‹ Petit carême; sermons et morceaux choisisChapitre 46 sur 116 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Siée ,

La gloire des princes et des grands a trois écueils à craindre sur la terre : la malignité de l'envie , ou les inconstances de la fortune qui l'obscurcissent; les passions qui la déshonorent; enOn , la mort même qui l'ensevelit, et qui change en censures les vaines adulations qui l'avaient exaltée.

La religion seule les met à couvert deces écueils inévitables, et où toute la gloire humaine vient d'ordinaire échouer : elle les élève au-dessus des événements et de l'envie , elle leur assujettit leurs passions ; enfln , elle leur assure , après leur mort , la gloire que la malignité leur avait peut-être refusée pendant leur vie. C'est ce qui fait aujourd'hui le triomphe de Jésus-Christ; et c'est ce modèle glorieux que nous proposons aux grands de la terre.

Toute la gloire de sa sainteté et de ses prodiges n'avait pu le sauver des traits de l'envie; et son innocence avait paru succomber aux puissances des ténèbres qui l'avaient opprimée. Mais sa résurrection attache à son char de triomphe ces principautés et ces puissances mêmes, sa gloire sort triomphante du sein de ses opprobres : sa croix devient le signal éclatant de sa victoire; la Judée seule l'avait rejeté, et l'univers entier l'adore.

Oui, mes frères, quelle que puisse être la gloire des grands sur la terre, elle a toujours à craindre : premièrement la malignité de l'envie qui cherche à l'obscurcir. Hélas! c'est à ia

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cour surtout où cette vérité n'a pas besoin de preuve. Quelle est la vie la plus brillante où l'on ne trouve des taches? Où sont les victoires qui n'aient une de leurs faces peu glorieusfl au vainqueur? Quels sont les succès où les uns ne prêtent au hasard les mêmes événements dont les autres font hon^ neur aux talents et à la sagesse? Quelles sont les actions héroïques qu'on ne dégrade en y cherchant des motifs lâches et rampants? En un mot, où sont les héros dont la malignité , et peut-être la vérité , ne fasse des hommes ?

Tant que vous n'aurez que cette gloire où le monde aspire, le monde vous la disputera : ajoutez-y la gloire de la vertu ; le monde la craint et la fuit, mais le monde pourtant la respecte.

Non, Sire, un prince qui craint Dieu, et qui gouverne sagement ses peuples , n'a plus rien à craindre des hommes. Sa gloire toute seule aurait pu faire des envieux ; sa piété rendra sa gloire même respectable. Ses entreprises auraient trouvé des censeurs; sa piété sera l'apologie de sa conduite. Ses prospérités auraient excité la jalousie ou la défiance de ses voisins ; il en deviendra par sa piété l'asile et l'arbitre. Ses démarches ne seront jamais suspectes , parce qu'elles seront toujours annoncées par la justice. On ne sera pas en garde contre son ambition , parce que son ambition sera toujours réglée par ses droits. Il n'attirera point sur ses États le (léau de la guerre , parce qu'il regardera comme un crime de la porter sans raison dans les États étrangers. 11 réconciliera les peuples et les rois, loin de les diviser pour les affaiblir, et élever sa puissance sur leurs divisions et sur leur faiblesse. Sa modération sera le plus sur rempart de son empire : il n'aura pas besoin de garde qui veille à la porte de son palais; les cœurs de ses sujets entoureront son trône , et brilleront autour, à la place des glaives qui le défendent. Son autorité lui sera inutile pour se faire obéir ; les ordres les plus sûrement accomplis sont ceux que l'amour exécute : et la soumission sera sans murmure, parce qu'elle sera sans contrainte. Toute sa puissance l'aurait rendu à peine maître de ses peuples; par

1,1 vn-lu il deviendra l'arbitre même des souverains. Tel était, Sire , un de vos plus saints prédécesseurs , à qui l'Eglise rend des honneurs publics, et qu'elle regarde comme le protecteur de votre monarcliie. I,es rois ses voisins , loin d'envier sa [juissance, avaient recours à sa sagesse : ils s'en remettaient à lui de leurs différends et de leurs intérêts. Sans être leur vainqueur, il était leur juge et leur arbitre; et la vertu toute seule lui donnait sur toute l'Europe un empire bien plus silr et plus glorieux que n'auraient pu lui donner ses victoires. Ea puissance ue nous fait que des sujets et des esclaves : la vertu toute seule nous rend maîtres des hommes.

