QUATRIEME DIMANCHE
VOUS la laisseraient ignorer, si elle pouvait être ignorée. Les monuments publics en parlent assez, sans qu'ils en parlent eux-mêmes : on ne sent leur élévation que par une noble simplicité : ils se rendent encore plus respectables, en ne souffrant qu'avec peine le respect qui leur est dû; et parmi tant de titres qui les distinguent, la politesse et l'affabilité est la seule distinction qu'ils affectent. Ceux, au contraire, qui se parent d'une antiquité douteuse, et à qui l'on dispute tout bas l'éclat et les prééminences de leurs ancêtres , craignent toujours qu'on n'ignore la grandeur de leur race, l'ont sans cesse dans la bouche, croient en assurer la vérité par une affectation d'orgueil et de hauteur, mettent la fierté à la place des titres; et, en exigeant au delà de ce qui leur est dû , ils font qu'on leur conteste même ce qu'on devrait leur rendre.
En effet , on est moins touché de son élévation quand on est né pour être grand : quiconque est ébloui de ce degré éminent où la naissance et la fortune l'ont placé , c'est-à-dire qu'il n'était pas fait pour monter si haut. Les plus hautes places sont toujours au-dessous des grandes âmes ; rien ne les enfle et ne les éblouit, parce que rien n'est plus haut qu'elles.
La fierté prend donc sa source dans la médiocrité , ou n'est plus qu'une ruse qui la cache ; c'est une preuve certaine qu'on perdrait en se montrant de trop près : on couvre de la fierté des défauts et des faiblesses que la fierté trahit et manifeste elle-même : on faitde l'orgueil le supplément, si j'ose parler ainsi , du mérite; et on ne sait pas que le mérite n'a rien qui lui ressemble moins que l'orgueil.
Aussi les plus grands hommes, Sire, et les plus grands rois, ont toujours été les plus affables. Une simple femme thécuite venait exposer simplement à David ses chagrins; et si l'éclat du trône était tempéré par l'affabilité du souverain , l'affabilité du souverain relevait l'éclat et la majesté du trône.
jXos rois, Sire, ne perdent rien à se rendre accessibles : l'amour des peuples leur répond du respect qui leur est dû. Le trône n'est élevé que pour être l'asile de ceux qui viennent
DE CAREME. 8|
implorer votre justice ou votre clémence : plus vous en rendez l'accès facile à vos sujets , plus vous en augmentez l'éclat et la majesté. Et n'est-il pas juste que la nation de l'univers qui aime le plus ses maîtres ait aussi plus de droit de les approclier? Montrez, Sire, à vos peuples tout ce que le ciel a mis en vous de dons et de talents aimables; laissez-leur voir de près le bonheur qu'ils attendent de votre règne. Les charmes et la majesté de votre personne, la bonté et la droiture de votre cœur assureront toujours plus les hommages qui sont dus à votre rang, que votre autorité et votre puissance.
Ces princes invisibles et efféminés, ces Assuérus devant lesquels c'était un crime digne de mort pour Esther même d'oser paraître sans ordre , et dont la seule présence glaçait le sang dans les veines des suppliants, n'étaient plus, vus de près , que de faibles idoles , sans âme , sans vie , sans courage , sans vertu , livrés dans le fond de leurs palais à de vils esclaves, séparés de tout commerce comme s'ils n'avaient pas été dignes de se montrer aux hommes, ou que des hommes faits comme eux n'eussent pas été dignes de les voir : l'obscurité et la solitude en faisaient toute la majesté.
Il y a dans l'affabilité une sorte de confiance en soi-même qui sied bien aux grands, qui fait qu'on ne craint point de s'avilir en s'abaissant , et qui est comme une espèce de valeur et de courage pacifique ; c'est être faible et timide que d'être inaccessible et fier.
D'ailleurs, Sire, en quoi les princes et les grands qui n'offrent jamais aux peuples qu'un front sévère et dédaigneux sont plus inexcusables, c'est qu'il leur eu coûte si peu de se concilier les cœurs : 11 ne faut pour cela ni effort ni élude ; une seule parole, un sourire gracieux , un seul regard suffit. Le peuple leur compte tout; leur rang donne du prix à tout. La seule sérénité du visage du roi , dit l'Écriture , est la vie et la félicité des peuples; et son air doux et humain est pour les cœurs de ses sujets ce que la rosée du soir est pour les terres sèches et arides : in hilaritate cuUus régis , vita; et clemen tia ejus quasi imber serotinus '.
' Prov., c. J6, V. J3.