‹ Petit carême de MassillonChapitre 14 sur 45 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Sire ,

Toute puissance vient de Dieu , et tout ce qui vient de Dieu n'est établi que pour l'utilité des hommes. Les grands seraient inutiles sur la terre s'il ne s'y trouvait des pauvres et des malheureux.

Ils ne doivent leur élévaiion qu'aux besoins publics; el loin que les peuples soient faits pour eux , ils ne sont eux-

mêmes tout ce qu'ils sont que pour les

peuples.

Quelle affreuse providence , si toute la multitude des hommes n'était placée sur la terre que pour servir aux plaisirs d'un petit nombre d'heureux qui l'habitent et qui souvent ne connaissent pas le Dieu qui les comble de bienfaits !

Si Dieu en élève quelques-uns, c'est donc pour être l'appui et la ressource des autres. Il se décharge sur eux du soin des faibles et des petits ; c'est parlà qu'ils entrent dans l'ordre des conseils de la sagesse éternelle. Tout ce qu'il y a de réel dans leur grandeur, c'est l'usage qu'ils en doivent faire pour ceux qui souffrent; c'est le seul trait de distinction que Dieu ait mis en nous : ils ne sont que les ministres de sa bonté et de sa providence ; et ils perdent le droit et le titre qui les fait grands , dès qu'ils ne veulent l'être que pour euxmêmes.

L'humanité envers les peuples est donc le premier devoir des grands, et

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rhumanité renferme l'affabilité , la protection et les largesses.

Je dis l'affabilité. Oui , Sire , on peut dire que la fierté, qui d'ordinaire est le vice des grands, ne devrait être que comme la triste ressource de la roture et de l'obscurité. Il paraîtrait bien plus pardonnable à ceux qui naissent , pour ainsi dire, dans la boue, de s'enfler, de se hausser , et de tâcher de se mettre , par l'enflure secrète de l'orgueil , de niveau avec ceux au-dessous desquels ils se trouvent si fort par la naissance. Rien ne révolte plus les hommes d'une naissance obscure et vulgaire , que la distance énorme que le hasard a mise entre eux et les grands; ils peuvent toujours se flatter de cette vaine persuasion , que la nature a été injuste de les faire naître dans l'obscurité , tandis qu'elle a réservé l'éclat du sang et des titres pour tant d'autres dont le nom fait tout le mérite : plus ils se trouvent bas , moins ils se croient à leur place. Aussi l'insolence et la hauteur devien-

324 QUATRIÈME DIMANCHE lient souvent le partage delà plus vile populace; et plus d'une fois les anciens règnes de la monarchie l'ont vue se soulever , vouloir secouer le joug des nobles et des grands, et conjurer leur extinction et leur ruine entière.

Les grands, au contraire, placés si haut par la nature , ne sauraient plus trouver de gloire qu'en s'abaissant : ils n'ont plus de distinction à se donner du côté du rang et de la naissance; ils ne peuvent s'en donner que par l'affabilité; et s'il est encore un orgueil qui puisse leur être permis , c'est celui de se rendre humains et accessibles.

Il est vrai même que l'affabilité est comme le caractère inséparable et la plus sûre marque de la grandeur. Les descendans de ces races illustres et anciennes, auxquels personne ne dispute la supériorité du nom et l'antiquité de l'origine , ne portent point sur leur front l'orgueil de leur naissance : ils vous la laisseraient ignorer si elle pouvait être ignorée. Les monumens publics en par-

ÈÊ CAHÊME. Î2Î3 îent assez , sans qu'ils en parlent euxmêmes : on ne sent leur élévation que par une noble simplicité : ils se rendent encore plus respectables en ne souffrant qu'avec peine le respect qui leur est dû ; et parmi tant de titres qui les distinguent, la politesse et -l'affabilité est la seule distinction qu'ils affectent. Ceux^ au contraire , qui se parent d'une antiquité douteuse, et à qui l'on dispute fout bas l'éclat et les prééminences de leurs ancêtres , craignent toujours qu'on ignore la grandeur de leur race , Pont sans cesse dans la bouche , croient eu assurer la vérité par une affectation d'orgueil et de hauteur, mettent la fierté à la place des titres , et , en exigeant audelà de ce qui leur est dû, ils font qu'on leur conteste même ce qu'on devrait leur rendre.

