SCÈNE PREMIÈRE
BAYARD
(Il est enveloppé d'un grand manteau de voyage et porte un large feutre rabattu sur ses yeux. 11 chanle en s'accompagnaDt sur la guitare.)
Déjà l'aurore a blanchi ta fenêtre, Un vent léger soulève ton rideau...
{H éternue) .
(A part). Eh ! mais, je sens au froid qui me pénètre, Que je me suis emiiunié du cerveau.
{Haut). Sur la prairie on voit flotter la brume.
La fleur s'entrouvre en parfumant les airs. Et les oiseaux commencent leurs concerts,
(// éternue).
{A pari) . Faire sa cour avec un pareil rhume !
Refrain .
Quand le zéphyr balance les lilas ; Aux doux rayons de sa lumière pure.
Quand le soleil éveille la nature, Ange, pourquoi ne t'éveilles-tu pas ?
Au fait, c'est vrai, pounjuji ne s'eveille-t-elle pas? (il se mouche avec bruit.) Dialjle (le rhume! me voilà bien... Quand on pense qu'il n'est que six heures!... Hier, mon futur beaupère m'écrit qu'il m'attend aujourd'hui à dix heures... heure militaire... pour déjeuner et causer du contrat... Impossible de prendre le train de onze heures cinquante- cinq, je ne serais arrivé ici qu'à midi soixante-trois. Je prends donc Vexpress, et je tombe à Château-du-Loir, à trois heures du malin... Deviens ce que tu peux... (H éîernue.) Diable de rhume!. . . Je ne peux parvenir à réveiller le propriétaire du Lion d'Or, la seule auberge de la ville... La nuit était belle ; j'avise un employé de la gare, je le prie de m'indiquer la demeure de maître Fiioche, jarrive, je saule par dessus la haie, avec la légèreté d'un homme qui a fréquenté pendant un an le gymnase Triât, je retire ma guitare de ma valise, et, me voilà, soupirant d'amour... (H éternue.) Diable de rhume ! — sous les fenêtres de ma fiancée... que je ne con-
nais pas... C'est notre première entrevue... Qui sait? Elle est peut-être brune de peau avec des cheveux rouges... cela s'est vu... — tandis quema petite cousine Marie!... n'y pensons plus! On n'épouse pas qui l'on veut quand on a une charge de cent mille francs à payer, (il éiernue.) Diable de rhume ! (s'asseyant sur un banc.) 11 faut avouer que mon idée est assez originale... Je dois bien l'intriguer avec ce chapeau enfoncé sur le nez, ce manteau sombre et cette guitare... A seize ans, on a l'esprit romanesque. Elle ne verra pas en moi Alexandre Bavard, greffier assermenté, près le tribunal de première instance de la Seine ; mais Almaviva, Roméo, don Juan ; un de ces beaux cavaliers qui passent leurs nuits au clair de lune... sous le balcon d'une belle,., une guitare à la main, une échelle de soie dans la poche... Brrrrr!... Il ne fait pas chaud, (il éiernue de toutes ses forces. La persienne s'entrouvre.) Cette fois je ne me trompe pas; c'est elle!
[Cliantanl sur sa guitare.)
DEUXIÈME COUPLET
Réveille-toi, voici l'heure charmante Où les oiseaux célèbrent leurs amours.
(Itéternue.)
[A part.) Ah ! sacrebleu! la chose est peu plaisante. Et j'en ai là pour plus de quinze jours!...
{Reprenant te motif.)
[Haut.) Le jour descend dans la grande avenue.
Et sur la mousse, où l'ombre trahie encor, Le gai soleil glisse ses rayons d'or.
{Il éternue.)
{âpart.) Même en chantant il faut que j'éternue I...
Air.
Eu attendant le jour, Je veux en troubadour, Te peindre mon amour,
Ma blonde !
Les étoiles des cieux Brillent moins que tes yeux, Rien n'est plus merveilleux
Au monde !
Idole de mon cœur, D'une grenade en fleur, Ta bouche a la couleur
Vermeille !
Le sultan si vanté, N'a jamais possédé, ,
Dans son sérail, beauté
Pareille !
Un jour il le saura, Alors il enverra Ses forbans de Zara
Te prendre !
Mais ne pouvant t'avoir, Au seuil de ton manoir.
Tu le verras un soir
Se pendre!
Refrain.
Quand le zéphyr balance les lilas, Aux doux rayons de sa lumière pure, Quand le soleil éveille la nature, Ange, pourquoi ne t'éveilles-tu pas ?