MES NEVEUX
// n'y a point d'étude qui soit à dédaigner, si petite qu'elle soit. Vautem^ peut n'être qu'un simple ouvrier; tôt ou tard, il arrive que des 'iuains plus habiles mettent en œuvre le résultat de son labeur.
Depuis bientôt trente ans, je n'ai d'autre désir — d'autre ambition, devrais-je dire, — que de reconstituer l'histoire du bourg où s'est écoulée Tïion enfance.
Je poursuis cette modeste tâche avec persévérance.
L'œuvre que j'ai résolu de consacrer à Démuin aurait été incomplète si j'avais om,is de dresser l'inventaire du langage de cette localité, — ma langue maternelle, — et qui n'est autre que le patois picard.
Avant tout ce recueil devait être concis. J'ai soigneusement éliminé tous les onots communs à d'autres régions de la France — qui ne sont qu'une sorte d'argot — et les mots français plus ou moins altérés ou corrompus par la prononciation. Je
fiai relevé que quelques-uns de ces derniers, ceux qui entrent dans des comparaisons propres au picard ou qui fo7it Vobjet d'une anecdote.
Ainsi, GASTEROLE et coLiDOR — pour ne prendre que ces deux exemples, — auraient dû être éliminés, mais je les ai catalogués parce que je devais ajouter que PASSER a la gasterole est synonyme de passer par l'ètamine et signifie aussi recevoir une volée de coups ; auonot golidor, Je devais rapporter une aventure bouffonne.
A la suite de chaque m,ot viennent les termes de gramm,aire, p)uis les définitions et les différents sens et, enfin, des exemples à l'appui pour que le sujet soit moins aride; quand il y a lieu, la prononciation est indiquée entre parenthèses.
Il est inutile d'ajouter que les m^ots qui, tnême de loin, pouvaient offenser la pudeur et les bonnes mœurs, ont été rigoureusement bannis. Toutefois, ce petit livre entraîne, par sa nature, certaines exigences dont j'ai dû forcém^ent tenir compte soit au point de vue philologique soit au point de vue du traditionnisme.
Il faudrait 7%'avoir aucune idée du folh-lore et surtout bien mal connaître nos campagnes pour me blâmer d'avoir introduit dans cet ouvrage certains 'mots ou certaines locutions qui rappellent l'espyHt de Rabelais. Je devais les indiquer sous peine de laisser des lacunes regrettables.
Quant à rétymologie, je ne la relève pas. Je n'ai point visé à l'érudition et n'ai voulu être qu'un simple collecteur. Lorsque l'on n'a pas la science des G. Paris, des Mayer, des G. Raynaud, il vaut mieux s'abstenir. Je laisse aux pseudo-philologues picards la peine souvent inutile de s ingénier à
faire venir tel 7noi d'une langue étrangère alors que, dans la plupart des cas, c'est le contraire qui a lieu; on a tellement ridiculisé — fort Justement, du reste, — certain èlymologiste picard que je me suis bien gardé d'encourir le même reproche.
En tête de quelques lettres sont placées différentes observations que je dois expliquer. Ainsi, quand je dis que a remplace É dans écouter, élever, qui viennent du latin asgoltare, ad levare, je n'ai point voulu considérer les mots acouter, alever comme une corruption du français. J'ai eu pour objet d'établir une comparaison entre le patois de Démuin et le français actuel; de 7nême, pour ACONDUIRE, qui cst un autre mot que conduire et qui existe en ancien français.
En me restreignant, pour le cliolx des mots, à une seule localité, j'ai pu donner aux faits que j'ai rassemblés une plus grande certitude.
Pour la composition de ce recueil, je n'ai point eu seulement pour but de sauver de Voubli les restes d'un patois qui s'altère journellement, onais j'ai voulu faciliter aux habitants la connaissance de la langice française. C'est dans le Glossaire de l'abbé Corblet que j'ai coTumencè à apprendre le français.