En effet, on est moins touché de son élévation quand on est né pour être grand : quiconque est ébloui de ce degré éminent où la naissance et la fortune l'ont placé; c'est-à-dire qu'il n'était pas

fait pour monter si haut. Les plus hautes places sont toujours au-dessous des grandes âmes : rien ne les enfle et ne les éblouit, parce que rien n'est plus haut qu'elles.

La fierté prend donc sa source dans la médiocrité, ou n'est plus qu'une ruse qui la cache; c'est une preuve certaine qu'on perdrait en se montrant de trop près : on couvre de la fierté des défauts et des faiblesses que la fierté trahit et manifeste elle-même; on fait de l'orgueil le supplément 1 si j'ose parler ainsi , du mérite , et on ne sait pas que le mérite n'a rien qui lui ressemble moins que l'orgueil.

Aussi les plus grands hommes , SiRE , et les plus grands rois ont toujours été les plus affables. Une simple femme thécuite venait exposer simplement à David ses chagrins domestiques ; et si l'éclat du trône était tempéré par l'affabilité du souverain, l'affabilité du souverain relevait l'éclat et la majesté du trône.

Nos rois, Sire , ne perdent rien à se rendre accessibles : l'amour des peuples leur répond du respect qui leur est dû. Le trône n'est élevé que pour être l'asile de ceux qui viennent implorer votre justice ou votre clémence : plus vous en rendez l'accès facile à vos sujets , plus vous en augmentez l'éclat et la majesté. Et n'est- il pas juste que la nation de l'univers qui aime le plus ses maîtres ^ ait aussi plus de droit de les approcher?. % Montrez, Sire , à vos peuples tout ce que le ciel a mis en vous de dons et de talens aimables; laissez -leur voir de près le bonheur qu'ils attendent de votre règne. Les charmes et la majesté de votre personne , la bonté et la droiture de votre cœur assureront toujours plus les hommages qui sont dus à votre rang, que votre autorité et votre puissance.

Ces princes invisibles et efféminés, ces Assuérus devant lesquels c'était un crime digne de mort, pour Esther même; d'oser paraître sans ordre, et dont la seule présence glaçait le sang dans les

Yeines des sup.plians , n'étaient plus ; vus de près, que de faibles idoles sans âme , sans vie , sans courage , sans vertu , livrés dans le fond de leurs palais à de vils esclaves , séparés de tout commerce, comme s'ils n'avaient pas été dignes de se montrer aux hommes , ou que des hommes faits comme eux n'eussent pas été dignes de les voir : l'obscurité et la solitude en faisaient toute la majesté.

Il v a dans l'affabilité une sorte de confiance en soi-même qui sied bien aux grands , qui fait qu'on ne craint point de s'avilir en s'abaissant, et qui est comme une espèce de valeur et de courage pacifique; c'est être faible et timide que d'être innaccessible et fier.

D'ailleurs , Sire , en quoi les princeset les grands qui n'offrent jamais aux peuples qu'un front sévère et dédaigneux:

sont plus inexcusables, c'est qu'il leur en coûte si peu de se concilier les cœurs: il ne faut pour cela ni effort ni étude; une seule parole, un sourire gracieux, un seul regard suffit. Le peuple leur compte tout;

leur rang donne du prix à tout. La seule sérénité du visage du roi , diî l'Ecriture , est la vie et la félicité des peuples , et son air doux: et humain est pour les cœurs de ses sujets ce que la rosée du soir est pour les terres sèches et arides : In hilaritate vultûs régis, vit a; et cle* mentia ejus quasi imber serotinus (i)*

Et peut - on laisser aliéner des cœurs qu'on peut gagner à si bas prix ! N'estce pas s'avilir soi-même que de dépriser à ce point toute l'humanité? et méritet-on le nom de grand quand on ne sait pas même sentir ce que valent les hommes ?

La nature n'a~t-elie pas déjà imposé une assez grande peine aux peuples et aux malheureux, de les avoir fait naître dans la dépendance et comme dans l'esclavage? n'est-ce pas assez que la bassesse ou le malheur de leur condition leur fasse un devoir, et comme une !oi , de ramper et de rendre des hommages? faut il encore leur oggra-

(i) Pror. ,c. i6; v. l5.

î3o QUATRIÈME DIMANCHE

ver le joug par le mépris et par une fierté qui en est si digne elle-même?

