‹ Petit carêmeChapitre 17 sur 40 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Et qu'y a-t-il dans votre état de plus digne d'envie que le pouvoir de faire des heureux ? Si l'humanité envers les peuples est le premier devoir des grands , n'est-elle pas aussi l'usage le plus délicieux de la grandeur ?

Quand toute la religion ne serait pas elle-même un motif universel de charité envers nos frères , et que notre humanité à leur égard ne serait payée que par le plaisir de faire des heureux et de soulager ceux qui souffrent , en faudrait-il davantage pour un bon cœur ? Quiconque n'est pas sensible à un plaisir si vrai , si touchant , si digne du cœur, il n'est pas né grand , il ne mérite pas même d'être homme. Qu'on est digne de mépris , dit saint Ambroise , quand on peut faire des heureux, et qu'on ne le veut pas ! Injelix cujus in potestate est tantorum animas a morte defendere , et non est voliuitas i.

Il semble même que c'est une malédiction atta chée à la grandeur. Les personnes nées dans une fortune obscure et privée n'envient dans les grands que le pouvoir de faire des grâces et de contribuer à la félicité d'autrui : on sent qu'à leur place on serait trop heureux de répandre la joie et l'allégresse dans les cœurs en y répandant des bien-

i S. Amb. in vitaNab. i3.

Io4 PETIT CAllÊME.

faits , et de s'assurer pour toujours leur amour et leur reconnaissance. Si , dans une condition médiocre , on forme quelquefois de ces désirs chimériques de parvenir à de grandes places , le premier usage qu'on se propose de cette nouvelle élévation , c'est d'être bienfaisant , et d'en faire part à tous ceux qui nous environnent : c'est la première leçon de la nature , et le premier sentiment que les hommes du commun trouvent en eux. Ce n'est que dans les grands seuls qu'il est éteint : il semble que la grandeur leur donne un autre cœur, plus dur et plus insensible que celui du reste des hommes ; que, plus on est à portée de soulager des malheureux , moins on est touché de leurs misères ; que» plus on est le maître de s'attirer l'amour et la bienveillance des hommes, moins on en fait cas ; et qu'il suffit de pouvoir tout , pour n'être touché de rien.

Mais quel usage plus doux et plus flatteur, mes Frères , pourriez-vous faire de votre élévation et de votre opulence? Vous attirer des hommages? mais l'orgueil lui-même s'en lasse : commander aux hommes et leur donner des lois ? mais ce sont là les soins de l'autorité , ce n'en est pas le plaisir : voir autour de vous multiplier à l'infini vos serviteurs et vos esclaves? mais ce sont des témoins qui vous embarrassent et vous gênent , plutôt qu'une pompe qui vous décore : habiter des palais somptueux ? mais vous vous édifiez ,

PETIT CAREME. I o5

dit Job , des solitudes où les soucis et les noirs chagrins viennent bientôt habiter avec vous : y rassembler tous les plaisirs? ils peuvent remplir ces vastes édifices , mais ils laisseront toujours votre cœur vide : trouver tous les jours dans votre opulence de nouvelles ressources à vos caprices ? la variété des ressources tarit bientôt ; tout est bientôt épuisé ; il faut revenir sur ses pas, et recommencer sans cesse ce que l'ennui rend insipide , et ce que l'oisiveté a rendu nécessaire. Employez tant qu'il vous plaira vos biens et votre autorité à tous les usages que l'orgueil et les plaisirs peuvent inventer : vous serez rassasié , maisvous ne serez pas satisfait ; ils vous montreront la joie , mais ils ne la laisseront pas dans votre cœur.

Employez-les à faire des heureux , à rendre la vie plus douce et plus supportable à des infortunés que l'excès de la misère a peut-être réduits mille fois à souhaiter, comme Job, que le jour qui les vit naître eût été lui-même la nuit éternelle de leur tombeau : vous sentirez alors le plaisir d'être né grand , vous goûterez la véritable douceur de votre état : c'est le seul privilège qui le rend digne d'envie. Toute cette vaine montre qui vous environne est pour les autres ; ce plaisir est pour vous seul ; tout le reste a ses amertumes ; ce plaisir seul les adoucit toutes : la joie de faire du bien est tout autrement douce et tou-

Io6 PETIT CAREME.

chante que la joie de le recevoir : revenez-y encore, c'est tin plaisir qui ne s'use point; plus on le goûte , plus on se rend digne de le goûter : on s'accoutume à sa prospérité propre, et on y devient insensible ; mais on sent toujours la joie d'être l'auteur de la prospérité d'autrui : chaque bienfait porte avec lui ce tribut doux et secret dans notre âme : le long usage qui endurcit le cœur à tous les plaisirs le rend ici tous les jours plus sensible.

Et qu'a la majesté du trône elle-même , Sire , de plus délicieux que le pouvoir de faire des grâces ? Que serait la puissance des rois , s'ils se condamnaient à en jouir tout seuls? une triste solitude , l'horreur des sujets , et le supplice du souverain. C'est l'usage de l'autorité qui en fait le plus doux plaisir ; et le plus doux usage de l'autorité , c'est la clémence et la libéralité qui la rendent aimable.

