‹ Petit carême; sermons et morceaux choisisChapitre 87 sur 116 · ZELE DE LA CHARITE · texte numérisé non relu

ZELE DE LA CHARITE

Le zèle de la charité se fait aimer et respecter de ceux même qu'il reprend et qu'il corrige. S'il ne leur rend pas le vice odieux, il ne leur rend pas du moins le ministre méprisable ; s'il ne les retire pas du désordre , il leur fait du moins estimer la vertu : ses entrailles sont si tendrement émues sur le malheur de ses frères qui périssent, qu'il n'est rien de touchant et d'attirant qu'il ne mette en œuvre pour les sauver; s'il excède quelquefois, c'est plutôt un excès de douceur et de tendresse que de rigueur et de dureté. C'est une mère qui enfante tous les jours ses enfants à Jésus-Christ , qui est ingénieuse à éloigner tout ce qui pourrait même blesser leur faible délicatesse, et qui garde pour elle seule le travail, les douleurs et les peines. Si le succès ne répond pas à ses soins , ses lar-

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mes cl SOS soujjirs sont la seule vengeance qu'elle tire de leur inprnlilude ; son amour même pour eux semble croilre avec leurs r,i:arcmcnts : plus elle les voit sur le point de périr, plus sa tendresse s'alarme et se réveille : errants ou revenus à elle, elle les j)()rte toujours dans son sein; elle ne les perd point de vue ; leur péril la louche bien plus que leur dureté à son égard; elle consentirait même sans peine à devenir à leur égard une espèce d'anathèmc, pourvu qu'ils ne le fussent pas eux-mêmes à l'égard de Jésus-Christ : ce n'est jamais l'humeur et le chagrin , c'est l'amour sou! qui lui dicte ses rcmonh-ances; et pour peu qu'on ne soit pas barbare et dénaturé , il est difficile qu'un pasteur de ce caractère ne trouve des cœurs sensibles à ses soins et à sa tendresse , et ne voie son ministère et ses travaux consolés par des succès qu'ii n'aurait osé même attendre. Telle est la douceur du zèle qui prend sa source dans la charité. (Conférences,)

LA VERITABLE CIIARITr..

La charité couvre tout, et voit à peinele mal que tout le monde voit ; et nous voulons voir tout seuls celui qui est invisible au reste des hommes : la charité couvre ce qu'elle ne peut excuser; et nous n'excusons pas mémo ce que les apparences justifient, et rendent du moins incertain. Il semble que nous rendons gloire à Dieu lorsque nous jugeons nos frères plus faibles, plus imparfaits, plus remplis de désirs humains qu'ils ne le paraissent ; nous nous applaudissons d'une découverte qui vient confirmer nos soupçons. Or rien ne ressemble moins à la charité que cet œil malin qui ne s'ouvre que pour chercher les faiblesses de nos frères : car la même charité qui nous fait désirer leur salut nous montre en eux mille ressources qui nous le font espérer. Elle voit dans leurs passions mêmes des espérances de retour à la justice et à la règle : elle démêle un cœur droit , sensible , susceptible un jour de grâce, à travers les plaisirs frivoles auxquels il se livre encore; elle voit dans ses chutes mêmes plutôt le malheur de l'âge et des occasions, que la dépravation entière d'une àme abimée dans le vice ; elle trouve plus de légèreté que de noirceur et de profonde malice dans des égarements où le torrent des exemples et la fougue du tempérament précipitent ses frères. Les signes les plus éloignes de

