reprit à l'institut des filles les pianos appartenant à Pestâlozzi; et,

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comme M°*® Niederer n'avait point payé jusqu'alors la rétribution convenue pour les leçons que donnaient chez elle les maîtres de l'institut des garçons, ceux-ci furent prévenus qu'à partir du i" octobre 1815 Pestalozzi ne leur tiendrait plus compte des leçons qu'ils pourraient donner à l'institut des jeunes filles : naturellement ils cessèrent d'y aller. M"® Niederer, au début, ne se formalisa pomt des mesures prises par Schmid; elle déclara au contraire qu'elle était bien aise de voir les intérêts de Pestalozzi entre les mains d'un gardien vigilant. Mais une fois que la rupture entre Niederer et Schmid fut consommée, elle cessa de voir les choses du même œil.

Voulant éviter tout contact à l'avenir entre les deux instituts, elle réclama donc un règlement de comptes défmitit.

Les appointements que M'"*^ Niederer aurait dû recevoir comme institutrice de 1809 à 1813 ne lui avaient jamais été intégralement payés : elle avait encore à toucher de ce chef une somme assez forte, de laquelle elle entendait déduire le prix des huit lits qui n'avaient pas été compris dans l'acte de vente du 22 février 1814 Pestalozzi, de son côté, se croyait le créancier de M™° Niederer; bien éloigné de supposer qu'il lui dût aucun arriéré d'appointements, il pensait au contraire quHl avait à recevoir d'elle : 1® le prix des leçons données aux élèves de M"® Niederer par les maîtres de l'institut, de novembre 1813 à octobre 1815; 2° la redevance convenue pour la partie du mobilier qui n'avait pas été comprise dans l'acte de vente; 3^ éventuellement, le vingtième du montant des pensions, si le nombre des pensionnaires s'élevait à plus de vingt. Ainsi, le conflit allait s'engager sur un double malentendu, chacune des deux parties se jugeant seule

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fondée en droit à réclamer quelque chose, et ignorant que la partie adverse se croyait précisément dans la même situation.

M"^ Niederer insista à plusieurs reprises, verbalement et par écrit, pour obtenir de Pestalozzi qu'il consentît à s'occuper du règlement de ce litige. Sur une nouvelle réclamation, Pestalozzi, répugnant à faire valoir ses droits, écrivit enfin le billet suivant (8 juillet) :

A M. .Niederer, pour Madame Niederer.

Infandum, regina, jubés renovare dolorem.

Niederer, l'amour donne et se lait.

Niederer répondit sur-le-champ par un billet fort dur, où il reprochait à Pestalozzi de vouloir se sous^ traire par des citations poétiques à l'exécution d'une obligation. Alors, pour en fmir, et dans un accès de générosité , Pestalozzi fit remettre à M"**' Niederer (14 juillet) une quittance générale. Elle était ainsi conçue :

Je soussigné déclare par la présente donner quittance à M™" Niederer, née Kasthofer, pour toutes les réclamations que je puis avoir à lui faire, à quelque litre que ce soit, reconnaissant tant pour moi que pour mes héritiers et les continuateurs éventuels de mon institut, qu'elle s'est acquittée envers moi à ma pleine satislactioné

Le même jour, une quittance rédigée dans des termes identiques fut envoyée également à Krlisi, qui avait pris parti pour Niederer contre son vieux maîtfe; Pestalozzi voulait ainsi établir nettement l'attitude bien*

1. Biber, Be'draQ zui* Biographie Heinrich PestalozzCs, p. 153;

2. Biber^ ibid.i P- t54* Schmid, Wahrheit und Irrthum, p. 46.

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veillante qu'il entendait conserver à l'égard des deux disciples qui s'étaient séparés de lui et qui maintenant, à Yverdon même, avaient dressé autel contre autel.

La quittance envoyée à M™« Niederer était accompagnée d'une longue lettre * où Pestalozzi rappelait dans, quelles circonstances la cession de l'institut de jeunes filles avait eu lieu et quelles conditions M"*® Niederer avait acceptées ; ces conditions, M"® Niederer ne les avait pas complètement remplies, mais Pestalozzi, bien éloigné de réclamer, était heureux de lui donner quittance générale de tout ce dont elle pouvait être redevable. « J'ajoute, disait-il en terminant, que toute réclamation que M""® Niederer pourrait avoir à me faire de son côté sera reconnue valable par moi, acceptée et payée. »

Chose incroyable et qui montre à quelles aberra*tions de l'intelligence la passion peut conduire, Nie*derer vit dans l'envoi de la quittance et de la lettre qui l'accompagnait une grave injure et un acte de perfidie! Dix ans plus tard encore, dans le livre de Biber, qui a été écrit sous son inspiration directe, la lettre de Pestalozzi, pleine des sentiments les plus affectueux et les plus délicats, est qualifiée de « manifestation de sata* nique méchanceté, propre à faire douter de Dieu, de Thumanité et de soi-même - ».

