‹ Petit carêmeChapitre 7 sur 40 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

L'adulation ferme donc le cœur à la vérité ; mais l'ambition est bientôt le triste fruit de Taveuglement où jette l'adulation, et achève de creuser le précipice : c'est le dernier piège que le démon

tend aujourd'hui à Jésus-Christ : «Je vous donnerai les royaumes du monde et toute leur gloire. »

Oui, sire, c'est l'adulation qui mène toujours les grands à la gloire insensée et mal entendue de l'ambition ; et ce désir insensé de gloire , où ne mène-t-il point un cœur qui s'y livre !

Cette passion infortunée rend d'abord malheureux l'ambitieux qu'elle possède ; elle l'avilit ensuite et le dégrade ; enfin elle le couduit à une fausse gloire par des moyens injustes qui lui font perdre la gloire véritable : tels sont les caractères honteux de l'ambition , de ce vice dont le monde honore ses héros , et dont ils s'honorent si fort eux-mêmes.

Ce n'est pas que je prétende autoriser dans les grands , non plus que dans le reste des hommes , une vie molle et obscure , des sentimens bas et timides ; et, sous prétexte de blâmer l'ambition, consacrer l'oisiveté et l'indolence.

Je sais qu'il y a une noble émulation qui mène à la gloire par le devoir : la naissance nous l'inspire, et la religion l'autorise : c'est elle qui donne aux empires des citoyens illustres, des ministres sages et laborieux , de vaillans généraux, des auteurs célèbres, des princes dignes des louanges de la postérité. La piété véritable n'est pas une profession de pusillanimité et de paresse : la religion n'abat et n'amollit point le cœur, elle l'ennoblit et l'élève ; elle seule sait former de grands hommes :

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on est toujours petit quand on n'est grand que par la vanité. Ainsi la mollesse et l'oisiveté blessent également les règles de la piété et les devoirs de la vie civile ; et le citoyen inutile n'est pas moins proscrit par l'Evangile que par la société.

Mais l'ambition , ce désir insatiable de s'élever au-dessus et sur les ruines mêmes des autres ; ce ver qui pique le cœur et ne le laisse jamais tranquille ; cette passion qui est le grand ressort des intrigues et de toutes les agitations des cours, qui forme les révolutions des états , et qui donne tous les jours à l'univers de nouveaux spectacles ; cette passion , qui ose tout, et à laquelle rien ne coûte, est un vice encore plus pernicieux aux empires que la paresse même.

Déjà il rend malheureux celui qui en est possédé : l'ambitieux ne jouit de rien ; ni de sa gloire, il la trouve obscure ; ni de ses places , il veut monter plus haut ; ni de sa prospérité , il sèche et dépérit au milieu de son abondance ; ni des hommages qu'on lui rend, ils sont empoisonnés par ceux qu'il est obligé de rendre lui-même ; ni de sa faveur, elle devient amère dès qu'il faut la partager avec ses concurrens ; ni de son repos , il est malheureux à mesure qu'il est obligé d'être plus tranquille : c'est un Aman , l'objet souvent des désirs et de l'envie publique , et qu'un seul honneur refusé à son excessive autorité rend insupportable à lui-même.

L'ambition le rend donc malheureux ; mais de plus elle l'avilit et le dégrade. Que de bassesses pour parvenir! Il faut paraître , non pas tel qu'on est, mais tel qu'on nous souhaite. Bassesse d'aduïation ; on encense et on adore l'idole qu'on méprise : bassesse de lâcheté; il faut savoir essuyer des dégoûts, dévorer des rebuts, et les recevoir presque comme des grâces : bassesse de dissimulation ; point de sentimens à soi , et ne penser que d'après les autres : bassesse de dérèglement; devenir les complices et peut-être les ministres des passions de ceux de qui nous dépendons, et entrer en part de leurs désordres pour participer plus sûrement à leurs grâces : enfin bassesse même d'hypocrisie ; emprunter quelquefois les apparences de la piété, jouer l'homme de bien pour parvenir, et faire servir à l'ambition la religion même qui la condamne. Ce n'est point là une peinture imaginée ; ce sont les moeurs des cours, et l'histoire de la plupart de ceux qui y vivent.

Qu'on nous dise après cela que c'est le vice des grandes âmes : c'est le caractère d'un cœur lâche et rampant; c'est le trait le plus marqué d'une âme vile. Le devoir tout seul peut nous mener à la gloire : celle qu'on doit aux bassesses et aux intrigues de l'ambition porte toujours avec elle un caractère de honte qui nous déshonore ; elle ne promet les royaumes du monde et toute leur gloire qu'à ceux qui se prosternent devant l'ini-

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quité, et qui se dégradent honteusement euxmêmes : Si cadens adoraveris me1. On reproche toujours vos bassesses à votre élévation; vos places rappellent sans cesse les avilissemens qui les ont méritées ; et les titres de vos honneurs et de vos dignités deviennent eux-mêmes les traits publics de votre ignominie. Mais , dans l'esprit de l'ambitieux , le succès couvre la honte des moyens : il veut parvenir, et tout ce qui le mène là est la seule gloire qu'il cherche : il regarde ces vertus romaines qui ne veulent rien devoir qu'à la probité , à l'honneur et aux services , comme des vertus de roman et de théâtre, et croit que l'élévation des sentimens pouvait faire autrefois les héros de la gloire, mais que c'est la bassesse et l'avilissement qui fait aujourd'hui ceux de la fortune.

