SUITE DE PETITS PAYSAGES BRABANÇONS ET CAMPI- NOIS
Ces petits paysages ont été publiés en plusieurs fois et en plusieurs suites différant de nombre et variant même de types, les uns disparaissant pour faire place à quelques nouveaux. Sauf erreur, le nombre total des types différents se monte, d’après nos recherches, à cinquante et un. Le nom de Bruegel n’y est jamais mentionné: c’est une copie, où une autre série de gravures exécutée d’après les mêmes originaux, et publiée par J. C. Visscher, qui en révèle l’auteur comme on le verra plus loin. L’'identité de manière de ces gravures avec les dessins que Bruegel faisait à l’époque de ces éditions est telle qu’il n’y a aucun doute sur la réalité de cette attribution. Il se pourrait même que plusieurs de ces paysages eussent été peints par Bruegel ou utilisé comme fond dans certains tableaux.
Le n° 12 de la série I représente en effet la « Roode Poorte » ou Porte Rouge d'Anvers et une partie des fossés et des fortifications qui l’entouraient. Or le Cabinet des Estampes de Bruxelles possède un dessin de la fin du xvI° siècle, peint à l’aquarelle, et provenant de la collection van Havre, copié d’un prototype identique à celui de la gravure. La tour est vue sous le même angle, ainsi que tout son entourage de maisons et de petits bâtiments, avec leur détails de cheminées, de lanterneaux dans le toit, de petites fenêtres, de créneaux. Comme différences, outre l’inexpérience de l’aquarelliste dont les constructions manquent un peu d'équilibre, il faut y relever la circonstance que l’aquarelle représente une vue d'hiver, où le sol est couvert de neige, le fossé gelé et livré aux patineurs, et les arbustes dépouillés de feuilles, tandis que la gravure montre une vue estivale ; d'autre part le champ de vision est considérablement plus vaste dans l’aquarelle et sa réduction au motif principal de la tour dans la gravure a nécessité (outre la suppression d’un grand arbre au bord de l’eau, au pied du rempart à droite, et de la plus grande partie de l'arbre et de la maison, à gauche, dont on a du mettre le pignon en une perspective plus fuyante afin de ne pas encombrer l’estampe), celle de toutes les petites scènes de mœurs dont l’aquarelle est émaillée. Il faut citer au premier plan, outre les simples patineurs, des enfants et des ädultes groupés au bord de la glace autour d’un vendeur de friandises et d’un tonneau ; sur le chemin en lacet, qui part du milieu de l’avant-plan, un enfant porte un escabeau à trois pieds, près de lui une femme traîne une brouette chargée en montrant du doigt les patineurs ; plus loin un charretier est assis sur un cheval traînant une charette chargée de ballots calés par des claies auxquelles pendent une lanterne et un chapelet de poissons séchés ou de cruches. De plus loin arrive enfin, en sens inverse, un chariot chargé de ballots également, traîné par trois chevaux. Tout
maladroitement rendus qu'ils soient par un amateur dans l’aquarelle, ces détails rappelleraient déjà l'esprit observateur de Bruegel tel qu’on le rencontre par exemple dans le Dénombrement de Bethléem ; mais les yeux les moins prévenus reconnaîtront des personnages bruegeliens et leur silhouette simple et caractérisée dans les personnages de l’avant-plan, portant l’escabeau et la femme à la brouette. Bien plus, qui connaît les merveilleux effets de neige que le maître sait si bien rehausser dans ses peintures du contraste glauque des rivières gelées est frappé tout d’abord du même parti pris dans cette aquarelle maladroite. Si l’on lit enfin la note flamande ajoutée au bas, on apprend que cette vue « est tirée d’une peinture représentant l'hiver et le mauvais état des vieux remparts de la ville d'Anvers avant l'année 1540, du côté de la campagne à la Porte Rouge, qui est maintenaut la Tour à poudre... ». À part l'évaluation de la date qui devrait être vérifiée en ce qui concerne la réfection des remparts en cet endroit, (ces travaux continuèrent encore sous la direction de Boni Pelluozoli longtemps après l'inauguration de cette porte S!Georges qui figure dans l’estampe des Patineurs gravée d’après Bruegel) il n’y aurait rien d’impossible à ce que la peinture originale en question fut une œuvre de Bruegel, qu’il resterait à retrouver.