Mais si elle nous met au-dessus de l'envie , c'est elle encore qui nous rend supérieurs aux événements. Oui, Sire, les plus grandes prospérités ont toujours ici-bas des retours à craindre. Dieu , qui ne veut pas que notre cœur s'attaciie où notre trésor et notre bonheur ne se trouvent point , fait quelquefois du plus haut point de notre élévation le premier degré de notre décadence. La gloire des hommes, montée à son plus grand éclat, s'attire, pour ainsi dire, à elle-même des nuages. L'histoire des États et des empires n'est elle-même que l'histoire de la fragilité et de l'inconstance des choses humaines : les bons et les mauvais succès semblent s'être partagé la durée des ans et des siècles ; et nous venons de voir le règne le plus long et le plus glorieux de la monarchie finir par des revers et par des disgrâces.

Mais, sur les débris de cette gloire humaine, votre pieux et auguste bisaïeul sut s'en élever une plus solide et plus immortelle. Tout sembla fondre et s'éclipser autour de lui; mais c'est alors que nous le vîmes à découvert lui-même : plus grand par la simplicité de sa foi et par la constance de sa piété que par l'éclat de ses conquêtes, ses prospérités nous avaient caché sa véritable gloire; nous n'avions vu que ses succès, nous vîmes alors toutes ses vertus : il fallait que ses malheurs égalassent ses prospérités , qu'il vît tomber autour de lui tous les princes les appuis de son trône, que votre vie même fût menacée , cette vie si chère à la nation, et le

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seul gage de ses miséricordes que Dieu laisse encore à son peuple ; il fallait qu'il demeurât tout seul avec sa vertu , pour paraître tout ce qu'il était : ses succès inouïs lui avaient valu le nom de grand ; ses sentiments héroïques et chrétiens dans l'adversité lui en ont assuré pour tous les âges à venir le nom et le mérite.

Non, mes frères, il n'est que la religion qui puisse nous n)ettre au-dessus des événements; tous les autres motifs nous laissent toujours entre les mains de notre faihlesse, La raison , la philosophie , promettait la constance à son sage , mais elle ne la donnait pas ; la fermeté de l'orgueil n'était que la dernière ressource du découragement , et l'on cherchait une vaine consolation en faisant semblant de mépriser des maux qu'on n'était pas capable de vaincre. La plaie qui blesse le cœur ne peut trouver son remède que dans le cœur même; or la religion toute seule porte son remède dans le cœur. Les vains préceptes de la philosophie nous prêchaient une insensibilité ridicule, comme s'ils avaient pu éteindre les sentiments naturels sans éteindre la nature elle-même : la foi nous laisse sensibles, mais elle nous rend soumis; et cette sensibilité fait elle-même tout le mérite de notre soumission : notre sainte philosophie n'est pas insensible aux peines, mais elle est supérieure à la douleur. C'était ôter aux hommes la gloire de la fermeté dans les souffrances, que de leur en ôter le sentiment; et la sagesse païenne ne voulait les rendre insensibles que parce qu'elle ne pouvait les rendre soumis et patients; elle apprenait à l'orgueil à cacher, et non à surmonter ses sensibilités et ses faiblesses ; elle formait des héros de théâtre , dont les grands sentiments n'étaient que pour les spectateurs , et aspirait plus à la gloire de paraitre constant qu'à la vertu même de la constance.

Mais la foi nous laisse tout le mérite de la fermeté , et ne veut pas même en avoir l'honneur devant les hommes : elle sacrifie à Dieu seul les sentiments de la nature, et ne veut pour témoin de son sacrifice que celui seul qui peut en être le rémunérateur; elle seule donne de la réalité à toutes les au-

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très vertus, parce qu'elle seule en bannit l'orgueil qui les corrompt, ou qui n'en fait que des fantômes.

