ÉCOLE RUSSE
L’école russe est toute contemporaine, à peine elle date d’hier, à moins qu’on n’y veuille classer tous ces artistes, ou plutôt tous ces artisans, qui, suivant et continuant servilement la tradition byzantine, livrent au commerce, année moyenne, des milliers de peintures à fond d’or sur bois de cyprès (vierges noires, saints, scènes bibliques, etc.), qui s’en vont orner les églises, les autels en plein vent ou les intérieurs moscovites. L’Hermitage compte environ une centaine de toiles dues à des pinceaux russes. Parmi ces toiles il faut citer tout d’abord deux œuvres capitales : le Dernier jour de Pompeï, de
M. Bruloff, qui fut exposé à Paris en 1835, et le Serpent d'airain, ou la Pluie de serpents , de M. Bruni; il y a dans ces deux œuvres des qualités réelles qui les font saillir au milieu des productions généralement médiocres qui les entourent. Le Dernier jour de Pompei a ce que l’on appelle en jargon de peintre, de l’impression; le spectateur est saisi en présence de ce désastre incomparable, de cette pluie de feu qui détruit sans répit, de ces habitants effarés, qui fuient de toutes parts etn’échapperont pas au fléau envahisseur. Cette ville, si belle hier, si riante et si gaie, qui mirait coquettement dans les ondes bleues de la Méditerranée ses silhouettes aux vives couleurs, ses constructions toutes élégantes et fraîches sorties des mains des architectes, qui alors étaient des artistes; tout cela bientôt va n’être plus qu’un amas de cendres, que des ruines enfouies pour deux mille ans sous la poudre et l’oubli. On se sent, en présence de l’œuvre de M. Bruloff, telles imperfections picturales qu’on puisse lui trouver d’ailleurs, pris d’un sentiment de tristesse et de regret. Le peintre impressionne le spectateur; il a donc fait œuvre bonne.
Ce n’est pas à l’histoire romaine, mais à celle du peuple de Dieu que M. Bruni a emprunté Je sujet de son tableau : « La révolte de Coré, Dathan et Abiron,
» dit la Bible de Royaumont, ayant esté appaisée, il » s’en excita bien-tost après une autre dans tout le » peuple, que Dieu vangea d’une manière bien particu- » iière. Car alors qu’il erroit dans le désert pendant tant » d’années, dans les diverses stations où Moyse les fai- » soit aller, il s’ennuya de tant de détours. Us s’éJe- » vèrent tout à leur ordinaire contre Moyse, luy témoi- » gnèrent leur mécontentement et s’emportèrent en des
» plaintes publiques contre luy et contre Dieu mesme. » Ils se ploignirent encore, comme ils l’avoient déjà fait » en tant de rencontres, de ce qu’il les avoit tirez de » l’Égypte. « Que n’y sommes-nous demeurez, dirent- » ils, et pourquoi faut-il que nous mourions dans cette » vaste solitude? Nous n’avons point de pain à manger; » l’eau mesme nous y manque, et nous sommes dégou- » tez, il y a longtemps, de cette nourriture si légère qui » nous est devenue insupportable. Dieu fut irrité de ces » murmures; il envoya contre eux des serpents, de feu » qui causèrent une effroyable désolation parmy tout ce » peuple. Les plus séditieux furent épouvantés d’une » punition si soudaine; ils arrestèrent tout d’un coup » leurs murmures et ils changèrent leurs plaintes et » leurs menaces en prières et en gémissements. Ils n vinrent reconnaisse devant Moyse qu’ils avoient pé- » ché et qu’ils avoient irrité Dieu en murmurant con- » tre sa conduite; mais ils le conjurèrent d’avoir enfin » pitié d’eux et de faire cesser promtement cette playe » mortelle. Moyse porta humblement devant Dieu leurs » demandes, et Dieu, appaisé par les prières de ce saint » homme, lui commanda défaire un serpent d’airain et de » l’élever pour le rendre visible aux yeux detous; afin que » ceux qui auroient été mordus des serpents regardassent » ce serpent d’airain et fussent guéris de leurs blessures.