I" Etat. 1° édition. Le fond primitif se compose de deux suites éditées par Jérôme Cock en 1559 et en 1561. Ces deux suites, contiennent des types différents et constituent à la fois la première édition et le premier état des planches, non numérotées, dont le chiffre monte à quarante et une pièces. Nous ne connaissons qu’un exemplaire de ces suites avec leurs titres : c’est celui du Cabinet de Bruxelles qui provient du célèbre bibliophile Van Hulthem. Il est relié, mais cette reliure date au plus des toutes dernières années du XVIII° siècle et les épreuves rognées au témoin des planches ont été collées en plein sur papier fort ; un numérotage manuscrit a été fait au coin supérieur droit, probablement par Van Hulthem lui-même. Ce numérotage coïncide par séries avec le numérotage d’une édition postérieure, ce qui permet de conclure à la conservation approximative de l’ordre primitif dans cet exemplaire.
1€ Série. MULTIFARIARUM CASULARUM RURIUMQUE LINEAMENTA CURIOSE ADVIVUM EXPRESSA. — Vele ende seer fraeye ghelegentheden van diuerssche Dorphuizingen, Hoeuen, velden, straten, ende dyer ghelycken, met alderhande Beestkens verciert. Al te samen gheconterfeyt naer dleuen, ende meest rontom Antwerpen ghelegen sijnde. Nu eerst nieuwe ghedruct ende wt laten gaen by Hieronymus Cock, 1559, Cum gratia et priuilegio Regis.
Titre en typographie dans un cadre formé de fleurons, et 14 planches non numérotées, en grande partie entourées d’un trait carré. Sans nom d'inventeur ni de graveur.
Cette première suite est surtout composée de vues de fermes et de châteaux. Les personnages n’ont aucune parenté avec ceux de Bruegel et paraissent ajoutés par un autre artiste. Ils sont dans le goùt de ceux qu’on trouve dans les paysages gravés par Jérôme Cock lui-même dès 1550 et
dans les ruines romaines qu’il publiait en 1561 sans nom d’auteur et qui semblent, notamment le Ruinarum Palatii majoris prospectus, d'un dessin fort parent du Prospectus Tyburtinus. Les paysages sont gravés à l’eauforte et complétés pour les ciels et les grands.plans d’un burin maigre, sec, régulier et peu pittoresque dans lequel on remarque le désagréable croisement des tailles produisant l’effet de moirage appelé par les graveurs «tailles en dos de maquereau ». Cette disposition à cette époque marquait l'habileté et la régularité de métier du buriniste. Cette habileté est intéressante à noter ici puisque plus tard ces planches réunies à celles de la publication suivante vont porter le nom du graveur Cornelius Curtius, c’est-à-dire le même qui a signé, nous l'avons vu, un Paysage avec un naufrage faisant suite aux deux paysages de 1553 édités par Hoefnaegel, et devint célèbre sous le nom de Corneille Cort.
Hauteur au témoin de la planche 0.142 à 0.147. Largeur 0,193 à 0,200.
2" Série. PRŒDIORUM VILLARUM ET RUSTICORUM ICONES ELEGAN- TISSIMÆ (sic) AD VIVUM IN ÆRE DEFORMATÆ. — Libro Sécundo, 1561. HIERONYMUS COCK EXCUDEBAT CUM GRATIA ET PRIVILEGIO.
Titre dans un cartouche, gravé au burin et 27 pl. non numérotés.
