POUR LE JOUR DE PAQUES
sîons insensées; en vain, pour cacher la honte des passions, il fait presque à l'homme de bien une honte de la vertu ; en vain il la représente , aux grands surtout, comme une faiblesse et comme Pécueil de leur gloire; en vain il autorise leurs passions par les grands exemples qui les ont précédés, et par l'histoire des souverains qui ont allié la licence des mœurs avec un règne glorieux et Téclat des victoires et des conquêtes ; leurs vices, venus jusqu'à nous, et rappelés d'âge en âge, formeront jusqu'à la- fin le trait honteux qui efface Téclat de leurs grandes actions, et qui déshonore leur histoire.
Plus même ils sont élevés , plus le dérèglement des mœurs les dégrade; et leur ignominie, dit l'Esprit de Dieu, croît à proportion de leur gloire (1).
Outre que leur rang , en les plaçant audessus de nos têtes, expose leurs vices comme leur personne aux yeux du public, quelle honte, lorsque ceux qui sont
(1) Marc, c i, y. 24.
établis pour régler les passions de îa multitude, deviennent eux-mêmes les viis jouets de leurs passions propres, et que la force, l'autorité, la pudeur des lois se trouvent confiées à ceux qui ne connaissent de loi que le mépris public de toute bienséance et leur propre faiblesse! Ils devaient régler les mœurs publiques , et ils les corrompent ; ils étaient donnés de Dieu pour être les protecteurs de la vertu t et ils deviennent les appuis et les modèles du vice.
Toute la gloire humaine ne saurait jamais effacer l'opprobre que leur laisse îe désordre des mœurs et l'emportement des passions ; les victoires les plus éclatantes ne couvrent pas la honte de leurs vices : on loue les actions, et l'on méprise la personne; c'est de tout tems qu'on a vu la réputation la plus brillante échouer contre les mœurs du héros, et ses lauriers flélris par ses faiblesses : le monde, qui semble mépriser la vertu, n'estime et ne respecte pourtant qu'elle; il élève des monumens
POUR LE JOUR DE PÂQUES. 28t superbes aux grandes actions des conquérans; il fait retentir la terre du bruit de leurs louanges ; une poésie pompeuss les chante et les immortalise; chaque Achille a son Homère ; l'éloquence s'épuise pour leur donner du lustre : l'appareil des éloges est donné à l'usage et à la vanité; l'admiration secrète et les louanges réelles et sincères , on ne les donne qu'à la vertu et à la vérité.
Et en effet, le bonheur ou la témérité ont pu faire des héros; mais la vertu toute seule peut former de grands hommes : il en coûte bien moins de remporter des victoires que de se vaincre soimême ; 11 est bien plus aisé de conquérir, des provinces et de dompter des peuples, que de dompter une passion; la morale même des païens en est convenue. Du moins les combats où président la fermeté, la grandeur du courage, la science militaire, sont de ces actions rares que l'on peut compter aisément dans le cours d'une longue vie ; et quand il ne faut être grand que cer-
tains momens , la nature ramasse tontes ses forces, et l'orgueil, pour un peu de tems, peut suppléer à la vertu. Mais les combats de la foi sont des combats de tous les jours : on a affaire à des ennemis qui renaissent de leur propre défaite. Si vous vous lassez un instant, vous périssez : la victoire même a ses dangers; l'orgueil, loin de vous aider, devient le plus dangereux ennemi que vous ayez à combattre : tout ce qui vous environne fournit des armes contre vous; votre cœur lui-même vous dresse des embûches ; il faut sans cesse recommencer le combat. En un mot , on peut être quelquefois plus fort ou plus heureux que ses ennemis; mais qu'il est grand d'être toujours plus fort que soimême!
Telle est pourtant la gloire de la religion : la philosophie découvrait la honte des passions, mais elle n'apprenait pas à les vaincre; et ses préceptes pompeux étaient plutôt l'éloge de la vertu que le remède du vice.
POUR LE JOUR DE PAQUES. 283 Il était même nécessaire à la gloire et au triomphe de la religion que les plus grands génies et toute la force de la raison humaine se fût épuisée pouc rendre les hommes vertueux. Si les Socrate et les Platon n'avaient pas été les docteurs du monde avant Jésus-Christ, €t n'eussent pas entrepris en vain de régler les mœurs et de corriger les hommes par la force seule de la raison f Thomme aurait pu faire honneur de sa vertu à la supériorité de sa raison , ou à la beauté de la vertu même; mais ces prédicateurs de la sagesse ne firent point de sages, et il fallait que les vains essais de la philosophie préparassent de nouveaux triomphes à la grâce.
C'est elle enfin qui a montré à la terre le véritable sage, que tout le faste et tout l'appareil de la raison humaine nous annonçait depuis si long-tems. Elle n'a pas borné toute sa gloire , comme la philosophie, à essayer d'en former à peine un dans chaque siècle parmi les hommes; elle en a peuplé les villes y
284 SERMON les empires, les déserts ; et l'univers entier a éié pour elle un autre lycée où , au milieu des places publiques (1) , elle a prêché la sagesse à tous les hommes. Ce n'est pas seulement parmi les peuples les plus polis qu'elle a choisi ses sages ; le Grec et le Barbare ; le -Romain et le Scy the, ont été également appelés à sa divine philosophie : ce n'est pas aux savans tout seuls qu'elle a réservé la connaissance sublime de ses mystères; le simple a prophétisé comme le sage, et les ignorans eux-mêmes sont devenus ses docteurs et ses apôtres : il fallait que la véritable sagesse pût devenir la sagesse cle tous les hommes.
Quedirai-je? Sa doctrine était insensée en apparence, et les philosophes soumirent leur raison orgueilleuse à cette sainte folie; elle n'annonçait que des croix et des souffrances, et les Césars devinrent ses disciples : elle seule vint apprendre aux hommes que la chasteté , l'humilité, la tempérance,
(1) Prov. z c. 8 ? y. 1,3,4.
POUR LE JOUS. DE PÂQUES. 285 pouvaient être assises sur le trône , et que le siège des passions et des plaisirs pouvait devenir le siège de la vertu et de l'innocence : quelle gloire pour la religion!
Mais , Sire , si la piété des grands est glorieuse à la religion, c'est la religion toute seule qui fait la gloire véritable des grands. De tous leurs titres, le plus honorable c'est la vertu. Un prince, maître de ses passions; apprenant sur lui-même à commander aux autres ; ne voulant goûter de l'autorité que les soins et les peines que le devoir y attache; plus touché de ses fautes que des vaines louanges qui les lui déguisent en vertus ; regardant comme Tunique privilège de son rang l'exemple qu'il est obligé de donner aux peuples; n'ayant point d'autre frein ni d'autre règle que ses désirs , et faisant pourtant à tous ses désirs un frein de la règle même ; voyant autour de lui tous les hommes prêts à servir à ses passions, et ne se croyant fuit lui-même que pour servir à leurs
besoins; pouvant abuser de tout, et se refusant même ce qu'il aurait eu droit de se permettre; en un mot, entouré de tous les attraits du vice, et ne leur montrant jamais que la vertu : un prince de ce caractère est le plus grand spectacle que la foi puisse donner à la terre ; une seule de ses journées compte plus d'actions glorieuses que la longue carrière d'un conquérant; l'un a été le héros d'un jour, et l'autre l'est de toute la vie.