Les productions en patois picard sont fort peu importantes; il n'a été publié aucune œuvre de longue haleine. Les journaux et les almanachs contiennent parfois une pièce fugitive, un morceau plus ou moins court, un conte souvent graveleux, car c'est peut-être en Picardie que l'esprit gaulois s'est le plus maintenu; tuais, pour cette raison, la plupart de ces contes, comme la très grande majorité des cliansons de nos ?'hapsodes de ca7npagne ne peuvent être imprimés.
La rareté des documents écrits rt a jamais imrmls d'établir un système uniforme d'orthographe approximative pour le patois picay^d.
Les auteurs de pièces en patois que nous possédons ont eu le tort de s'attacher avant tout à reproduire la physionomie locale de la prononciation; or, comme les nuances de pro7ionciation varient à l'infini, on en est arrivé à une confusion telle qu'il est fort difficile pour les habitants d'un village de pouvoir lire leur propre patois.
L'abbé Corblet a posé ce judicieux principe que « l'usage, la prononciation et l'ètyinologie sont les trois bases qui doivent servir de fondement à une bonne orthographe. » Or, pour le picard, l'usage doit être écarté, attendu que ce patois n'a que très peu de littérature. Pour la prononciation, si l'on en tient trop grand compte, on « réduit les mots à des sons fugitifs ». L'ètymologie est donc la base à peu près unique qu'il faut considérer pour l'écriture de notre patois, issu de la langue d'oil.
Une réglementation s'impose pour faire disparaître les systèmes multiples et vicieux adoptés jusqu'ici dans V orthographe du picard. Cette réglementation n'atteindra son but qu'à la condition que les règles formulées seront simples et qu'elles ne porteront que sur un très petit nombre d'articulations et de sons.
Je n'ai point la prétention de créer un système, mais j'ai adopté sans restriction les règles établies par un historien et philologue distingué de notre région, M. le chanoine D. Haignerè.
J'ai reproduit dans la 3" partie les principales règles que, grâce à sa profonde érudition et à son consciencieux esprit d'observation, le docte cha-
noine a pu établir après une lonr/ue étude du patois picard comparé à l'ancienne langiie romane. Je m'y suis toujours strictement conformé, et je ne puis mieux faire que de les rèp)-oduire de nouveau pour clore cette introduction.
1" Z/'e onuet, c'est-à-dire I'e qui n'est suivi que d'une seule consonne appartenant à la syllabe suivante, est touiours absolument et rigoureuse7nent muet, ne se prononce ja^nais eu, et peut être remplacé par une apostrophe : che, le, de, se, sont ch', l', d", s', etc.;
2° Z'É, accent aigu, en finale de substantifs et d'adjectifs, — que cette finale soit, ou non, modifiée, POUR l'oeil, en ée, ées, es, aii féminin singulierplw'iel, et au 7nasculin pluriel, suivant les habitudes françaises — se prononcent unif07^mément EY oti AI, comme dans les mots geai, dey, bey, etc. — Les autres É, soit isolés en épenthèse, soit placés dans le corps des mots, gardeiit le son habituel de l'È français;
3° L'È, accent grave, suit la loi française. Employé seul, ou en finale, il sonne com^ne dans ACCÈS, succès; mais, suivi d\me muette, il équivaut Cl l'É aigu, comme dans père, mère, qui se prononcent père, mère ;
4» L'E suivi d'une consomie finale forte, comme dans la conjonction et et dans les articles déterrainatifs DES, GHES, etc., ou dc deux consonnes dans le corps du mot, comme dans mettre, je sers, APERCHU, se prononce comme Tè accent grave;
5° La syllabe en ne répond jamais à an, ni à in, ynais reste toujours en e nasal, comme dans les tnots HYMEN, examen, EUROPÉEN, OU dans le latin
DENS, DENTia;
0° Toute syllabe qui commence par les nasales m, N, a la propriété de nasaliser la voyelle de son antécédente : Donnez-me, Traitez-me, deviennent ainsi : Donnen-m', Traiten-m' ;