Ne suffit-il pas que leur dépendance soit une peine ? faut - il encore les en faire rougir comme d'un crime ? et si quelqu'un devait être honteux de son état, serait-ce le pauvre qui le souffre, ou le grand qui en abuse ?

Il est vrai que souvent c'est l'humeur tonte seule, plutôt que l'orgueil , qui efface du front des grands cette sérénité qui les rend accessibles et affables : c'est une inégalité de caprice plus que de fierté. Occupés de leurs plaisirs , et lassés des hommages , ils ne les reçoivent plus qu'avec dégoût : il semble que l'affabilité leur devienne un devoir importun et qui leur est à charge. A force d'être honorés, ils sont fatigués des honneurs qu'on leur rend, et ils se dérobent souvent aux hommages publics pour se dérober à la fatigue d'y paraître sensibles. Mais qu'il faut être né dur pour se faire même une peine de paraître humain ! N'est - ce pas une barbarie ,

DE CARÊME. l3l

non-seulement de n'être pas touchés > mais de recevoir même avec ennui les marques d'amour et de respect que nous donnent ceux qui nous sont soumis?

n'est-ce pas déclarer tout haut qu'on ne mérite pasl'affection des peuples , quand on en rebute les plus tendres témoignages? Peut-on alléguer là-dessus les inomens d'humeur et de chagrin que les soins de la grandeur et de l'autorité traînent après soi? L'humeur est - elle donc le privilège des grands , pour être l'excuse de leurs vices ?

Hélas ! s'il pouvait erre quelquefois permis d'être sombre , bizarre , chagrin , à charge aux autres et à soi-même, ce devrait être à ces infortunés que la faim 7 la misère, les calamités, les nécessités domestiques , et tous les plus noirs soucis en?ironnent : ils seraient bien plus dignes d'excuse, si , portant déjà le deuil, l'amertume , le désespoir souvent dans le cœur, ils en laissaient échapper quelques traits au - dehors. Mais que lef grands , que les heureux du monde , à

l32 QUATRIÈME DIMANCHE

qui tout rit, et que les joies et les plaisirs accompagnent par-tout j prétendent tirer de leur félicité même un privilège qui excuse leurs chagrins bizarres et leurs caprices; qu'il leur soit plus permis d'être fâcheux, inquiets, inabordables, parce qu'ils sont plus heureux; qu'ils regardent comme un droit acquis à la prospérité d'accabler encore du poids de leur humeur des malheureux qui gémissent déjà sous le joug de leur autorité et de leur puissance.

Grand Dieu! serait-ce donc là le privilège des grands , ou la punition du mauvais usage qu'ils font de la grandeur?

Car il est vrai que les caprices et les noirs chagrins semblent être le partage des grands, et l'innocence de la joie et delà sérénité n'est que pour le peuple* Mais l'affabilité , qui prend sa source dans l'humanité , n'est pas une de ces vertus superficielles qui ne résident que sur le visage; c'est un sentiment qui naît de ta tendresse et de la bonté du cœur. L'affabilité ne serait plus qu'une îa-

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suite et une dérision pour les malheureux , si , en leur montrant un visage doux et ouvert , elle leur fermait nos entrailles , et ne nous rendait plus accessibles à leurs plaintes que pour nous rendre plus insensibles à leurs peines.

Les malheureux et les opprimés n'ont droit de les approcher que pour trouver auprès d'eux la protection qui leur manque. Oui, mes frères , les lois qui ont pourvu à la défense des faibles , ne suffisent pas pour les mettre à couvert de l'injustice et de l'oppression : la misère ose rarement réclamer les lois établies pour la protéger, et le crédit souvent leur impose silence.

C'est donc aux grands à remettre le peuple sous la protection des lois : la veuve , l'orphelin , tous ceux qu'on foule et qu'on opprime, ont un droit acquis à leur crédit et à leur puissance; elle ne leur est donnée que pour eux; c'est à eux à porter au pied du trône les plaintes et les gémissemens de l'opprimé : ils sont comme le canal de communication

î34 QUATRIÈME DIMANCHE

et le lien des peuples avec le souverain , puisque le souverain n'est lui-même que le père et le pasteur des peuples. Ainsi ce sont les peuples tout seuls qui donnent aux grands le droit qu'ils ont d'approcher du trône , et c'est pour les peuples tout seuls que le trône lui-même est élevé. En un mot , et les grands et le prince ne sont; pour ainsi dire, que les hommes du peuple.