Ainsi, qu'on vante l'élévation et la supériorité de vos lumières; qu'une haute sagesse vous fasse regarder comme l'ornement et le prodige de votre siècle : si cette gloire n'est qu'au dehors ; si la religion , qui seule élève le cœur , n'en est pas la première base; le premier échec de l'adversité renversera tout cet édifice de philosophie et de fausse sagesse ; tous ces appuis de chair s'écrouleront sous votre main , ils deviendront inutiles à votre malheur, on cherchera vos grandes qualités dans votre décourageaient, et votre gloire ne sera plus qu'un poids ajouté à votre affliction , qui vous la rendra plus insupportable. Le monde se vante de faire des heureux, mais la religion toute seule peut nous rendre grands au milieu de nos malheurs mêmes.

SECONDE PARTIE

Premier triomphe de Jésus-Christ : il triomphe de la malignité de l'envie, et de tous les opprobres qu'elle lui avait attirés de la part de ses ennemis. ]\Iais il triomphe encore du péché : il emmène captif ce premier auteur de la captivité de tous les hommes; il nous rétablit dans tous les droits glorieux dont nous étions déchus, et nous rend par la grâce la supériorité sur nos passions, que nous avions perdue avec l'innocence.

Second avantage de la religion : elle nous élève au-dessus de nos passions , et c'est le plus haut degré de gloire ou l'homme puisse ici-bas atteindre. Oui, mes frères , en vain le monde insulte tous les jours à la piété par des dérisions insensées ; en vain, pour cacher la honte des passions, il fait presque à l'homme de bien une honte de la vertu; en vain il la représente , aux grands surtout, comme une faiblesse et comme Técueil de leur gloire; en vain il autorise leurs passions par les grands exemples qui les ont précédés, et par l'histoire des souverains qui ont allié la licence des mœurs avec un règne glorieux et l'éclat des victoirec et des conque-

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tes : leurs vices, venus jusqu'à nous, et rappelés d'âge en âge, formeront jusqu'à la fin le trait honteux qui efface l'éclat de leurs i;randes actions , et qui déshonore leur histoire.

Plus même ils sont élevés , plus le dérèglement des mœurs les dégrade; et leur ignominie , dit l'Esprit de Dieu , croit à proportion de leur gloire K Outre que leur rang, en les plaçant au-dessus de nos têtes, expose leurs vices comme leurs personnes aux yeux du puhlic, quelle honte lorsque ceux qui sont établis pour régler les passions de la multitude deviennent eux-mêmes les vils jouets de leurs passions propres , et que la force , l'autorité , la pudeur des lois se trouve confiée à ceux qui ne connaissent de loi que le mépris public de toute bienséance, et leur propre faiblesse ! Ils devaient régler les mœurs publiques , et ils les corrompent ; ils étaient donnés de Dieu pour être les protecteurs de la vertu, et ils deviennent les appuis et les modèles du vice.

Toute la gloire humaine ne saurait jamais effacer l'opprobre que leur laisse le désordre des mœurs et l'emportement des passions ; les victoires les plus éclatantes ne couvrent pas la honte de leurs vices : on loue les actions, et l'on méprise la personne ; c'est de tout temps qu'on a vu la réputation la plus brillante échouer contre les mœurs du héros, et ses lauriers flétris par ses faiblesses : le monde, qui semble mépriser la vertu, n'estime et ne respecte pourtant qu'elle; il élève des monuments superbes aux grandes actions des conquérants ; il fait retentir la terre du bruit de leurs louanges; une poésie pompeuse les chante et les immortalise ; chaque Achille a son Homère; l'éloquence s'épuise pour leur donner du lustre : l'appareil des éloges est donné à l'usage et à la vanité; l'admiration secrète et les louanges réelles et sincères, on ne les donne qu'à la vertu et à la vérité.

Eteneffet, lebonheur ou la témérité ont pu faire de^ héros; mais la vertu toute seule peut former de grands honnnes : il en coûte bien moins de remporter des victoires que de se vaincre soi-même ; il est bien plus aisé de conquérir des pro-

' Mac, c. I, V. 't2.

viuces et de dompter des peuples , que de dompter une passion : la morale même des païens en est convenue. Du moins les combats où président la fermeté , la grandeur du courage , la science militaire , sont de ces actions rares que l'on peut compter aisément dans le cours d'une longue vie ; et quand il ne faut être grand que certains moments, la nature ramasse toutes ses forces, et l'orgueil, pour un peu de temps , peut suppléer à la vertu. Mais les combats de la foi sont des combats de tous les jours : on a affaire à des ennemis qui renaissent de leur propre défaite. Si vous vous lassez un instant, vous périssez : la victoire même a ses dangers ; l'orgueil , loin de vous aider, devient le plus dangereux ennemi que vous ayez à combattre : tout ce qui vous environne fournit des armes contre vous ; votre cœur lui-même vous dresse des embûclies; il faut sans cesse recommencer le combat. En un mot , on peut être quelquefois plus fort ou plus lieureux que ses ennemis; mais qu'il est grand d'être toujours plus fort que soi-même!

