Voir plus loin, pp. 35 et
a. Quelques biographes de Pestalozzi 'l'ont fait naître en 1145, par exemple Schinz (lettre du 12 avril 1783), Monnard (Notice sur Pestalozzi, 1827), et Biber (Henry Pestalozzi and his plan of éducation, Londres, 1831). Lorqu'on voulut en Allemagne célébrer le centième anniversaire de sa naissance, on ne savait pas encore au juste laquelle des deux dates, 1845 ou 1846, devait être choisie; la ville de Cassel avait déjà fixé aU 12 janvier 1845 la fête qu'elle organisait, quand un extrait du registre des naissances de la paroisse du Grossmijnster de Zurich vint trancher la question, en établissant d'une façon péremptoire que Pestalozzi était bien né le 12 janvier 1746. Pestalozzi a pu contribuer lui-même à accréditer cette erreur, car il lui est arrivé de calculer son âge d'une façon singulièrement inexacte : c'est ainsi que son discours du 12 janvier 1818^ prononcé le jour où il achevait sa soixante- douzième année, est intitulé, dans l'édition qui en fut faite alors à Zurich : « Discours prononcé à mon soixantequatorzième jour de naissance ». Voir à ce sujet les Pestalozzi- Blâlter de Zurich, année 1879, p. 19, note.
ENFANCE ET JEUNESSE OE PESTÀLOZZI. t>
Les détails que Ton possède sur Tenfance de Henri Pestalozzi se réduisent presque exclusivement à ceux qu'il a donnés lui-même dans ses ouvrages. Il n'avait que six ans lorsque son père mourut. « Ma mère, raconte-t-il dans Tautobiographie qu'il écrivit à Fâge de soixante-dix-neuf ans, se sacrifia à l'éducation de ses trois enfants, avec la plus entière abnégation et un renoncement complet à tout ce qui eût pu avoir de l'attrait pour elle, à son âge et dans son entourage ; elle fut aidée dans cette tâche de dévouement par une personne dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire. Pendant le peu de mois qui s'étaient écoulés depuis qu'elle était entrée à notre service, mon père avait été frappé de la rare énergie et de la fidélité de cette servante ; saisi d'angoisse à la pensée des suites que sa fin prochaine devait avoir pour une famille qu'il allait laisser orpheline et sans ressources, il fit venir cette fille près de son lit de mort et lui dit : « Babeli, au « nom de Dieu et par charité, n'abandonne pas ma « femme; quand je serai mort, elle se verra perdue, et « mes enfants seront remis à des mains étrangères et « dures. Sans ton appui, elle n'est pas en état de garder « mes enfants réunis auprès d'elle. » Touchée, et avec une grandeur d'âme qui atteignait au sublime dans sqn innocence et sa simplicité, elle répondit à mon père : « Je n'abandonnerai pas votre femme, si vous mourez. « Je resterai auprès d'elle tant que je vivrai, si elle a « besoin de moi. » Cette promesse tranquillisa mon père mourant ; son regard reprit sa sérénité, et il expira le cœur consolé. Elle tint sa parole, et elle resta auprès de ma mère jusqu'à sa mort *. »
1. Schwanengesang, p. 186. Nous citerons toujours le Schwaiiengesang d'après rédition Seyffarth des Œuvres complètes de Pestalozzi, où il forme le tome XIV.
ace et la jeunesse de Pestalozzi s'écoulèrent i deux femmes : sa mère et la fidèle servante. nses du ménage étaient réglées avec la plus conomie, sans quoi le modeste revenu de la
fût trouvé insuflisant. Quand le jeune Henri er, il alla chaque année passer quelques i, pendant les vacances, chez son grand-père,
pasteur dans un village '. Sur les hancs de lenri se montra un élève de capacité ordinaire, in caractère bizarre, distrait et rêveur; sa âme et sa crédulité na'ive faisaient de lui le ses petits camarades. « Le maître d'école dijamais on ne ferait quelque chose de ce gart tous ses compagnons se moquaient de lui à sa laideur et de sa tenue négligée, s Tel est le ige rendu par l'un de ses anciens compagnons , qui resta son ami et se trouva plus tard mêlé ;s reprises à ses affaires, le pasteur Schinz *. avoir achevé ses premières classes, le jeune ;i entra, à l'âge de dix-huit ans, en 1764, au ['humanités de sa ville natale. « Comme étut Schinz, Pestalozzi se fit la réputation d'un qui, malgré des défauts dont il ne s'était pas une insupportable négligence de sa personne iistraction poussée à l'excès, pouvait néan- 'il le fallait et quand il réussissait à s'arracher
liait pas 3on aieul maternel, comme l'ont cru iiucliiues s, entre autres Btoelimann,K.vun Raumeret Môrikofer, lîeul paternel, André Pestalozzi, pasteur à Hangg, pria
italioo ui-dessus ust e.ftraitv d'une lettre émlc par m ami le 12 avril i7S3. Cette lettre, qui constitue le ^ document biographique sur Pesialom, a élè imprimée erhandlungeit der lieivelUckeu Gesellsehaft, année 1837; .t reproduite dans les Peji«/o!:i'-BÏ(!Ue'',. 188), pp. 42-47.