Aussi l'injustice de cette passion en est un dernier trait encore plus odieux que ses inquiétudes et sa honte. Oui, mes frères, un ambitieux ne connaît de loi que celle qui le favorise : le crime qui l'élève est pour lui comme une vertu qui l'ennoblit. Ami infidèle, l'amitié n'est plus rien pour lui dès qu'elle intéresse sa fortune : mauvais citoyen , la vérité ne lui paraît estimable qu'autant qu'elle lui est utile : le mérite qui entre en concurrence avec lui est un ennemi auquel il ne pardonne point ; l'intérêt public cède toujours à son intérêt propre : il éloigne des sujets capables, et

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se substitue à leur place ; il sacrifie à ses jalousies le salut de l'état ; et il verrait avec moins de rejrret les affaires publiques périr entre ses mains que sauvées par les soins et parles lumières d'un autre.

Telle est l'ambition dans la plupart des hommes, inquiète, honteuse, injuste. Mais, Sire, si ce poison gagne et infecte le cœur du prince , si le souverain , oubliant qu'il est le protecteur de la tranquillité publique , préfère sa propre gloire à l'amour et au salut de ses peuples ; s'il aime mieux conquérir des provinces que régner sur les cœurs; s'il lui paraît plus glorieux d'être le destructeur de ses voisins que le père de son peuple ; si le deuil et la désolation de ses sujets est le seul chant de joie qui accompagne ses victoires; s'il fait servir à lui seul une puissance qui ne lui est donnée que pour rendre heureux ceux qu'il gouverne ; en un mot, s'il n'est roi que pourle malheur des hommes, et que , comme ce roi de Babylone, il ne veuille élever la statue impie , l'idole de sa grandeur, que sur les larmes et les débris des peuples et des nations ; grand Dieu ! quel fléau pour la terre ! quel présent faites-vous aux hommes dans votre colère en leur donnant un tel maître!

Sa gloire, Sire, sera toujours souillée de sang : quelque insensé chantera peut-être ses victoires; mais les provinces , les villes , les campagnes en pleureront : on lui dressera des monumens superbes pour immortaliser ses conquêtes ; mais les

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cendres encore fumantes de tant de villes autrefois florissantes, mais la désolation de tant de campagnes dépouillées de leur ancienne beauté, mais les ruines de tant de murs sous lesquels des citoyens paisibles ont été ensevelis, mais tant de calamités qui subsisteront après lui seront des monumens lugubres qui immortaliseront sa vanité et sa folie. Il aura passé comme un torrent pour ravager la terre, et non comme un fleuve majestueux pour y porter la joie et l'abondance : son nom sera écrit dans les annales de la postérité parmi les conquérans , mais il ne le sera pas parmi les bons rois, et l'on ne rappellera l'histoire de son règne que pour rappeler le souvenir des maux qu'il a faits aux hommes. Ainsi son orgueil *, dit l'Esprit de Dieu, sera monté jusqu'au ciel; sa tête aura touché dans les nuées ; ses succès auront égalé ses désirs ; et tout cet amas de gloire ne sera plus à la (in qu'un monceau de boue qui ne laissera après elle que l'infection et l'opprobre.

Grand Dieu ! vous qui êtes le protecteur de l'enfance des rois, et surtout des rois pupilles, éloignez tous ces pièges de l'enfant précieux que vous nous avez laissé dans votre miséricorde. Il peut vous dire , comme autrefois un roi selon votre cœur: «Mon père et ma mère m'ont abandonné2.»

1 Si ascenderit usque ad cœlum superbia ejus , et caput cjus nubes tetigcrit, quasi sterquilinium in fine perdetur. (Job. 20. 6.7.) — 2 Vs. 26. 10.

A peine avais- je les yeux ouverts à la lumière , qu'une mort prématurée les ferma en même temps à Adélaïde , qui m'avait porté dans son sein , et dont les traits aimables et majestueux sont encore peints sur mon visage; et au prince pieux de qui je tiens la vie , et dont les sentimens religieux seront toujours gravés dans mon cœur : Pater meus et mater mea dereliquerunt me. Mais vous, Seigneur , qui êtes le père des rois et le Dieu de mes pères , vous m'avez pris sous votre protection et mis à couvert sous l'ombre de vos ailes et de votre bonté paternelle : Dominus autem assumpsit me1.

Grand Dieu! gardez donc son innocence comme un trésor encore plus estimable que sa couronne; faites-la croître avec son âge ; prenez son cœur entre vos mains , et que le feu impur de la volupté ne profane jamais un sanctuaire que vous vous êtes réservé depuis tant de siècles : Custodi innocentiam 2.

Voyez ces semences de droiture et de vérité que vous avez jetées dans son âme ; cet esprit de justice et d'équité qui se développe de jour en jour, et qui paraît être né avec lui; cette aversion naissante pour les artifices et les fausses louanges du flatteur ; et ne permettez pas que l'adulation corrompe jamais ces présages heureux de notre félicité future : Et vide œquitatem 3.

i Ps. 26. 10. — 2 ps. 36. 37.-3 ibid.

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Qu'il règne pour notre bonheur , et il régnera pour sa gloire. Que son unique ambition soit de rendre ses sujets heureux ; que son titre le plus chéri soit celui de roi bienfaisant et pacifique : il ne sera grand qu'autant qu'il sera cher à son peuple. Qu'il soit le modèle de tous les bons rois ; et que ce prince pacifique puisse laisser encore après lui des princes qui lui ressemblent! Quoniam sunt reliquiœ homini pacifico l. Recevez ces vœux, ô mon Dieu ! et qu'ils soient pour nous les gages de la tranquillité de la vie présente et l'espérance de la vie future !

Ainsi soit-il.

*Ps. 36. 37.

SERMON

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