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bien qu'elle découvre en eux , loin de les flétrir par la malignité de ses conjectures , elle les regarde comme les gages et les préjugés d'un changement à venir ; elle ne sait pas se défier des apparences de la piété, et soupçonner de l'hypocrisie où il ne parait que de la vertu : une sainte crédulité la prévient toujours en faveur de ses frères. Simple et incapable elle-même d'artifice, elle est encore moins capable de le soupçonner dans les autres : clic n'est pas en garde contre l'erreur qui nous fait juger trop favorablement de notre frère : c'est une erreur de piété qui honore la religion : elle ne craint que la témérité qui soupçonne le mal où il n'est pas, parce que c'est une malignité qui justifie les censures du monde contre la piété, et qui la déshonore. De tous les événements dont les faces différentes font porter des jugements divers , elle ne voit jamais que le bon côté ; et celte pieuse disposition est bien plus propre à gagner nos frères , et à les retirer des voies de l'iniquité. Quand ils nous voient, malgré leurs désordres, tout espérer de leur salut, leur parler un langage qui semble adoucir les crimes dont ils sont eux-mêmes honteux , leur faire remarquer en eux des ressources de grâce dans le temps même qu'ils se croyaient absolument rejetés de Dieu , découvrir dans le caractère de leur cœur, jusque-là livré au monde et aux passions, des penchants qui les ramènent au devoir ; quand ils nous voient prendre le change pour ainsi dire en leur faveur; cette charité, ce zèle tendre , et presque aveugle à force de tendresse , les transporte , les attendrit , les couvre d'une sainte confusion, et leur fait aimer la vérité en leur rendant aimables ceux qui la leur annoncent. (Conférences.)

AFFABILITE.

Je me représente notre prélat avec cet aii* toujours affable et serein, toujours accessible, toujours accueillant, mettant, pour ainsi dire , sa personne et sa dignité à toutes les heures , ne retenant de son rang que le privilège de pouvoir être importuné : je me le représente , et pourrais-je le dire sans réveiller votre douleur? je me le représente au milieu de vos familles , enveloppé dans une aimable obscurité, goûtant avec vous les douceurs d'une vie privée, familiarisant l'épiscopat avec les fidèles , et ne se fais;iiil

pas une vaine bienséance de se rendre invisible, et de jouir tout seul d'une dignité qui n'a été établie que pour les autres.

Fallait-il, pour pénétrer jusques à lui, acheter par des lenteurs éternelles une audience d'un moment, et, par mille pénibles formalités des refus encore plus pénibles ? Quelle barrière y eut-il jamais entre lui et nous, que celle du respect et de la discrétion? Le vîmesnous jamais affecter ces moments sacrés de solitude, inventés pour ménager le rang ou pour honorer la paresse ? Sa maison ressemblait-elle à ces maisons d'orgueil et de faste où ceux que les affaires y attirent pensent presque plus aux moyens d'aborder leur juge , qu'à lui exposer leur droit et leur justice; où, dans un silence profond et avec un respect qui approche du culte , on attend que la divinité se montre; où mille malheureux souffrent moins de leur misère que de leur ennui; et où, comme autrefois dans la piscine de Jérusalerp , après avoir attendu longtemps, cet autre ange du Seigneur parait enfin , et guérit à peine un malade?

La contagion des dignités et de la grandeur ne lui forma pas cet œil superbe et ce cœur insatiable d'honneurs dont parle le prophète Content de mériter nos hommages , il ne sut pas les exiger ; disons pins , il ne sut pas les souffrir : on aurait dit que ces respectueuses déférences qui délassent si agréablement des soins de l'autorité, faisaient la plus pénible fatigue de la sienne. Bien éloigné de ces petites délicatesses qu'on remarque en la plupart des grands, auprès de qui un simple oubli est un crime qu'à peine mille soins et de longues assiduités peuvent expier; vaines idoles, qu'on ne peut aborder qu'en rampant, qu'on ne peut servir qu'avec solennité, qu'on ne peut toucher qu'avec religion , et qui , comme l'arche d'Israël, vous frapperaient de mort, si, pour trop penser même à les secourir , vous n'aviez pas assez pensé à les respecter. {Orais. funib. de M. de Villars.)

Vit-on jamais dans un rang si élevé, et avec tant de supériorité de génie , tant de bonté et d'affabilité? Vous le savez , messieurs, et vous vous le représentez encore ici, vivant parmi nous, monliant à tous cet air sim[)ie et noble de douceur , qui attirait tous les ronirs après lui; ne retenant de son rang que ce qu'il en fallait pour rendre encore plus aimable l'affabilité qui l'en faisait descendre; et rassurant si fort , ou le respect , ou la timidité , par un attrait

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inséparable de sa personne , qu'au sortir de son entretien on goûtait toujours à la fois , et le plaisir d'être charmé de lui , et le plaisir de n'être pas mécontent de soi-même.

Par là, il laissait à l'auguste éclat de sa naissance la dignité qui la fait respecter, et en était l'iiumeur et la fierté , qui n'ajoutent rien à la grandeur, et qui ôtent beaucoup aux grands.