» Ce fut ainsy que cette mortalité cessa parmy le peuple » qui nous donna alors, et dans sa blessure et dans sa » guérison, des instructions très-importantes, etc. » Ce n’est pas le serpent monté sur un perchoir de la Bible, à laquelle nous empruntons cette citation, que M. Bruni a choisi pour type et modèle, mais bien plutôt, croyonsnous, ce fameux serpent d’airain dressé sur une colonne
de granit égyptien, au milieu de la curieuse basilique de Saint-Ambroise, à Milan ; serpent que la tradition donne pour celui-là même qui fut élevé par Moïse au désert! Dans le tableau de M. Bruni, Moïse occupe le centre de la composition et montre au peuple frappé par Dieu le serpent qu’il vient de dresser sur une haute colonne et dont la vue doit guérir ceux qui ont été atteints; le ciel, obscurci par la pluie de serpents qui n’a pas encore cessé, donne à la composition une teinte générale peu agréable. M. Bruni a essayé dans un coin de cette vaste toile un petit tour de force déjà connu, mais dont il s’est tiré fort habilement : il a placé au bas de son tableau un enfant mort, et placé de telle sorte que de quelque côté que se tourne le spectateur, il voit toujours cet enfant de face. C’est là une puérilité, qui ne donne aucun# espèce de mérite de plus à cette œuvre, belle d’ailleurs par plus d’un côté et qui la rapetisse jusqu’au trompe-l’œil. — Un peu plus loin et dans la même salle, nous trouvons une autre toile fort admirée des Russes et due encore à M. Bruni, la Bacchante ; c’est une jeune femme, couronnée de pampres, qui tient en main une coupe d’or qu’elle offre à un enfant. C’est là un groupe assez joli de composition, agréable de couleur, mais qui manque de solidité et sent encore trop Y Étude rapportée d’Italie que tout rapin qui a voyagé porte dans son carton.
Je préfère de beaucoup à cette Bacchante une étude de M. Oreste Kiprainsky , également rapportée d’Italie et qu’on appelle le Jardinier ; c’est un jeune homme qui se repose près d’une source et tient une serpette à la main ; il y a là une certaine grâce de mouvement et de coloris qui plaît au regard et l’arrête. — Après quoi
je devrais citer encore des Vues de Palestine de M. Maxime Nikiforovitch Vorobief; des Vues d'Italie de MM. Matveiefï, — Chebouief, — Bassyne, — Schedrine; une Vue de Crimée de M. Martinoff; une Vue du Pont de pierre à Moscou , de M. Alexeief . — Des vues et toujours des vues, quand on voit chaque jour, à chaque pas, des scènes originales, belles, touchantes ou simples, qui feraient de ravissants tableaux; quand on est Busse, c’est-à-dire que l’on vit dans le seul pays européen qui ait conservé une physionomie réellement sienne. — Ah! messieurs, vous êtes bien coupables, ayant sous les yeux votre pays, et ses aspects, et ses mœurs, de ne nous en rien apprendre, de ne nous en rien montrer. — A peine puis-je excepter de cet anathème trois artistes : MM. Dmitri Ivanovilch, Alexandre Andreievitch Ivanof etM. Yenetzianof. Le premier a emprunté à l’histoire de Russie l’épisode de Marpha Possadnitzaf pour en faire un tableau académique d’un aspect froid et compassé. — Le dernier, mieux inspiré, appelle son tableau : Vue intérieure d'un Goumno (grange). — Des paysans russes battent le blé dans une grange, quelques autres sont assis, un téléga (voiture de paysan) tout attelé attend le départ. Si *ce n’est pas là une bonne peinture, c’est au moins une bonne intention, et d’ailleurs, à défaut d’autres qualités, on trouve dans cette toile beaucoup de sentiment d’observation, et une recherche étudiée de la vérité, qui fait que ce tableau arrive, par les détails, à un effet d’ensemble satisfaisant.
A cette énumération il faut ajouter toute une suite de salles supérieures, dites Salles de copie , où les artistes russes viennent copier les tableaux placés trop haut
dans les salons de l’Hermitage, ou bien encore ceux qui appartiennent aux appartements du Palais d’Hiver; c’est dans une de ces salles que se trouve cette fameuse Naissance d’Hercule , commandée à Reynolds par Catherine II. Hercule, qui vient de naître, étouffe un serpent dans la main droite, tandis que sa mère inquiète le considère avec effroi. — Cette grande composition, largement traitée et belle d’effet général, pèche par la couleur, qui manque de vérité et d’harmonie.