Plein de colère , Niederer répondit sur-le-champ (15 juillet) à Pestalozzi que sa femme et lui n'acceptaient pas le cadeau qu'il prétendait leur faire, et qui, dans les termes où il leur était présenté, était un véritable « assassinat moral y> :

1. Biber, Beitrag etc., pp. lbo-167. Schmid,. Wahr/ieit etc., p. 42-46.

2. « Eine Erscheinung rein satanischer Bosheit, geeignet, den Menschen an Gott, an seinerti Geschlecht und an sich seibst irre zu machen. » (Biber, Beitrag etc., p. 168.)

Si nous sommes vos débiteurs, adressez-nous voire compte, et ne croyez pas pouvoir faire à notre égard de la grandeur d'àme, avant d'avoir accompli ce qu'ordonnent le devoir et la justice. Nous payerons notre dette, quel qu'en puisse être le montant.

En même temps, il annonçait qu'il allait déposer chez le juge de paix d'Yverdon la quittance et la lettre de Pestalozzi ; mais que toutefois, pour se conformer à un désir de M™^ Niederer, il attendrait deux jours, afin de laisser à Pestalozzi le temps d'arranger l'afiTaire à l'amiable au moyen d'une explication verbale, si tel était encore son désir. Il ajoutait :

La santé de ma femme a été, il est vrai, affectée par votre manière d'agir; plus elle a cru en vous, plus il lui a été pénible de vous voir détruire vous-même la haute et noble image qu'elle portait de vous en elle; mais elle ne veut point sacrifier le repos de sa conscience aux exigences de son être physique, ni ménager son existence terrestre aux dépens de son âme immortelle *.

La réponse de Pestalozzi, en date du même jour, dit en substance qu'il n'a point songé à « faire de la grandeur d'âme », qu'il a voulu simplement terminer une affaire embrouillée qui, par suite du manque de la plupart dés pièces justificatives nécessaires, ne pouvait pas être réglée autrement. Il regrette « l'exaltation > qui règne dans la lettre de Niederer et l'emploi de grands mots comme « assassinat moral ». Il refuse l'entrevue proposée avec M"® Niederer, parce que, dit-il, c( il se ferait scrupule de paraître devant une femme que seule la crainte de ménager son existence terrestre aux dépens de son âme immortelle peut décider à s'ex-

i. Biber, Beitrag etc., pp. 169-112. Schmid, Wahrheit etc.. pp. 46-48.

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poser à la souffrance que lui causera le spectacle de la déchéance morale du pauvre vieux Pestalozzi ». Puis, reprenant le ton sérieux :

La postérité décidera après ma mort si je suis réellement Thomme méprisable, indigne et perdu sans ressources que vous faites de moi. Vous n'êtes pas mon juge; personne ne vous reconnaîtra pour tel, et vous auriez quelques motifs de vous rappeler la maxime : Qui dit trop ne dit rien! Monsieur Niederer, je suis malade ; ne l'éles-vous point peutêtre aussi? Je crois que si nous étions Tun et Tautre en bonne santé, notre affaire, qui est bien plus une affaire de susceptibilité que de comptabilité, pourrait être arrangée en buvant une tasse de café... Gomment cela finira-t-il? Si vous tenez absolument à ce que cette affaire devienne une cause célèbre f que votre volonté soit faite *...

M*"® la baronne de Guimps, qui habitait Yverdon, sMnterposa à ce moment entre les deux parties à titre de conciliateur officieux *. M"" Niederer lui ayant dit qu'elle croyait que Pestalozzi était son débiteur, celuici envoya immédiatement (19 juillet) le billet suivant ;

J'apprends que M"® Niederer pense que je suis son débiteur; je prie en conséquence M"*^ Niederer de m'envoyer, revêtu de sa signature, le compte en vertu duquel je lui suis redevable, afin que je puisse reconnaître cette dette avec la simplicité et l'empressement que j'ai toujours mis à recon* naître toutes mes obligations '.

M"® Niederer prépara alors une copie de son compte. Elle allait l'envoyer, lorsque, sur ces entrefaites, un incident inattendu se produisit. Une petite révolution avait éclaté dans l'institut (24 juillet) : un certain nombre de sous-maîtres, qu'on avait promus

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