CHAPITRE VIII
l’art d’acheter de bons tableaux
— Achetez au marchand, non à l’artiste; vous êtes plus à l’aise avec le marchand : on se sent moins porté au respect. Si le peintre vend à un « amateur», le plus souvent celui-ci se lasse du tableau acheté; ses amis lui ont dit: « Ce n’est pas fort, » ou bien : « C’est peut-être fort, mais je n’aime pas ça. » Il répète à l’artiste ce qui a été dit; l’artiste offre de reprendre le ta-
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bleau; on refuse, on se fait prier, on accepte. Achetez au marchand : le paysan vend aux bourgeois les fruits véreux et les fruits verts ; le peintre vend aux bourgeois le tableau que le marchand a dédaigné. Autre conseil : j’ai vu de près l’officine où l’on enfume savamment les mauvais tableaux nouveaux; je vous le dis, ô Lagouette ! n’achetez jamais de tableaux anciens. Un grand nombre de vieux tableaux sont mornes, noirs, durs, avant d’être couverts de repeints, et sans valeur après. C’est alors quJon entend dire des choses comme celleci : « Vous voyez ce Murillo ; eh bien ! il a été sauve par M. Pierre — ou Jean. » Le truqueur est un filou qui sait peindre ; il compte sur les ignorants, il ment admirablement. Il éraillé la toile, noircit le châssis, rancit le vernis excellemment. Je le dis, graver de faux billets de banque est à côté de cela une innocente besogne. Les truqueurs sont hautement méprisés par le marchand. Les marchands absolument purs, ce sont les vierges du corps de ballet. « Le point capital pour le marchand, c’est quelefabricantl’aide à tromper l’acheteur,
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qu’il entre dans les petites fraudes, qu’il ne recule pas devant les grandes. J’ai entendu des fabricants gémir des choses que l’on exigeait d’eux contre l’honneur ; il leur fallait ou perdre leur état ou devenir complices des tromperies les plus audacieuses. Ce n’est plus assez d’altérer les qualités, il leur faut quelquefois devenir faussaires, prendre les marques des fabriques en renom. » (J. Michelet.) Il y a un certain nombre de petites choses ignorées de vos savants jeunes amis, ô Lagouette! Dites-leur de placer les tableaux de préférence sur un papier de ton gris, ou blanc, ou neutre; pas de papiers à ramages. Achetez des tableaux plutôt que des glaces, ces glaces perfides qui, agrandissant l’appartement, font paraître le locataire plus petit, renvoient son image d’un mur à l’autre mur, le montrent de dos, de profil, de face. Placez vos tableaux de façon que la lumière les frappe du côté où le peintre les a éclairés, et inclinez-les suivant la hauteur où ils sont placés, afin qu’ils se présentent en perspective. Achetez les toiles bienvenues des inconnus;
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cherchez là quelques-unes des qualités qui vous frappent dans les tableaux des maîtres. Au moins, si ce tableau est signé Dubois ou Dupuis, il est bien de Dubois ou Dupuis : qui songerait à imiter les petits ? Bien des gredins qui ont de la patte vivent, et vivent bien, en faisant de faux Corot. Diaz a passé plus d’une fois le bout de sa jambe de bois dans de faux Diaz d’un assez joli ton. Les maîtres ne signent pas toujours, mais tous les faux tableaux de maîtres sont signés. Ne demandez plus le tableau d’un bon peintre, mais le bon tableau ; cherchez, et vous ferez des trouvailles. Si votre choix librement fait précède la mise en lumière d’un artiste nouveau, quel orgueil pour vous ! Quand vous achetez une toile sans grande signification d’un artiste de premier rang, vous payez en raison du'succès éclatant, mérité, d’une autre toile, celle qui a classé haut le peintre. Mais cette plus-value commerciale a aussi un effet sur le prix des premiers et timides tableaux signés de ce même nom . En achetant le tableau d’un petit maître, que l’œuvre soit médiocre, bien léger est le sacri-