à son état habituel de rêverie, être amené à penser juste. » Il se destinait d'abord à la carrière ecclésiastique, probablement pour obéir au vœu de sa famille. Mais au bout de quelque temps, il renonça à la théologie. Un de ses biographes, Henning, prétend que dans un sermon d'épreuve il était resté court, et que cette mésaventure le dégoûta de la chaire *. La raison prépondérante de ce changement dans les projets d'avenir de Pestalozzi fut bien plutôt la modification que la lecture des écrits de Rousseau produisit dans ses idées. U Emile et le Contrat social^ qui venaient de paraître, avaient trouvé à Zurich de fervents admirateurs ; les déclamations éloquentes du rhéteur genevois remplissaient d'enthousiasme les jeunes esprits, nourris de l'histoire de l'antiquité grecque et romaine et des souvenirs héroïques des luttes des cantons suisses pour la liberté. Le contraste entre l'idéal que se formait leur imagination et la triste réalité, entre le spectacle de l'assujettissement où était tenu le peuple des campagnes et les idées de liberté républicaine qu'ils puisaient dans leurs lectures et dans l'enseignement de quelques-uns de leurs maîtres, le poète Bodmer entre autres, excitait chez les étudiants zuricois de cette époque des colères généreuses, des velléités de révolte contre le mal et l'injustice. Pestalozzi fut certainement, de tous les jeunes hommes de sa génération, celui dans le cœur duquel ce levain révolutionnaire fermenta le plus vivement : les sentiments qu'il y fit naître ont décidé de toute la carrière de l'auteur de Léonard et Gertrude.
Les principes de liberté, a écrit Pestalozzi, ravivés par Rousseau et présentés sous une forme idéale, fortifièrent
1. Miitheilungen ûber Pestalozzi, dans le Schulrath an der Oder, 1816, III, p. 165.
cœur le désir de trouver un champ d'action plus je pusse être utile au peuple. Les idées d'adolesje me faisais sur ce qu'il était nécessaire et posxécutcr sous ce rapport dans ma ville natale, me t à abandonner l'état ecclésiastique, auquel je i'abord destine, et firent naître en moi la pensée ide de la jurisprudence m'ouvrirait une carrière i me donner tût ou tard l'occasion et le moyen • une action sur les affaires politiques de la ville de t même de mon pays tout cnlier '.
onimes les plus distingués de la Suisse s'assodors à ces aspirations vers un meilleur ordre es; un peu partout on faisait de beaux plans de , on rêvait d'une régénération nationale. Sur ve du chancelier bâlois Iselin, homme à l'esré et au cœur généreux, s'était fondée, en 1761 , jciation aux visées philanthropiques et patriola Société helvétique (Helvelische Gesdtschaft) ; nptait parmi ses membres, avec Iselin, les
Albert de Hailer, Daniel de Fellenberg {père inuei de Fellenberg), Tscharner, les Zuricois
, Breitinger, Gessner, Hirzel, l'AppenzelIois er, etc. ; chaque année, elle se réunissait ii lach, A Zurich même, une société locale, sous de Helvetische Gesellschaft zur Geriue ', fondée
•lanent/esang, p. 200.