Mais si, loin d'être les protecteurs de sa faiblesse, les grands et les ministres des rois en sont eux - mêmes les oppresseurs; s'ils ne sont plus que comme ces tuteurs barbares qui dépouillent euxmêmes leurs pupilles, grand Dieu ! les clameurs du pauvre et de l'opprimé monteront devant vous ; vous maudirez ces races cruelles ; vous lancerez vos foudres sur lesgéans; vous renverserez tout cet édifice d'orgueil, d'injustice et de prospérité, qui s'était élevé sur les débris de tant de malheureux , et leur prospérité sera ensevelie sous ses ruines.

Aussi la prospérité des grands et des

DE CARÊME. l35 ministres des souverains, qui ont été les oppresseurs des peuples , n'a jamais porté que la houte, l'ignominie et la malédiction à leurs descendans. On a vu sortir de cette tige d'iniquité des rejetons honteux qui ont été l'opprobre de leur nom eî de leur siècle. Le Seigneur a soufflé sur l'amas de leurs richesses injustes , et l'a dissipé comme de la poussière ; et s'il laisse encore traîner sur la terre des restes infortunés de leur race, c'est pour les faire servir de monument éternel à ses vengeances, et perpétuer ia peine d'un crime qui perpétue presque toujours avec lui l'affliction et la misère publique dans les empires.

La protection des faibles est donc le seul usage légitime du crédit et de l'autorité; mais les secours et les largesses qu'ils doivent trouver dans notre abondance forment le dernier0 caractère de l'humanité.

Oui , mes frères , si c'est Dieu seul qui vous a fait naître ce que vous êtes,

l36 QUATRIÈME DIMANCHE

quel a pu êireson dessein en répandant avec tant de profusion sur vous les biens de la terre ? Â t il voulu vous faciliter le luxe, les passions et les plaisirs qu'il condamne ? sont-ce des présens qu'il vous ait faits dans sa colère ? Si cela est , si c'est pour vous seuls qu'il vous a fait naître dans la prospérité et dans l'opulence, jouissez-en, à la bonne heure; faites-vous, si vous le pouvez, une injuste félicité sur la terre ; vivez comme si tout était fait pour vous; multipliez vos plaisirs. Hâtez- vous de jouir, le teras est court. N'attendez plus rien audelà que la mort et le jugement ; vous avez reçu ici-bas votre récompense.

Mais si, dans les desseins de Dieu, vos biens doivent être les ressources et les facilités de votre salut , il ne laisse donc des pauvres et des malheureux sur la terre que pour vous; vous leur tenez donc ioi-basv la place de Dieu même; vous êtes, pour ainsi dire , leur providence visible : ils ont droit de vous réclamer el de vous exposer leurs besoins^

DE CARÊME. l3j

vos biens sont leurs biens, et vos largesses le seul patrimoine que Dieu leuE ait assigné sur la terre.

SECONDE PARTIE

Et qu'y a-t-il dans votre état de plus digne d'envie que le pouvoir de faire des heureux? Si l'humanité envers les peuples est le premierdevoir desgrands, n'est-elle pas aussi l'usage le plus délicieux de la grandeur?

Quand toute la religion ne serait pas elle-même un motif universel de charité envers nos frères , et que notre humanité à leur égard ne serait pavée que par le plaisir de faire des heureux et de soulager ceux qui souffrent , en faudraitil davantage pour un bon cœur? Qui* conque n'est pas sensible à un plaisir si vrai, si touchant , si digne du cœur, n'est pas né grand ; il ne mérite pas même d'être homme. Qu'on est digne de mépris , dit saint Ambroise , quand on peut faire des heureux , et qu'on ne le veut pas ! Infelix cujus in po test aie

ï38 QUATRIÈME DIMANCHE

est tantorum animas à morte defendere 9 et non est voluntas (i).

Il semble même que c'est une malédiction attachée à la grandeur. Les personnes nées dans une fortune obscure et privée n'envient dans les grands que le pouvoir de faire des grâces et de contribuer à la félicité d'autrui : on sent qu'à leur place on serait trop heureux de répandre la joie et l'alégresse dans les cœurs en y répandant des bienfaits , et de s'assurer pour toujours leur amour et leur reconnaissance. Si , dans une condition médiocre , on forme quelquefois de ces désirs chimériques de parvenir à de grandes places , le premier usage qu'on se propose de cette nouvelle élévation , c'est d'être bienfaisant et d'en faire part à tous ceux qui nous environnent : c'est la première leçon de la nature , et le premier sentiment que les hommes du commun trouvent en eux.