7° Les syllabes finales e^i er des adjectifs et des infinitifs, premier, dernier, aimer, rentrer, conservent leur son français, sans jamais unir leur r à la voyelle initiale du mot suivant;
8° Il en est de même du son ez, qui équicaut à celui de nez, rez, etc. ;
9" La syllabe au, en fin de mots, commi" pourceau, ou suivi d'une rauette, comme auge, se prononce EU : PORGHEU, EUGE, maïs cette syllabe se prononce bien plus fréquemment ieu : coutieu,
PIEU, MANTIEU;
10" Quand un mot cormnence 'par une syllabe muette, et aussi quand plusieurs muettes se suivent, il faut introduire da7îs la prononciation un É de métathése, ou d'épenthèse, sur lequel ces muettes p)uissent s'appuyer. Les monosyllabes che, de, le, JE, ME, NE, QUE, SE, sont ainsï sujettes à un renversement accidentel, et deviennent é-che, é-de, é-le,
ou EL, É-JE, É-ME, É-NE, É-QUE, É-SE, tOUtCS ICS foiS
qu'elles arrivent au commencement d'une phrase principale, d'un 7nembre de jih-ase détaché, on après une finale à consonne parlante ;
11° Lorsque la syllabe muette, initiale d'un mot, est le duplicatif RE, comme dans revenir, retrouver, Te muet se supprime, comme toujows, par apocope, dans la prononciation, et Tr s'unit à la finale du mot précédent : I revient, i vo revenir. Mais, si cette finale du mot précédent est une muette, on doit l'accentuer, ou bien Introduire dans l'Jtlalus un É d'épenthèse : Je reviens, Al è-
REVIENT, Il est-t-é-revenu. La plupa7't des orthographistes patoisants préfèrent écrire : J' erviens, Al ervient, Il est ervenu; mais il faut se garder de voir là une forme verbale exceptionnelle, même quand l'exagération de l'È grave produit — ce qui est familier à certains cantons — un a d'épenthèse au lieu de cet È, comme dans la parabole {traduction de Saint-Omer) où on lit : Vous frère est ARVENU et IL A ÉTÉ ARTREuvAi, tandis qu' à falenciennes, ainsi qu'à Desvres, on dit il est ervénu, IL EST ERTROuvÉ. Cest èvidemm^ent perdre son temps et se moquer du monde, que de cataloguer jiéniblement datis un glossaire les prétendus infinitifs Arvénir, Artrouver, Ervénir, Ertrouver, qui ne sont que des accidents déposition;
12° Enfin, pour clore ces remarques déjà longues^ j'ajouterai que les consonnes finales d'un mot ne s'unissent jamais au mot suivant, excepté pour les T des personnes de Vindicatif présent du verbe Être, É-je sut, t'est, il est, i sont, pour les s des articles, des pronoms et des adjectifs monosyllabiques, au plui'iel, pour les l et les n des mêmes espèces de mots, au singulier, pour quelques adverbes et quelques prépositions, comm,e par,
POUR, DEN (dans), ALORS, QUANT, ClC. Il S'CnSUit qUC
les substantifs ne peuvent jamais prendre la inarque du pluriel, et que les seuls dèterminatifs qui indiquent ce nombre sont les articles, les pronoms et les adjectifs qui les précèdent.
Voici quelques autres observations complémentaires que je dois à l'extrême obligeance de M. le chanoine Haigneré.
Pi pour puis doit s'écrire sans s, parce que cette lettre ne sonne jamais sur une voyelle consécutive ;
Grânmen, dont le roman fait un fr^èquent usage, ne prend jamais le d étymologique ;
Nen pour EN ; M. Desrousseaux écrit n'n devant les voyelles;
Qui n'existe pas en patois, mais que i; en tournant par le féminin, on obtient qu'al ou qu'allé;
Allé ou al est le français elle, dont l'initiale grave est forcée; il vaut 7nieux écrire allé; devant tous les prono'ïus personnels régitnes me, te. se, NOS, vos, leurs et les ne de négation, allé doit s'écrire a' poitr indiquer la syncope;
Il 0 'tè pour il o été est une apocope qui veut être 7narquée d'une apostrophe ;
D'en poys pour den en pays ;
I MENGETÉ et non I MENGETENT TÉ parcc quc la finale nt déroute la prononciation; au lieu de BELLE-É-FEMME, il vaut 'inicux cnlcvcr l't d'épenthèse et accentuer la muette antécédente; belles