e, vieille forme pour Gerbe ou Gerberei. Dana une lellre Bod mer appelle cetle société o die polîtischeGeselIschafl, aufder Gerberzunft versamnieÉln. Voici du reste la tralu passage de cette lettre qui y est rclatir ; « J'ai divisé la Dlilique qui se réunît au local de la corporation des tandeux classes, celle des membres ordinaires et celle des 1 honoraires. La première se compose de jeunes gens itB,qui prennent l'engagement de présenter certains Iraseconde forme le parterre; néanmoins les membres de sse ont aussi la permission de travailler, de faire des
ENFANCE BT JEUNESSE DE PESTAJ.OZZI. ' 7
par Bodmer à la même époque, groupait les jeunes patriotes ; à ce cénacle appartenaient entre autres le théologien Lavater *, le futur peintre Henri Fûssli 2, Bluntschli, les aînés de Pestalozzi de quelques années, ainsi que ses camarades d'études Jean-
lectures et de juger; mais ils peuvent se taire sans encourir de blâme. Certaines gens ne voient point de bon œil cette société devenir nombreuse; car ils la trouvent dangereuse, parce qu'on y examine des principes de politique et que cela peut conduire plus loin qu'on ne voudrait. Mais la société est trop forte, et animée de trop bonnes intentions, pour qu'il soit possible de sévir contre elle. » (Lettre à Sulzer du 4 septembre 1765, publiée par M"* Zehnder-Stadlin, Pestalozzi,' iSl^, p. 416.)
1. Jean-Gaspard Lavater (1741-1801), après s'être expatrié quelque temps à la suite de l'affaire Grebel (voir à la page suivante), revint à Zurich, fut nommé diacre (1769), puis pasteur, et se fît une grande réputation comme écrivain. Le nombre de ses ouvrages est considérable : nous citerons seulement ses Chansons suisses (1767), ses Vues sur Véternité (176S-1773) et ses Essais physiognomoniques (1775-1778). Quoique les idées mystiques par lesquelles il se laissa de plus en plus dominer l'eussent conduit à des vues bien différentes de celles de Pestalozzi, il témoigna toujours à celui-ci beaucoup d'amitié. Dans les derniers temps de sa vie, il exprima son admiration pour lui dans ces vers souvent cités, et qui ont été publiés par Gruner {Bmefe aus Bttrg^ dorf, 1804, épigraphe) :
Einzifirer, oft Misskannter, doch hochbewundert von Vlelen, Schneller Versucher dessen, was vor dir Niemand verauchte, Schenke Gelingen dir Gott, und krîîne dein Aller mit Ruhe!
(Homme unique, souvent méconnu, mais que beaucoup admirent,
Prompt essayeur de ce que nul avant toi n'avait essayé.,
Que Dieu t'accorde la réussite, et couronne de repos ta vieillesse !)
2. Henri Fûssli (1742-1825), fils du peintre Jean-Gaspard Fiissli, s'expatria en même temps que Lavater, mais ne revint pas à Zurich et fit sa carrière à l'étranger. Après avoir séjourné à Berlin et a Vienne, il étudia la peinture en Angleterre, puis résida huit années à Rome. A son départ de cette ville, il vint passer quelques mois à Zurich (1778), et s'y rencontra avec Pestalozzi (voir p. 44). Retourné en Angleterre, il y acquit une grande réputation, devint membre de l'Académie royale de peinture (1788), puis professeur à cette Académie en remplacement de Benjamin West, et enfin directeur de cet établissement.
Henri FUssIi ', Gaspard Schulthess, Pfenninger %
S2 , un écrit anonyme , émanant de deux i de ce petit cercle, dénonça à l'opinion publiléfaits d'un bailli nommé Grebel, qui depuis 9 livrait à de scandaleuses malversations dans !t dont l'administration lui avait été confiée nnagistrats zuricois '. Cette dénoncialion fit ) de bruit; le gouvernement de Zurich se vit ! punir le coupable et de le forcer à restitution, LUteurs de l'écrit anonyme, La vater et H. Fiissli, ent fait connaître sur la sommation de l'auto- Qt aussi traités en coupables : on les contraiàire amende honorable pour s'être mêlés de 1 les regardait pas. Les jeunes patriotes ne se t pas intimider par cette sévérité. En 1764, X, Vogeli, démasqua un autre administrateur l'échevin Brunnar. L'année suivante, deux
du village de Dattlikon, à l'instigation de !t de Schinz, dénoncèrent la conduite scandaleur pasteur, Hottinger; et comme l'autorité
faire la sourde oreille, une lettre anonyme te fut déposée dans la chaire de l'antlstès ^clamant justice. Le gouvernement zuricois ., mais de mauvaise grâce. Le pasteur Hottin-
-H. Fiissli, voir la note 1 de la page 187.