(Orais. funèbre de M. le prince de Conli.)

Majestueuse, sans faste, elle ne regarda pas la fierté comme une bienséance de son rang : la majesté qui l'environnait était affable et accessible : en lui offrant nos hommages , nous ne pouvions lui refuser nos cœurs : on ne trouvait point autour d'elle cette barrière d'orgueil, de silence, ou de dédain, qui fait souvent toute la majesté des grands ; on n'y voyait pas une cour tremblante n'oser presque lever les regards jusques au maître , et craindre de manquer au respect, dans l'excès même de ses hommages. L'adulation en était encore plus bannie que la crainte : assurée de nos cœurs , elle ne cherchait pas nos louanges : vraie , franche, naturelle, la fadeur des éloges lui était à charge : le langage des cours, qu'elle n'avait jamais parlé , elle ne l'écouta aussi jamais qu'avec dégoût. Cependant jamais de ces moments fâcheux, où il est si dangereux d'aborder nos maîtres : une douce affabilité nous rassurait toujours contre son rang : tous les moments étaient ceux que nous aurions choisis nous-mêmes : en sortant d'auprès d'elle, chacun se trouvait marqué par quelque trait singulier de bonté ; et nous ne comptions les devoirs que nous lui rendions que par les marques de bienveillance que nous en avions reçues. Qu'il est rare de savoir être grand, et de ne pas faire souffrir de notre grandeur ceux qui nous approchent !

( Oraison funèbre de Madame. )

Il faut étudier les moments favorables pour aborder les grands ; et le choix des temps et des occasions est la grande science du courtisan. Ici, tous les temps étaient les mêmes ; et l'habileté du courtisan ne trouvait pas plus d'accès et d'affabilité que la simplicité du peuple ou l'ignorance du citoyen. On ne sentait point, en l'approchant, ces inquiétudes secrètes que forme le succès douteux de l'accueil : la bonté se montrait d'abord avant la majesté :

on clicrchait le maifrc dans la douceur du particulier; ou plutôt, à sa douceur, on sentait d'abord qu'il était digne d'être le maître : le cœur lui donnait à l'instant des titres de souveraineté plus glorieux que ceux que donne la naissance. C'est l'amour qui fait les rois; la naissance ne donne ([ue les couronnes : c'est l'amour qui forme les sujets.

{Cra'is. fnncb. de M. le Daujihln.)

Le plus grand éloge d'un prince , c'est d'être bon ; et les seules louanges que le cœur donne , sont celles que la bonté s'attire. I a valeur toute seule ne fait que la gloire du souverain ; la bonté fait le bonheur de ses peuples : les victoires ne lui valent qiie des hommages; la bonté lui gagne les cœurs : c'est pour lui qu'il est conquérant ; c'est pour nous qu'il est bon : et la gloire des armes ne va pas loin, dit l'Esprit de Dieu, si l'amour da peuples ne la rend immortelle.

Ici le deuil de la France se renouvelle : la plaie se rouvre : l'image de Monseigneur reparait : les larmes publiques recommencent : et il est malaisé de rappeler tout ce que nous avons perdu , Bans aigrir et renouveler toute la douleur de notre perte. La bonté n'était pas seulement une de ses vertus , c'était son fonds; c'était lui-même. Elle était née avec lui, comme parle Job, et sortie arec lui du sein de sa mère.

Bon pour ses amis; capable d'attachement et de tendresse; aimant toujours ce qu'il avait une fois aimé; ne connaissant pas ces inégalités toujours attachées à l'amitié des princes ; et n'usant pas du privilège des grands , qui est de n'aimer rien , ou de n'aimer pas longtemps. 15on père : partageant avec les princes, ses enfants, la douceur et l'innocence de ses plaisirs; ne leur montrant son autorité que dans sa tendresse ; sensible à leur gloire , plus sensible encore, ce semble, à leur amitié ; aimant à vivre au milieu d'eux ; et ne leur faisant sentir d'autre contrainte que celle que donne la joie de vivre avec ce qu'on aime.