Nouvelle raison : outre le plaisir de faire du bien , qui nous paie comptant de notre bienfait, montrez de la douceur et de l'humanité dans l'usage de votre puissance, dit l'esprit de Dieu , et c'est la gloire la plus sûre et la plus durable où les grands puissent atteindre : In mansuetudine opéra tua perfice, et super hominum gloriam diligeris 1 .

Non , Sire , ce n'est pas le rang , les titres , h\

1 Eecl. 3.19.

PETIT CAREME. I (VJ

puissance , qui rendent les souverains aimables : ce n'est pas même les talens glorieux que le monde admire , la valeur , la supériorité du génie , l'art de manier les esprits et de gouverner les peuples : ces grands talens ne les rendent aimables à leurs sujets qu'autant qu'ils les rendent bumains et bienfaisans. Vous ne serez grand qu'autant que vous leur serez cher : l'amour des peuples a toujours été la gloire la plus réelle et la moins équivoque des souverains : et les peuples n'aiment guère dans les souverains que les vertus qui rendent leur règne beureux.

Et , en effet , est-il pour les princes une gloire plus pure et plus toucbanle que celle de régner sur les cœurs ? La gloire des conquêtes est toujours souillée de sang ; c'est le carnage et la mort qui nous y conduit ; et il faut faire des malheureux pour se l'assurer : l'appareil qui l'environne est funeste et lugubre ; et souvent le conquérant lui-même, s'il est humain, est forcé de verser des larmes sur ses propres victoires.

Mais la gloire, Sire, d'être cher à son peuple et de le rendre heureux n'est environnée que de la joie et de l'abondance : il ne faut point élever de statues et de colonnes superbes pour l'immortaliser : elle s'élève dans le cœur de chaque sujet un monument plus durable que l'airain et le bronze, parce que l'amour dont il est l'ouvrage est plus fort que la mort : le titre de conquérant

Io8 PETIT CARÊME.

n'est écrit que sur le marbre : le titre de père du peuple est gravé dans les cœurs.

Et quelle félicité pour le souverain de regarder son royaume comme sa famille, ses sujets comme ses en fans ; de compter que leurs cœurs sont encore plus à lui que leurs biens et leurs personnes , et de voir, pour ainsi dire , ratifier chaque jour le premier choix de la nation qui éleva ses ancêtres sur le trône ! La gloire des conquêtes et des triomphes a-t-elle rien qui égale ce plaisir ? Mais , de plus , Sire , si la gloire des conquérans vous touche , commencez par gagner les cœurs de vos sujets ; cette conquête vous répond de celle de l'univers. Un roi cher à une nation valeureuse comme la vôtre n'a plus rien à craindre que l'excès de ses prospérités et de ses victoires.

Ecoutez cette multitude que Jésus-Christ rassasie aujourd'hui dans le désert : ils veulent l'établir roi sur eux : Ut râpèrent eum , et facerent eum rcgcm1. Ils lui dressent déjà un trône dans leur cœur , ne pouvant le faire remonter encore sur celui de David et des rois de Juda ses ancêtres : ils ne reconnaissent son droit à la royauté que par son humanité. Ah ! si les hommes se donnaient des maîtres , ce ne serait ni les plus nobles ni les plus vaillans qu'ils choisiraient ; ce serait les plus tendres , les plus humains , des maîtres qui fussent eu même temps leurs pères.

1 Joan. 6. i5.

PETIT CAUEME. 1 Ot)

Heureuse la nation , grand Dieu ! à qui vous destinez dans votre miséricorde un souverain de ce caractère ! D'heureux présages semblent nous le promettre: la clémence et la majesté peintes sur le front de cet auguste enfant nous annoncent déjà la félicité de nos peuples; ses inclinations douces et bienfaisantes rassurent et font croître tous les jours nos espérances. Cultivez donc , ô mon Dieu ! ces premiers gages de notre bonheur : rendez-le aussi tendre pour ses peuples que le prince pieux auquel il doit la naissance, et que vous n'avez fait que montrer à la terre : il ne voulait régner , vous le savez , que pour nous rendre heureux ; nos misères étaient ses misères, nos afflictions étaient les siennes , et son cœur ne faisait qu'un avec le nôtre. Que la clémence et la miséricorde croissent donc avec l'âge dans cet enfant précieux , et coulent en lui avec le sang d'un père si humain et si miséricordieux : que la douceur et la majesté de son front soit toujours une image de celle dé son âme : que son peuple lui soit aussi cher qu'il est lui-même cher à son, peuple : qu'il prenne dans la tendresse de la nation pour lui la règle et la mesure de l'amour qu'il doit avoir pour elle : par là il sera aussi grand que son bisaïeul , plus glorieux que tous ses ancêtres, et son humanité sera la source de notre félicité sur la terre et de son bonheur dans le ciel.

Ainsi soit-il.

SERMON

POUR

Page 1