Ce n'est que dans les grands seuls qu'il est éteint : il semble que la grandeur

(0 S. Amfcr. in rit a Hab. i3.

leur donne un autre cœur , plus dur et plus insensible que celui du reste des hommes ; que plus on est à portée de soulager des malheureux , moins on est touché de leurs misères ; que plus on est le maître de s'attirer l'amour et la bienveillance des hommes , moins on eu fait cas ; et qu'il suffit de pouvoir tout, pour n'être touché de rien.

Mais quel usage plus doux et plus flatteur, mes frères , pourriez-vous faire de votre élévation et de votre opulence ? Vous attirer des hommages? mais l'orgueil lui-même s'en lasse. Commander aux hommes et leur donner des lois ?

mais ce sont là les soins de l'autorité > ce n'en est pas le plaisir. Voir autour de vous multiplier à l'infini vos serviteurs et vos esclaves? mais ce sont des témoins qui vous embarrassent et vous gênent, plutôt qu'une pompe qui vous décore. Habiter des palais somptueux ?

mais vous vous édifiez , dit Job , des solitudes où les soucis et les noirs chagrins viennent bientôt habiter avec vous. Y

rêf> QUATRIÈME DIMANCHE rassembler tous les plaisirs ? ils peuvent remplir ces vastes édifices, mais ils laisseront toujours votre cœur vide. Trouver tous )es jours dans votre opulence de nouvelles ressources à vos caprices?

la variété des ressources tarit bientôt ; tout est bientôt épuisé ; il faut revenir sur ses pas , et recommencer sans cesse ce que l'ennui rend insipide, et ce que l'oisiveté a rendu nécessaire. Employez tant qu'il vous plaira vos biens et votre autorité à lous les usages que l'orgueil et les plaisirs peuvent inventer, vous serez rassasiés, mais vous ne serez pas satisfaits ; ils vous montreront la joie, mais ils ne la laisseront pas dans votre cœur.

Employez-les à faire des heureux, à rendre la vie plus douce et plus supportable à des inforlunés que l'excès de la misère a peut-être réduits mille fois à souhaiter , comme Job , que le jour qui les vit naître eût été lui-même la nuit éternelle de leur tombeau , vous sentirez alors Le plaisir d'être nés grands, vous goûterez la véritable douceur de votre

état : c'est le seul privilège qui le rend dicme d'envie. Toute cette vaine montre qui vous environne est pour les autres; ce plaisir est pour vous seuls, Tout le reste a ses amertumes; ce plaisir seul les adoucit toutes. La joie de faire du bien est tout autrement douce et touchante que la joie de le recevoir. Reve* nez y encore , c'est un plaisir qui ne s'use point ; plus on le goûte , plus on se rend cligne de le goûter : on s'accoutume à sa prospérité propre, et on y devient insensible; mais on sent toujours la joie d'être l'auteur de la prospérité d'autrui : chaque bienfait porte avec lui ce tribut doux et secret dans notre âme : le long usage qui endurcit le cœur à tous les plaisirs le rend ici tous les jours plus sensible.

Et qu'a la majesté du trône ellemême, Sire, de plus délicieux que le pouvoir de faire des grâces? Que serait la puissance des rois, s'ils se condamnaient à en jouir tout seuls? une triste solitude, l'horreur des sujets, et le sup-

Ï42 QUATRIÈME DIMANCHE plice du souverain, C'est l'usage de l'autorité qui eu fait le plus doux plaisir; et le plus doux usage de l'autorité' , c'est la clémence et la libéralité qui la rendent aimable.

Nouvelle raison. Outre le plaisir de faire du bien, qui nous pave comptant de notre bienfait, montrez delà douceur et de l'humanité dans l'usage de votre puissance, dit l'esprit de Dieu, et c'est la gloire la plus sûre et la plus durable où les grands puissent atteindre : In mansuetudine opéra tua perfice , et super hominum gloriam diligeris (i).