Bon maître : jamais de ces moments d'humeur si ordinaires à ceux que rien n'oblige à se contraindre : plus on le\'oyait de près, plus on sentait qu'il était bon : ce n'était plus un mailre : c'était

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iiii nmi ; entrant dans tous les besoins des siens ; croyant qu'un [)rince n'est jamais i)liis grand que iors(jue c'est la bonté qui l'abaisse; voulant que tout le monde fût heureux avec lui ; persuade que les princes ne sont nés que pour le bonheur des autres hommes ; et ne comptant pas que ce fut être heureux que de l'être seul. (Omis, funéb. de M. le Dav})hin.)

Les grands croient que tout est fait pour eux , et que les autres hommes ne sont nés que pour porter le poids, ou de leur orgueil, ou de leurs caprices. Le prince de Conti n'exerçait son autorité que sur lui-même. Quel fonds de bonté et de douceur envers les siens! n'exigeant presque rien pour lui; ne comptant point leurs fautes dès qu'il en souffrait tout seul; aimant mieux quelquefois souffrir de leur peu d'habileté , que de contrister leur tendresse; jamais d'humeur, jamais un de ces moments de vivacité qui ait pu marquer que sa grande àme était sortie de son assiette naturelle : poussant même si loin la bonté, que l'affection toute seule des siens prévenait l'abus qu'ils en auraient pu faire : paraissant leur ami plutôt que leur maître : les quittant de ces devoirs rigoureux qu'on donne à l'usage bien plus qu'au besoin : les regardant comme les compagnons de sa fortune, et non pas comme les jouets ou les ministres de ses humeurs ou de ses passions ; et faisant voir, chose rare ! que les grands peuvent trouver des amis , même parmi ceux qui les servent.

(Ora'is. [un. de M. le prince de Conti.)

Oui, au milieu de sa nombreuse maison , Madame n'était plus une maîtresse ; c'était une mère affable et bienfaisante : déj^ouillée de sa grandeur, sans l'être jamais de sa dignité , elle descendait avec bonté dans le détail des peines et des besoins des siens. L'élévation est d'ordinaire ou dure ou inattentive ; et il suffit, ce semble, d'élre né heureux, pour n'être pas né sertsibie. Madame , avec un cœur élevé et digne de l'empire , avait un cœur plus humain et plus compatissant que ceux même qui naissent pour obéir.

L'enceinte de sa maison ne borna pas, vous le savez, son inclination bienfaisante : son crédit fut toujours une ressource publi([ue : nous trouvions tous en elle une protectrice assurée : l'accès n'était pas même refusé aux plus inconnus ; et le besoin , ou la misère seule, devenait le titre qui donnait droit de l'appro-

cher. Si les regrels de la reconnaissance sont les plus sincères et les plus sûrs , quel deuil a janaais dû être plus universel?

(Orais. fan. de Madame.)

Persuadé que les pasteurs ne sont que les dépositaires des biens comme de la foi de l'Église , avec quelle religion les dispensa-t-il ! Que serait-ce en effet , que de détourner à des usages profanes les richesses du sanctuaire? Ce serait changer en germe de péché le fruit sacré de la pénitence de nos pères; trouver dans les vœux innocents des premiers fidèles de quoi former peut-être avec succès des vœux criminels; insulter la pauvreté évangélique avec le patrimoine des pauvres ; eu un mot , faire servir Dieu à l'iniquité. Les mains du Très-Haut, vous le savez , avaient formé à notre charitable prélat un de ces cœurs tendres et miséricordieux, qui souffrent de toute leur prospérité à la vue des infortunes d'autrui. Et ce n'était pas ici une de ces sensibilités de caprice, qui n'ouvrent le cœur à certains maux que pour le fermer à tous les autres ; qui veulent choisir les misères, et qui , en nous rendant trop prudemment charitables, nous rendent pieusement cruels. Sa charité fut universelle ; et il ne mit jamais d'autre différence entre les malheureux que celle que mettaient entre eux leurs misères mêmes.

Quel tendre spectacle s'ouvre encore à mes yeux! Ici la veuve, couverte de deuil et d'amertume sous un toit pauvre et dépourvu, jette en soupirant de tristes regards sur des enfants que la faim presse ; et , hors d'espoir de tout secours, elle va , comme celle d'Klie, soulager leur indigence de ce qui lui reste, et mourir ensuite avec eux, quand, par un nouveau prodige, elle voit tout à coup sa sui)slance multipliée, et ses tristes jours consolés.

{Omis, fiiuéb. de M. de Villars.)

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