Conrad Pfenninger (il*"-n92), pasteur à Zuricli de
mort, tut le plus intime ami de La\aler, et joua un
Important dans le moiivcmenl religieux en t-uisse k In
phe Snhinz (17iS-l~'.)UJ, qui suivit la carriËre eccléest l'auteur de la IcMre du 12 avril 1783 citée plus
gerfut suspendu de ses fonctions pour deux ans; en même temps on fit une enquête sévère pour savoir de qui émanait la lettre de menaces : Lavater, Schinz, Pestalozzi, Bluntschli et d'autres furent interrogés; une récompense de 200 florins fut promise au révélateur; toutefois rien ne put être découvert. Une autre affaire vint accroître encore le mécontentement qu'on ressentait dans les régions officielles à Tégard des « patriotes ». A l'occasion des troubles de Genève en 1766, le gouvernement zuricois songeait à intervenir en envoyant des troupes pour imposer au peuple genevois l'acte de médiation que celui-ci venait de rejeter à une grande majorité. Uopinion s'émut; un étudiant en théologie, Millier, écrivit et lut à quelques amis un dialogue entre un paysan, un bailli et un bourgeois, où la mesure projetée était critiquée en termes très vifs; bientôt des copies de ce dialogue circulèrent dans le public, contre la volonté de Fauteur. Le gouvernement, transformant la lecture et la transcription de cette satire en un complot contre la sûreté de l'État, fit procéder à plusieurs arrestations : Pestalozzi , Vogel, Dâlliker et quelques autres jeunes gens furent emprisonnés ; Millier lui-même réussit à s'enfuir et se réfugia à Berlin *. Les copies du dialogue séditieux furent brûlées par la main du bourreau (février 1767); la peine du bannissement fut prononcée contre Mûller ; on voulut bien remettre en liberté les « patriotes » arrêtés, mais en les menaçant de la perte de leurs droits civiques s'ils venaient à recommencer ; et il fut interdit à la Société zur Gerwe de continuer la publication du journal hebdomadaire qu'elle faisait paraître
i. U y devint un professeur distingué, et se fit connaître dans le monde des lettres par la publication du poème des \ihchingen^ dont il fut le premier éditeur.
depuis le commencement de 1765 sous le titre d'Erin^ nerer *.
Ce journal était un recueil d'articles sur des sujets de niprale, dans le genre du Spectateur d'A-ddison; Lavater et J.-H.Fiissli en étaient les principaux rédacteurs ; Pestalozzi y a écrit quelquefois. Nous traduisons ci-dessous quelques lignes caractéristiques d'un article de ce dernier :
Un jeune hommç qui fait dans sa patrie une aussi petite figure que moi n'ose essayer ni de blâmer, ni de corriger; car cela est en dehors de sa sphère. C'est là ce qu'on me dit presque chaque jour. Mais me sera-t-il au moins permis de souhaiter'^ Qui pourrait me l'interdire ou m'en savoir mauvais gré? Je vais donc souhaiter, et placer mes souhaits imprimés sous les yeux du lecteur. — Je souhaiterais que nul grand esprit ne jugeât indigne de lui de travailler avec courage et persévérance au bien public; que nul ne regardât avec dédain ses inférieurs, s'ils sont laborieux et honnêtes... Que chaque honnête homme, au lieu de se contenter d'être honnête pour son compte, se donnât la tâche d'en former un autre, ne fût-ce qu'un seul, par son exemple et ses avis; comme cela nous aurions bientôt doublé le nombre des honnêtes gens!... Qu'il se trouvât quelqu'un pour faire imprimer quelques pages de bonnes et simples maximes d'éducation à la portée du dernier de nos citoyens ou de nos paysans; que, grâce à quelques personnes généreuses, ces pages pussent être livrées au public gratuitement ou pour un prix ne dépassant pas un schilling 2; que ces pages fussent ensuite distribuées par tous les pasteurs; et que les pères et mères qui les auraient reçues se conformassent à ces règles d'éducation sensées et chrétiennes, — mais c'est là souhaiter bien des choses à la fois... Je souhaiterais que l'on témoignât plus de respect
1. Tous les détails de ces divers incidents se trouvent au long dans l'ouvrage de M. Morf, Zz/r Biographie Pestalozzi* s ^ I, pp. 89-97.