Non 7 Sire , ce n'est pas le rang, les titres , la puissance , qui rendent les souverains aimables ; ce n'est pas même les talens glorieux que le monde admire , la valeur , la supériorité du génie , l'art de manier les esprits et de gouverner les peuples ; ces grands talens ne les rendent aimables à leurs suj ets qu'autant qu'ils les rendent humains et bien-

(i) Eccl., c. 3 , y. 19.

faisans. Vous ne serez granfl qu'autant que vous leur serez cher : l'amour des peuples a toujours été la gloire la plus réelle et la moins équivoque des souverains; et les peuples n'aiment guère dans les souverains que les vertus qui rendent leur règne heureux.

Et en effet, est -il pour les princes une gloire plus pure et plus touchante que celle de régner sur les cœurs? La gloire des conquêtesest toujours souillée de sang ; c'est le carnage et la mort qui nous y conduit, et il faut faire des malheureux pour se l'assurer. L'appareil qui l'environne est funeste et lugubre, et souvent le conquérant lui-même , s'il est humain , est forcé de verser des larmes sur ses propres victoires.

Mais la gloire , Sire , d'être cher à son peuple et de le rendre heureux , n'est environnée que de la joie et de l'abondance : il ne faut point élever de statues et de colonnes superbes pour l'immortaliser ; elle s'élève dans le cœur de chaque sujet un monument plus du*

144 QUATRIÈME DIMANCHE rable que l'airain et le bronze , parce que l'amour dont il est l'ouvrage est plus fort que la mort. Le titre de conquérant n'est écrit que sur le marbre; le titre de père du peuple est gravé dans les cœurs.

Et quelle félicité pour le souverain de regarder son royaume comme sa famille, ses sujets comme ses enfans, de compter que leurs cœurs sont encore plus à lui que leurs biens et leurs personnes, et de voir, pour ainsi dire, ratifier chaque jour le premier choix de la nation qui éleva ses ancêtres sur le trône! La gloire des conquêtes et des triomphes a-t-elle rien qui égale ce plaisir? Mais de plus , Sire , si la gloire des conquérans vous touche, commencez par gagner les cœurs de vos sujets: cette conquête vous répond de celle de l'univers. Un roi cher à une nation valeureuse comme la vôtre n'a plus rien à craindre que l'excès de ses prospérités et de ses victoires.

Ecoutez cette multitude que Jésus-

DE CARÊME. 14$ Christ rassasie aujourd'hui dans le désert : ils veulent l'établir roi sur eux : ut râpèrent eum , et facerent eum regem (1). Ils lui dressent déjà un trône dans leur cœur, ne pouvant le faire remonter encore sur celui de David et des rois de Juda ses ancêtres : ils ne reconnaissent son droit à !a royauté que par son humanité. Ah ! si les hommes se donnaient des maîtres, ce ne serait ni les plus nobles ni les plus vaillans qu'ils choisiraient; ce serait les plus tendres, les plus humains, des maîtres qui fussent en même tems leurs pères,

Heureuse la nation, grand Dieu, à qui vous destinez dans votre miséricorde un souverain de ce caractère !

D'heureux présages semblent nous le promettre : la clémence et la majesté, peintes sur le front de cet auguste enfant, nous annoncent déjà la félicité de nos peuples; ses inclinations douces et bienfaisantes rassurent et font croître tous les jours nos espérances. Cultivez

(1) Joan. } c. 6 , i5.

QUATRE DIMANC. DE CARÊME, donc, ô mon Dieu, ces premiers gages de notre bonheur ; rendez-le aussi ten^ dre pour ses peuples que le prince pieux auquel il doit la naissance , et que vous n'avez fait que montrer à la terre. Il ne voulait régner, vous le savez , que pour nous rendre heureux ; nos misères étaient ses misères, nos afflictions étafent les siennes , et son cœur ne faisait qu'un cœur avec le nôtre, Que la clémence et la miséricorde croissent donc avec l'âge dans cet enfant précieux, et coulent en lui avec le sang d'un père si humain et miséricordieux! que la douceur et la majesté de son front soit toujours une image de celle de son âme ! que son peu^ pie lui soit aussi cher qu'il est lui-même cher à son peuple! qu'il prenne dans la tendresse de la nation pour lui la règle et la mesure de l'amour qu'il doit avoir pour elle ! par là il sera aussi grand que son bisaïeul , plus glorieux que tous ses ancêtres, et son humanité sera la source de notre félicité sur la terre et de son bonheur dans le cieL Ainsi soit-il!

POUR LE JOUR DE L'iNCÀRNÀTiON.

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