MADAME, MONSIEUR
MONSIEUR. Comment, ma chère amie, tu m'as attendu? Du reste, lu le vois, je n'ai fait qu'une simple apparition. Regarde-moi, tu n'es plus fâchée, n'est-ce pas?... A propos, je viens d';ipprendre une nouvelle qui te fera plaisir, ton cousin Edouard est ici.
MADAME. Ah! Edouard est...
MONSIEUR. Oui, il est arrivé hier à Paris... Si nous étions allés au bal de madame d'Argy, nous Ty aurions rencontré. Je suis certain qu'en ce moment le gaillard fait tourner la tête à plus d'une jolie femme, un enseigne de vingt-deux ans qui vient de gagner la croix en Cochinchine... peste! c'est séduisant! d'autant plus qu'il a des traits charmants, une vraie ligure de denioiselle... ce pauvre de Villeneuve!
(Il se rapproche de l'échiquier.) Mais OÙ aS-tU donC VU que j'c-
tais mat, viens donc jouer, s'il to plaît.
MADAME, à part. Quelle faute!
MONSIEUR. 11 faisait une chaleur dans les salons du ministère, c'était à n'y pas tenir... A la dame!... Eh! mais, j'y
pense, je ne t'ai pas raconté l'aventure qui m'est arrivée aujourd'hui. Lis celte lettre, tu vas bien rire.
MADAME. Non, plus tard, pas en ce moment.
MONsiELR. Il n'y a que deux lignes, je vais te la lire :
c Monsieur, trouvez-vous...
MADAME. Puisque tu y tiens absolument. (Elle prend la lettre. La rendant.) C'est une mystification.
MONSIEUR. Parbleu ! c'est assez facile à voir... mais le plus plaisant, c'est ce compliment à ton adresse qu'on est tout étonné de trouver là... (Lisant et montrante madame te qu'il lit.)
a Une femme gracieuse, jolie, spirituelle...
(Riant.) Ah ! ah! ah! ah!... Eh bien, tu ne ris pas... A qui e-^t-cc de jouer?
MADAME. Je ne sais...
MONSIEUR. C'est à toi, je viens de faire à la reine.— Quand on pense qu'il y a des gens qui seraient assez naïfs pour prendre au sérieux une lettre pareille... J'en ai connu de celte force là. — Mais à quoi penses-tu donc, Amélie? Retire donc ton cavalier, tu vois bien <iu'il ne peut pas rester là.
MADAME. Mon Dieu ! je ne sais où le mettre... (A part ) Quel supplice!
MONSIEUR. Le fait est (jue la position est embarrassante. — Mais non, tu n'es pas au jeu. — Reslons-en là.
MADAME. Mais pardon, mon ami, je...
MONSIEUR. Non, tu es fatiguée...
MADAME. Mon Dieu! j'ai un peu mal à la tête, mais...
MONSIEUR. Eh bien, lu vas prendre une tasse de thé, voilà juslemonl l'eau qui bout; je vais aller dans ta chambre chercher la boite à thé.
(Il se lève.)
MADAME, le retenant. 11 est inuiile de le déranger, je n'en prendai pas.
MONSIEUR, cherchant à se dégagpr. Si fait.
MADAME, mèmejeu. ISon, rëellcmenl cela me ft-rail du mal.
MONSIEUR. Eh bien soit, mais moi lu me permettras bien...
(Il se diiige veis lapurle.)
MADAME. Je l'en supplie, n'entre pas.
MONSIEUR. Commenl! tu ne veux pas que j'entre dans la chambre?
MADAME, suppliante. Georges !
MONSIEUR. Que signifie ceci?
MADAME, le retenant. Mon ami! au nooi du ciel !
MONSIEUR. Laissez-moi. (H la repousse.)
MADAME. Elle tomhe sur le ran.ipé. A pail. Que va-l-il si; passer! Mon Dieu ayez pitié de moi! (Apercevant un billet sw la cheminée.) Ce billet! Il comptait y aller, il a voulu me rendre la pareille. . je respire! Il n'y a personne ia! (Se mettant en travers la porte de sa chambre.) Georges ! je l'en Conjure!
MONSIEUR. J'ai peur de comprendre!
MADAME. Que veux-tu dire?
MONSIEUR. Vous le savez bien.
MADAME. Grand Dieu ! supposerais-lu?...
MONSIEUR. Il est inutile de feindre.
MADAME. Ainsi c'est sérieusement que vous parlez? MONSIEUR. Il me semble que je n'ai pas l'air de plaisanter... (A part.) Pauvre petite!
MADAME. Oh!... un pareil affront!... c'est indigne! (Elle se
relire vers la cheminée.) Entrez, monsieur! (Parlant d'un éclat de
rire.) Ah ! ah I ah! ah!... Eh bien, entre donc... — Mon pauvre ami, lu n'es pas ingénieux et tes inventions ne te font guère honneur.
MONSIEUR. Comment! tu savais que.. . et tu me laisses jouer cette comédie... mais voyez donc la petite rusée... Oh I mais tu en remontrerais à Scapin, toi!...
M.\DAME. Vous ne vous ménagez pas non plus les compliments. (Lisant et lui montrant ce qu'elle lit.) « Je sais que votre 1) mari est bon, dévoué, d'une fidélité à toute épreuve... »
MONSIEUR. Oh! pour cela...
MADAME. En eiïet, je ne doute pas que vous n'ayez loué ce domino pour aller chez madame d'Argy ; mais que comptiezvous faire de ce billet d'Opéra?
MONSIEUR, à part. Étourdi ! (Haut.) Amélie, pardonne-moi... mais aussi pourquoi me tenter.
MADAME. C'est vrai, il ne faut tenter x)crsonn€.
(Elle lui tend la niain. Monsieur y dépose un baiser. La toile tombe.) ,
LES CORDOf^NIERS
MADAME D'ERVILLY