Sans nom d’inventeur ni de graveur. h
Cette seconde suite de petits paysages brabançons et campinois est plus spécialement composée de vues de bois de champs et de routes. Une planche représente une vue de la Porte Rouge d'Anvers. Le terrain est plus complètement préparé à l’eau-forte et plus largement fait que dans la série précédente. L'intervention du burin est plus habilement dissimulée et plus libre, mais l’œuvre est du même graveur.
Hauteur au témoin de la planche 0,134 à 0,138 (une seule a 0,142). Largeur 0,197 à 0,204 (une seule, celle qui a 0,142 de hauteur, dépasse cette dimension et a 0,196).
Les deux suites ont donc sensiblement une dimension moyenne un peu différente, la seconde ayant une proportion plus allongée que la première.
Ile Etat. 2° édition. La seconde édition coïncide avec le second état des pièces et fut faite par Jérôme Cock l’année même de la publication de la seconde suite. Les deux suites y sont confondues en une seule. Nous ne pouvons indiquer exactement le nombre des pièces qu'elles contenaient, le seul exemplaire que nous en connaissons étant défolié et incomplet. Parmi les vingt-sept pièces numérotées au coin inférieur gauche que nous connaissons de cette édition, dix n'existent pas dans la première ; le chiffre des prototypes dessinés par Bruegel se monte ainsi à cinquante et une vues différentes. Dans l'ignorance où nous sommes du sujet des pièces manquantes, ce chiffre nous paraît une approximation assez exacte du nombre des pièces de l'édition. En effet nous trouvons dans la « Description du Cabinet de M. Paul Praun » à Nurenberg par Ch. Th. de Murr, 1797, p. 220, l'indication d’une série de 53 pièces réunies sous le seul titre de la seconde suite originale de 1561, auquel il ne manque que les mots «libro secundo » qui seraient supprimés et pour
cause. Cette édition, outre l’adjonction des numéros, se caractérise par le fait que la plupart des planches ont été réduites dans leurs dimensions et que le trait carré est presque toujours disparu.
3° édition, sans changement d'état en ce qui concerne les planches. Elle porte le titre suivant, dans un encadrement de végétaux, de fruits et d'animaux, gravés en taille douce: REGIONES ET VILLÆ RUSTICÆ DUCA- TUS POTISSIMUM BRABANTIÆ A CORNELIO CURTIO in Piclorum gratiam artificosè de pictæ: A THEODORO GALLÆO excusæ et in lucem edite. ANTVERPIÆ M.DCI.
Hauteur de 0,132 à 0,142. Largeur de 0,190 à 0,197.
IIIe Etat. 4° édition. Vient ensuite une édition où les pièces sont divisées en série de douze portant un nouveau numérotage. L'ordre des planches est interverti. Cette édition se caractérise encore par l'apparition, sur les planches n° r des quatre séries, de la signature C. Coert Inventor in Brabantia et de l'adresse Yoan Galle excudit. Le nom de Bruegel omis dès la première édition est donc définitivement oublié. Dans cette éditon les bords des planches sont grattés pour permettre de tracer un nouveau trait carré ; quelques détails, des fumées, des pans de murs, des terrains sont recouverts de nouveaux travaux ; de nouveaux personnages sont ajoutés.
Cette série contient quelques planches représentant des constructions plutôt urbaines dont les prototypes paraissent dûs plutôt à Hans Bol qu’à Bruegel.
IV® Etat. 5° édition. Sur le titre général de l'édition précédente qui sert aussi de titre à la première des quatre séries, le prénom ?oanne est substitué à Theodoro, et à la date MpciI sont substitués les mots PARS PRriMA. Chacune des planches n° 1 des séries reçoit de plus les mots PARS SECUNDA, PARS TARTIA (sic), PARS QUARTA. Les planches restent dans le même état, sauf que les numéros du coin inférieur gauche changent encore dans certaines d’entre elles (1).