Telle est pourtant la gloire de la religion : la pliilosopliie découvrait la boute des passions , mais elle n'apprenait pas à les vaincre ; et ses préceptes pompeux étaient plutôt l'éloge de la vertu que le remède du vice.

Il était même nécessaire à la gloire et au triompbe de la religion que les plus grands génies et toute la force de la raison bumaine se fût épuisée pour'rendre les bommes vertueux. Si les Socrate et les Platon n'avaient pas été les docteurs d u monde avant Jésus-Cbrist , et n'eussent pas entrepris en vain de régler les mœurs et de corriger les bommes par la force seule de la raison , l'bomme aurait pu faire bonneur de sa vertu à la supériorité de sa raison , ou à la beauté de la vertu même; mais ces prédicateurs de la sagesse ne firent point de sages , et il fillait que les vains essais de la pbilosopbie préparassent de nouveaux triompbes à la grâce.

C'est elle enfin qui a montré à la terre le véritable sage , que tout le faste et tout l'appareil de la raison bumaine nous annonçait depuis si longtemps. Elle n'a pas borné toute sa gloire , comme la pbilosopbie, à essayer d'eu former à peine

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un dans chaque siècle parmi les hommes; elle en a peuplé les villes , les- empires , les déserts ; et l'univers entier a été pour elle un autre Lycée, où, au milieu des places publiques ' , elle a prêché la sagesse à tous les hommes. Ce n'est pas seulement parmi les peuples les plus polis qu'elle a choisi ses sages; le Grec et le Barbare, le Romain et le Scythe, ont été également appelés à sa divine philosophie : ce n'est pas aux savants tout seuls qu'elle a réservé la connaissance sublime de ses mystères; le simple a prophétisé comme le sage, et les ignorants eux-mêmes sont devenus ses docteurs et ses apôtres: il fallait que la véritable sagesse pût devenir la sagesse de tous les hommes.

Que dirai-je? sa doctrine était insensée en apparence, et les philosophes soumirent leur raison orgueilleuse à cette sainte folie ; elle n'annonçait que des croix et des souffrances, et les Césars devinrent ses disciples ; elle seule vint apprendre aux hommes que la chasteté, l'humilité, la tempérance, pouvaient être assises sur le trône, et que le siège des passions et des plaisirs pouvait devenir le siège de la vertu et de l'innocence : quelle gloire pour la religion !

Mais , Sire, si la piété des grands est glorieuse à la religion , c'est la religion toute seule qui fait la gloire véritable des grands. De tous leurs titres , le plus honorable , c'est la vertu : un prince, maître de ses passions, apprenant sur luimême à commander aux autres ; ne voulant goiiter de l'autorité que les soins et les peines que le devoir y attache ; plus touché de ses fautes que des vaines louanges qui les lui déguisent en vertus; regardant comme l'unique privilège de son rang l'exemple qu'il est obligé de donner aux peuples ; n'ayant point d'autre frein ni d'autre règle que ses désirs, et faisant pourtant à tous ses désirs un frein de la règle même; voyant autour de lui tous les hommes prêts à servir à ses passions , et ne se croyant fait lui-même que pour servir à leurs besoins; pouvant abuser de tout, et se refusant même ce qu'il aurait eu droit de se permettre; en un mot; entouré ' prov., C. 8, V. 1 , 3, 4.

POUR LE JOUR DE PAQUES. Iâ9

de tous les attraits du vice , et ne leur montrant jamais que la vertu : un prince de ce caractère est le plus grand spectacle que la foi puisse donner à la terre ; une seule de ses journées compte plus d'actions glorieuses que la longue carrière d'un conquérant ; l'un a été le héros d'un jour, et l'autre l'est de toute la vie. , : ,. , ■ ,: >

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